CHAPITRE CINQUIÈME
tour et s'éloigner. Quand la dernière vieille femme, avec sa lourde charge, disparut au bout de la prairie qui bornait ma vue; je me sentis soulagé d’un grand poids ; je lâchai la bride à mon cheval et le laissai paître en liberté, puis j’armai mon fusil, et l’appuyant à terre, j’appliquai sa bouche contre ma gorge. J'avais disposé ma baguette pour le f& e partir ; je savais que la batterie était en bon état, et que mon arme avait été bien chargée un ou deux jours auparavant. Le coup ne partit pas ; le fusil n’était pas chargé ; ma poudrière et mon sac à balles renfermaient toujours quelques munitions, l’un et l’autre se trouvèrent vides ce jour-là ; le couteau que je portais habituellement suspendu à la courroie de ma poudrière n’était point à sa place. Trompé dans mes projets de suicide, je pris mon fusil à deux mains par le canon, et le lançai au loin de toutes mes forces ; je montai ensuite mon cheval, qui, contrairement à ses habitudes et à ce que j'attendais de lui, était resté près de moi,et je ne tardai pas à rejoindre ma famille, car il y avait comme un enchaînement providentiel de circonstances qui me rattachaïit à la vie. Dieu me pardonne cette tentative criminelle, inspirée par le malheur !
Le suicide n’est pas très rare chez les Indiens ; ils ont recours pour cela à divers moyens ; ils se tuent à coups de fusil,se pendent, se noient, s’empoisonnent (1). Les causes qui les poussent à cet acte de désespoir sont aussi très variées. Plusieurs années avant l’époque dont je parle, j'avais connu à Mackinac, où j'étais avec Netnokwa, un jeune Ottawa, de grande espérance, et déjà fort considéré, qui se tua d’un coup de fusil dans le cimetière des
(1) L'auteur anonyme de la Vue des provinces de la Louisiane dit, contradictoirement aux observations de Tanner : «Le suicide, cet acte de violence et de désespoir, qu’enfantèrent le dégoût de la vie et le poids du malheur, est assez commun parmi les nations les mieux policées,et, pour ainsi dire, inconnu chez les sauvages.» Mais que n’a-t-on pas dit pour faire triompher des préjugés phiosophiques ! C’est ici qu’il faut trouver la vérité et voir une preuve de
plus que les tirades morales et sentimentales des ati ées du XVIITesiècle ne sont fondées trop Souvent que sur le mensonge.
Indiens. Il s'était enivré, et, dans le désordre moral, causé par la liqueur, il avait déchiré ses habits et montré tant de violence, que ses deux sœurs, pour l'empêcher de nuire aux autres ou à luimême, l’avaient étendu dans sa hutte pieds et poings liés. Le lendemain matin, il se réveilla maître de ses sens ; quand on l’eut délié, il entra dans la cabane de ses sœurs, voisine du cimetière, prit un fusil, sous prétexte de tirer des pigeons, et alla se tuer au milieu des sépultures. Il paraît que, se trouvant lié, à son réveil, il crut avoir commis, dans son ivresse, quelque grand crime et ne pouvoir s’en laver que par une mort violente. Des malheurs et des pertes de diverses natures, quelquefois aussi la mort de personnes chéries, peuvent être considérés comme les causes habituelles du suicide chez les Indiens.
En revenant un peu à la santé, je commençai à devenir honteux de ma tentative, dont mes amis avaient pourtant ia délicatesse de ne point me parler. Mais le sens de l’ouïe restait perdu, et il me fallut plusieurs mois pour pouvoir chasser aussi bien qu’avant ma maladie. Je n'étais pas de ceux qui avaient le plus souffert de cette terrible épidémie.Parmi les Indiens qui avaient survécu, les uns restèrent sourds toute leur vie ; d’autres avaient perdu une partie de leur intelligence ; quelques-uns, &ans le délire causé par la souffrance, se jetaient contre les arbres et les rochers, brisant leurs bras, et s’estropiaient délibérément de toutes les manières.
La plupart de ceux qui survécurent avaient eu des écoulements d'oreille très abondants, ou, dans le principe, des saignements de nez très dangereux. Cette maladie était entièrement nouvelle pour les Indiens ; il n'employèrent que peu de remèdes, si même ils en tentèrent un seul.
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