CHAPITRE SIXIÈME
chance tourna, et nous finîmes par perdre tout ce que nous possédions. Voyant qu’il ne nous restait absolument plus rien, les gagnants allèrent s'établir à quelque distance et, selon l’usage, firent grand bruit de leur victoire. Quand je l’appris, je réunis tous les hommes de notre parti, et pour tenter de regagner ce que nous avions perdu et de mettre un terme à d’insolentes vanteries, je leur proposai d’aller faire un pari avec nos adversaires. Nous empruntâmes, en conséquence, quelques objets à nos amis, et nous allâmes visiter les détenteurs de nos dépouilles. Voyant que nous n'avions pas les mains vides, il consentirent à jouer avec nous ; cette fois le jeu nous réussit, et nous regagnâmes assez dans la soirée pour pouvoir offrir, le lendemain matin, un très bel enjeu pour une partie de cible.Nous pariâmes tout ce que nous avions. Ils étaient loin de vouloir nous engager, maïs ne pouvaient décemment nous refuser. Nous plaçâmes un but à une distance de cent verges ; je tirai le premier, et ma balle toucha tout près du centre ; aucun de nos adversaires n’en approcha ; j'eus tout le succès de ce jeu, et nous regagnâmes ainsi la plus grande partie de ce que nous avions perdu pendant l’hiver entier.
Vers ce temps, j’eus à me rendre au comptoir de la rivière Rouge, et je partis avec un Indien qui appartenait à cet établissement ; il avait un cheval fort léger,et la distance que nous devions parcourir a été depuis reconnue, par les planteurs anglais, de soixante-dix milles. Nous montions tour à tour à cheval, et celui qui devait aller à pied courait tenant le cheval par la queue. Toute la distance fnt franchie en un seul jour. En revenant j'étais seul et sans mo:Luie ; je voulus faire la course dans le même espace de temps, mais l'obscurité et l'excès de la fatigue me forcèrent de m'arrêter à dix milies de ma cabane.
Quand j’y arrivai le lendemain, je vis une jeune Indienne, Miskwabunokwa assise à ma place. Comme je m’arrétais sur le seuil,
hésitant à entrer, elle baïissa la tête ; mais Netnokwa, d’un ton rude qui ne lui était pas familier à mon égard, me dit : « Allezvous tourner le dos à notre cabane ? Acceptez pour épouse cette jeune femme, qui, sous tous les rapports, vaut mieux que vous. » Cette personne me revenait. J'entrai donc et je m'assis auprès de Mikwabunokr nous devînmes de la sorte mari et femme.
Pendant mon voyage à la rivière Rouge, la vieille Netnokwa, sans s'inquiéter de mon consentement, avait fait son marché avec les parents de la jeune fille et l'avait amenée dans notre cabane, pensant bien qu’il ne serait pas difficile de me faire approuver sa conduite, eu égard au mérite de sa protégée. Dans la plupart des mariages entre jeunes Indiens, les parties les plus intéressées ont moins à faire que je n’eus moi-même à faire dans cette circonstance.
Quatre jours après mon retour de la rivière Rouge, nous partîmes pour le buis. Notre tribu se composait de Wamegonabiew avec ses deux femmes, Wawbebenaissa, une femme et plusieurs enfants, moi et ma femme, Netnokwa et sa famille. Nous dirigeâmes notre marche vers la rivière de Crancberry (le Pembinah) sur les bords de laquelle nous voulions choisir un site convenable pour laisser camper les femmes et les enfants pendant que nous irions nous joindre à une expédition qui se préparait contre les Sioux. L'emplacement choisi, nous tournâmes tous nos soins vers la chasse, afin de pouvoir laisser à nos familles assez de viandes sèches pour vivre en notre absence. Sorti un matin, seule-
ment avec trois balles, je manquai deux fois un beau moose mâle
pour l'avoir tiré trop précipitamment ; du troisième coup, je le blessai à l'épaule, et, le poursuivant, je ne tardai pas à l’atteindre. Mais comme je n’avais pas de balles, je pris les vis de mon fusil que je fis tenir avec des cordes,et ce ne fut qu'après avoir reçu trois de ces étranges balles que le moose tomba enfin.
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