CHAPITRE SIXIÈME
C'était l’instant que j'attendais ; je me dégageai par une secousse subite, et je fis briller aux yeux de l’autre Indien la lame de mon couteau. J'étais libre et je pouvais sauver ma vie par la fuite ; mais je savais qu’abandonner Wamegonabiew dans l’état où on l’avait mis, c’eût été le livrer à une mort certaine, et je résolus de ne pas le laisser dans cette position crit'aue.
Les Indiens parurent, un moment, étonnés de ma résistance et de ma fuite ; ils ne le furent pas moins de me voir soulever mon compagnon ivre, et, en deux ou trois bonds, le placer dans un canot tout prêt à partir. Je ne perdis pas de temps à franchir le court trajet qui séparait leur camp de la factorerie. Pourquoi ne tirèrent-ils pas sur moi pendant que la lueur de leur feu permettait encore de me distinguer ? je ne saurais le dire : peut-être furent-ils un peu intimidés en me voyant si bien armé, si actif et si entièrement maître de ma raison. Cette dernière circonstance me donnait un avantage évident sur la plupart d’entre eux.
Bientôt après cette scène, Wamegonabiew me quitta, selon sa première intention, et j’allai m'établir sur une rive de l’Assinneboin. Je n’y étais que depuis peu de jours, lorsque nous reçûmes la visite d’Akewahzains, frère de Netnokwa, et très peu de temps après nous vimes, un jour, un Indien très âgé remontant la rivière dans un petit canot de bois. Akewahzains le reconnut aussitôt pour le père des hommes qui avaient si récemment menacé les jours de Wamegonabiew. Le vieillard, s’entendant appeler, vint promptement aborder, et nous comprîmes bientôt qu’il ignorait ce qui s'était passé entre ses enfants et nous. Akewahzaïns, en lui en faisant le récit, s’Aanima jusqu’à un tel excès de rage, que j'eus beaucoup de peine à l'empêcher de massacrer sur place ce pauvre vieillard sans défense. I1 me fallut le laisser s'emparer d’une partie du rhum qu’avait apporté son ennemi, et j’aidai ce dernier à s'échapper sur-le-champ ; car je savais combien il serait peu sûr
pour lui de se trouver parmi nous, lorsque sa liqueur commencerait à produire son effet.
Le même soir, Akewahzains me proposa son fusil court et léger en échange du mien, qui était long, d’un bon poids et parfait. J'étais peu disposé à cet arrangement sans bien connaître la dif- ; férence des deux armes, et Netnokwa n’en était nullement d'avis ; mais je ne sus pas me décider à un refus tout à fait contraire aux usages des Indiens de cette contrée.
Vers ce temps-là, je tuai une vieille ourse parfaitement blanche. De ses quatre oursons, l’un était, comme elle, blanc avec les yeux et les ongles rouges, un rouge-brun et deux noirs. Pour la taille et : sous les autres rapports, elle ressemblait à l’ours noir commun ; mais elle n’avait rien de noir que la peau des lèvres. La fourrure de cette espèce est très belle ; toutefois les traiteurs l’estiment moins que la rouge.La vieille ourse était très peu féroce,et je la tuai sans peine. Deux des oursons furent tués dans la bauge, les deux au- | I tres grimpèrent dans un arbre. Je venais de les abattre à coups de > fusil, lorsque je vis arriver trois hommes attirés par le bruit de : mes décharges. Ils étaient très affamés ; je les conduisis à ma ca- d bane, leur donnai à manger, et distribuai à chacun d’eux un mor- d ceau de viande au moment de leur départ. Le lendemain, je tirai : un autre ours sur un petit peuplier, et j’eus occasion de reconnai-
tre quel mauvais fusil m'avait donné Akewahzains, car je fis feu
quinze fois sans succès ; il me fallut grimper sur l’arbre et tirer
l'ours à la tête à bout portant pour pouvoir l’abattre. Peu de jours après, je fis lever, en même temps qu’un élan, trois jeunes ours, qui grimpèrent sur un arbre. Je tirai ces der-
niers, et il en tomba deux ; mais comme ils pouvaient n’être que
blessés, je m'élançai aussitôt vers l’arbre.A peine y étais-je arrivé,
que je vis la mère ourse accourir en toute hâte dans la direction
opposée. Elle releva l'ourson qui était tombé le plus près d’elle
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