CHAPITRE SIXIÈME
et se tenant sur ses pattes de derrière, le tint dans celles de devant comme une femme porte son enfant. Elle le regarda un moment, flaira le trou de la balle qui l’avait atteint au ventre, puis voyant qu’il était mort, elle le jeta et courut droit à moi en grinçant des dents et se tenant si droit que sa tête s'élevait à la hauteur de la mienne. Tout cela se passa si rapidement, qu’à peine avais-je rechargé mon fusil ; je n’eus que le temps de le relever pour tirer à bout portant. Jamais je n'avais mieux compris la nécessité d'un usage indien que je négligeais rarement. Après avoir déchargé son fusil, le premier devoir est de le recharger.
Pendant un séjour de près d’un mois, malgré le mauvais état de mon fusil, je tuai vingt-quatre ours et dix mooses.Ayant amassé ainsi beaucoup de graisse que nous ne pouvions pas manger,je visitai un dépôt que j'avais fait après avoir tué les vingt mooses avec les sept balles, et j'y déposai ces nouvelles provisions. Quand le gibier devint très rare, je me rendis en cet endroit avec ma famille dans l’intention d'y vivre de nos provisions jusqu’au printemps ; mais Wamegonabiew, sa famille et plusieurs autres Indiens avaient violé le dépôt, je le trouvai entièrement vide. Réduit ainsi à la crainte d’une misère prochaine, je me vis forcé de me mett.e à la poursuite des bisons. Heureusement la rigueur de l'hiver repoussa les animaux dans les bois, et en peu de jours j'en tuai un grand nombre ; je fus rejoint alors par Wamegonabiew et plusieurs autres Indiens.
Nous étions campés dans un petit bouquet d’arbres de la prairie,une nuit, la vieille femme et plusieurs autres membres de notre famille révèrent qu’un ours était près de notre hutte ; le lendemain matin, je le cherchaïi et le trouvai dans sa tanière. Je fis feu sur lui, et j'attendis un moment que la fumée de mon coup de fusil se fût dissipée : le voyant alors étendu au fond, je me baissai la tête en avant pour l’en tirer : mon corps couvrait en partie la
tanière et interceptait le jour. Je ne m’aperçus qu’il vivait encore qu'au moment où je mis la main sur lui ; il se releva et voulut sauter sur moi. Je m’enfuis de toute ma vitesse, mais il me serrait de si près, que pendant toute la course je sentis sur ma face la chaleur de son haleine ; il aurait pu me saisir, il ne l’essaya pas. J'avais pu prendre mon fusil en m’élançant de sa tanière, quoique poursuivi de très près ; aussitôt que je crus avoir gagné un peu de terrain, je lâchai par derrière un coup qui brisa la mâchoire de l'ours, et bientôt je l’eus tué.
Depuis cette épreuve,je pris plus de précautions,et n’entrai jamais dans la tanière d’un ours sans m'être assuré de sa mort. Vers la fin de l'hiver, les bisons devinrent si communs dans nos alentours, que nous les tuions à coups de flèches, et que nous prenions quelques-uns des plus jeunes avec des nœuds coulants de cuir.
Dans la saison du sucre, nous allâmes chasser les castors à Pekaukaunesahkiegun (le lac de la Bosse de bison), à deux journées de la source du Pembinah.N" femmes nous accompagnèrent, et la vieille Netnokwa resta à ter le sucre avec les enfants. Nous voulions tuer assez de castors pour pouvoir acheter chacun un bon cheval qui nous portât dans l'expédition contre les Sioux, l'été suivant. En dix jours, je tuai quarante-deux beaux et grands castors, et Wamegonabiew à peu près autant. Nous nous rendîmes aussitôt à la factorerie de Mouse-River. M. Mackie m'avait promis de me vendre un très beau cheval de grande taille que j'avais déjà vu ; je fus très mécontent d'apprendre qu'il l'avait cédé à la compagnie du Nord-Ouest, et je lui dis que, puisque le cheval s'était dirigé vers le nord-ouest, les castors suivraient la même direction. Je passai donc sur l’autre rive et j'y achetai une grande cavale grise pour trente peaux de castors. C'était, à quelques égards, une aussi bonne monture que l’autre ; mais elle ne me plaisait pas autant.
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