‹ Trente années dans les déserts de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 86 sur 143 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Ils étaient tous animés contre moi, car je les avais accusés de poltronnerie ; ils se cachaïient, leur avais-je dit, comme des lapins dans leurs terriers, n’osant jamais en sortir pour combattre ou chasser. En effet, depuis quelque temps je les faisais vivre, et je n'étais pas médiocrement vexé de leur folie ; mais nous cessâmes d'avoir des sujets d’alarmes immédiates, et les Indiens osèrent enfin sortir pour le chasse. Ils eurent tant de succès, que nous réunîmes bientôt assez de fourrures pour en charger presque entièrement un canot. J'avais réussi à cacher jusqu'alors le reste de ma provision de rhum ; maïs elle fut découvt-te encore en mon absence, et il en résulta une nouvelle scène d’ivrognerie.

Notre chasse terminée, nous partîmes tous ensemble. En approchant de la rivière Rouge, de nombreux coups de fusil se firent entendre, et mes compagnons, supposant qu’ils étaient tirés par des Sioux, s'enfuirent à travers les terres ; nous n’étions, par cette voie, qu'à peine à une journée de nos familles. Resté seul, et résolu à ne pas abandonner notre canot chargé, je continuai le voyage, et, quatre jours après, je rentrai sain et sauf dans ma cabane.

Les Indiens étaient sur le point de s’assembler à Pembinah pour vendre leurs pelleteries et s’enivrer selon l'usage; à peine avais-je rejoint notre bande, que plusieurs d’entre eux se mirent en route

r terre, laissant les canots chargés sous la conduite des femmes. Je voulus persuader à Wamegonabiew et à quelques autres de mes amis les plus intimes de ne pas se mêler à ces orgies ruineuses, mais je n'eus pas assez de crédit sur eux. Ils partirent tous avant moi ; ma course fut lente, je chassai en route et boucanai ma ve-

1; aussi, quand j'arrivai à Pembinah, la plupart de nos

étaient-ils ivres de] plusieurs jours.Des Indiens m'ap prirent aussitôt qu'un accident grave venait de survenir à Wame-

gonabiew

Mon frère, car je le nommais toujours ainsi, mon frère, à peine

arrivé, était entré dans une cabane où un jeune homme, fils de Tabushshish, battait une vieille femme : Wamegonabiew lui retint les bras. Le vieux T bushshish, qui rentrait ivre, se méprenant probablement sur la nature de l’intervention de mon frère, le saisit par les cheveux et lui coupa le nez à belles dents ; une mêlée s’ensuivit.Un autre Indien eut une large entaille dans la joue ; plusieurs furent diversement blessés, Begwais, vieux chef qui s'était toujours montré fort bienveillant pour nous, survint alors, et crut devoir prendre part à la querelle. Wamegonabiew, furieux de la perte de son nez, leva les mains sans lever les yeux, saisit par la chevelure la tête la plus voisine, et lui emporta le nez d’un coup de dent ; c'était le nez de notre ami Begwaïs ! Quand sa rage fut un peu modérée, Wamegonabiew, le reconnaissant, s’écria : (Oh ! mon cousin ! » Begwais était un homme doux et bon ; il savait très bien qu’une erreur de Wamegonabiew avait causé l'accident ; il ne témoigna pas la moindre irritation contre l’auteur de sa mutilation. « Je suis vieux, dit-il, on ne se moquera pas longtemps de moi pour la perte de mon nez. »

Pour ma part, j'évrouvai contre Tabushshish un ressentiment d'autant plus violent, qu’il ne me semblait pas bien clair qu’il n’eût pas saisi cette occasion de satisfaire une vieille rancune. J'entrai aussitôt dans la cabane de mon frère et je m’assis à côté de lui ; sa figure et ses vêtements étaient tout couverts de sang. 11 demeura quelque temps sans rien dire, et quand il parla, je vis qu’il avait repris tout l’usage de ses facultés. « Demain, me dit-il, je pleurerai avec mes enfants ; le jour suivant, j'irai trouver Tabushshish ; nous mourrons ensemble, car je ne veux pas vivre pour être toujours exposé à des moqueries. » Mais un peu de réflexion à jeun, et la journée passée à pleurer avec ses enfants, détournèrent Wamegonabiew de ses projets vioients. Il se résigna, comme Begwais, à supporter ce malheur de son mieux.

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