‹ Trente années dans les déserts de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 95 sur 143 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

Débats avec un traiteur. — Ses fourberies et ses violences. — Nouvelle discussion. — Le prestige de la fermeté. - Sortie nocturiñe

ONSIEUR Henry avait fait la traite à Pembinab pendant dix ans ; ileut pour successeur un M. Mackenzie, qui ne resta que peu de

temps; et après lui vint M. Wells, surnommé par ies Indiens Gah-se-moan (vaisseau). Il

éleva au bord de la rivière Rouge, près de l'embouchure de l’As-

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et ee ce

sinneboin, une forteresse très capable de soutenir un siège. La compagnie de la baie d'Hudson n'avait plus alors de poste dans -ette partie de la contrée, et les Ind‘ens ne tardèzent pas à reconnaître combien leur avait été avantageuse la concurrence des deux compagnies.

M. Wells nous convoqua tous au commencement de l’hiver, et donna aux Indiens dix gallons de rhum, ainsi qu’un peu de tabac, en les avertissant qu’il ne leur ferait pas crédit d’une aiguille seu-

ierent ; s'ils lui apportaient des fourrures, ii les achèterait, et leur donnerait en échange les objets nécessaires à leur nourriture et à leur bien-être pendant la saison rigoureuse. Je n'étais pas avec les Indiens lorsque cette communication leur fut faite : en me l’aprrenant, on voulut me donner ma part des présents du traiteu, ; mais je la refusai formellemient, et je reprochai à mes compagnons leur lâcheté de se soumettre à de telles conditions. Ils avaient l'habitude, depuis bien des années, de recevoir un crédit à la chute des feuilles ; ils manquaient alors tout à fait, non seulement de vêtements, mais même de munitions, et quelques. uns n'avaient ni fusils ni trappes : comment pouvaient-ils, sans l’r ‘de accoutumée des traiteurs, vivre, eux et leurs familles, pendant l'hiver qui commençait ? Peu de jours après, j'allai trouver M. Wells ; je lui dis que j'étais pauvre, que j'avais une nombreuse fatuille à soutenir par moi seul, qu’enfin j'aurais beaucoup à souffrir sans aucun doute, et que peut-être n.ème je serais en danger

bem bot

de mort, s’il ne m’accordait pas le crédit que j'avai: toujours reçu

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à cette époque.

Il n’écouta pas mes représentations, et me dit rudement de sortir de chez lui. Je déposai alors devant lui, sur une table, huit de ces castors d’a gent que les femmes portent dans leur parure; ils m’avaient coûté, l’année précédente, deux fois le prix ordinaire d’une capote ; je lui en demandai une en échange, et je le

siège. La ste dans pas à rerence des

hiver, et de tabac, suilie seuterait, et aourriture étais pas faite : en résents du hai à mes iditions.

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priai de vouloir bien, tout au moins, les retenir en gage jusqu’au moment où je pourrais lui apporter des pelleteries. T1 prit ces bijoux, me les jeta à la figure, et me dit de ne jamais remettre les pieds dans sa maison. Les grands froids n'étaient pas encore arrivés. J'ahei aussitôt à la chasse ; je tuai plusieurs mooses, dont les peaux furent préparées par ma femme pour nous faire des vêtements d'hiver, puisqu'il faïlait renoncer «ux couvertures et aux étoffes de laine dont les traiteurs nots avaient donné l'habitude.

Je continuai ma chasse avec un heureux succès. J’appris bientôt que M. Hanie, agent &e la compagnie de la baie d'Hudson, était arrivé à Pembinah au milieu des glaces et des neiges. J'allai sur-le-champ le voir, et il me donna tout le crédit que je lui demandai : ce fut une valeur de soixante-dix peaux. Je me rendis ensuite à la rivière du Rat musqué, où je chassai tout le reste de l'hiver, tuant un grand nombre de martres, de castors, de loutres et d’autres animaux.

Vers le commencement du printemps, je fis dire à M. Hanie par des Indiens, qu'avant réuni un nombre suffisant de fout: rures, j'irais m’acquitter envers lui à l'embouchure de l’Assinneboin. Quan j'arrivai au rendez-vous, M. Hanie n’avait pas encore paru ; je m'arrêtai, pour l’attendre, en face du comptoir de M. Wells. Un vieux Français m'offrit un logement dans sa maison ; je l’acceptai, et je déposai toutes mes pelleteries à la place qu’il im'assigna pour dormir. Instruit de mon arrivée M. Wells envoya, par trois fois, me presser de venir le voir. Enfin, je cédai aux instances de son beau-frère, et je passai la vibes avec lui.

M. Wells parut satisfait de ma visite ; il me traita avec beaucoup de politesse, m’offrant du vin et tout ce qui se trouvait dans sa maison. Je n'avais accepté qu’un peu de tabac, lorsque je vis ses Français entrer avec mes paq..et: de fourrures ; ils les dépo-

sèrent, à ma vue, dans la chambre à coucher de M. Wells, qui ferma la porte et prit la clef. Au même instant, sa politesse et ses prévenances commencèrent à se ralentir. Je ne dis rien d’abord, mais j’éprouvai une vive perplexité, r'arce que je ne pouvais supporter l’idée de ne pas m’acquitter envers M. Hanie, et de me voir privé de mon bien par violcace ou sans mon consente-

ment. Je rôdai autour de la maison, et je saisis enfin une occasion de me glisser dans la chambre à coucher pendant que M. Wells prenait queique chose dans un coffre. Il essaya de me faire

sortir, puis de me pousser à la porte ; maïs j'étais trop fort pour lui.

Les choses en étant venues à cctte extrémité, je n’hésitai point à m'emparer de mes paquets ; 1l me les arracha, je les res-

saisis, et dans la lutte qui s’engagea, les sangles venant à se rompre, les peaux tombèrent ép:.rses sur le plancher. Pendant que je les ramassais, il prit un pistolet, l’arma et le dirigea sur ma poi-

trine. Je restai quelques instants sans mouvement, persuadé

qu’il allait me tuer, car je le voyais dans un violent accès de rage ;

enfin je saisis sa main, que je détournai de ma poitrine, et tixant

de mon ceinturon un grand couteau, j'en armai ma main droite sans le lâcher de la gauche. Quand il se vit à l’improviste tout à

fait à ma merci, il appela d’abord sa femme, puis son interprète, et leur dit de me mettre hors de sa maison. L/interprète lui ré-

pondit : « Vous pouvez le faire tout aussi bien que moi.» Quelques Français, présents à cette querelle, lui refusèrent aussi leut assistance.

Voyai.t qu'il ne pouvait ni m'’intimider ni me dompter, il eut

recours, encore une fois, à des voies plus douces ; il m’offrit de partager avec moi, et de me laisser la moitié de mes fourrures pour les agents de la baie à Hudson. « Vous avez toujours, me dit-il, appartenu au Nord-Ouest, pourquoi nous déserter à présent pour

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