‹ Trente ans de critiqueChapitre 10 sur 42 · M"'» LA QUINTINIE · texte numérisé non relu

M"'» LA QUINTINIE

49 novemlnt 4888.

Quand George Sand publia, enl863, son roman : M^La Quintinie, réponse à la Sibylle d'Octa?e Feuillet, ce fut déjà une audace de remuer, dans un roman, de si grosses questions. Un critique célèbre disait : « Thèse contre thèse, théologie contre théologie, et tout cela en roman ; c'est un peu rude. » L'audace est bien plus grande de transporter sur la scène cette controverse, cette étude d'un cas de conscience, d'y vouloir intéresser le public, comme à une action dramatique. Le roman a touché à tout, en notre siècle. Pourquoi ses analyses ne s'appliqueraient-elles pas à ces sujets, devenus si graves depuis tant d'années : le désaccord du mari et de la fournie, à cause des opinions religieuses de celle-ci; l'influence du directeur spirituel, précipitant ou empêchant les mariages, selon la part qu'on lui garde ou qu'on lui refuse ?

M^ La Chiintinie^mslgcé son élévation, son éloquence, peut-être à cause de son impartialité, ne parut pas une œuvre très vivante. La Sibylle de Feuillet, avec tout son

factice» ses tendances intolérantes sous couleur poétique, son peu d'observation directe, avait plu ou remué davantage. Les talents n'étaient pas égaux, cependant. George Sand avait une plénitude, une sérénité de pensée, un éclat de peinture, une sincérité de passion auxquels les grâces et les finesses de Feuillet n'étaient pas comparables. Mais l'auteur de Sibylle n'avait pas eu le noble et dangereux souci d'être très respectueux pour ce qu'il combattait. Et les détails de son livre étaient mieux arrangés pour l'effet que les lettres explicatives, la psychologie grave de HP* La Quintinie.

Donc, on pouvait craindre qu'une pièce, tirée de ce roman déjà trop sévère, ne fût une tbèse dialoguée, où les beautés du style ne suffiraient pas, comme elles n'y suffisent jamais au théâtre, à produire intérêt et émotion. Et cependant, nous l'avons suivie avec intérêt, cette pièce qui a si peu d'action ; nous avons trouvé émotion, secousse dramatique à cette étude d'une situation morale, à ce développement d'un caractère, où noblesse, dissimulation, dureté, souffrance, tâches hautes et trames ténébreuses se mêlent si Scrupuleusement.

Il est vrai que George Sand a usé librement de son roman. Le personnage principal de la pièce, Moreali, n'est plus un prêtre : c'est un laïque, directeur spirituel, profes^ seur de théologie, ayant le droit d'aimer, d'épouser la femme dont il veut sauvegarder la piété et de venger, selon les lois du monde, les insultes qui lui seraient faites. M"^ La Quintinie intervient dans le drame, elle y a deux scènes Vigoureuses, tandis que son souvenir et quelques écrits

compromettants restaient d'elle seulement dans le livre. Le père Lemontier était chargé de faire le dénouement du roman, d'obliger Moreali à quitter la partie qu'il avait perdue. Il n'a plus aucune part à la pièce^ H. Lemontier, et, si MoreaU ne lutte plus, c'est qu'il est frappé à mort, qull succombe au duel accepté par lui avec le général La QuintinieL.

Ces transformations vous rappellent déjà les événements principaux de l'œuvre, ou les indiquent à ceux qui n'ont pas lu cette étude, datant de vingt-cinq ans. Mais il faut noter cependant en quelques lignes ce qui se passe, ou plutôt ce qui se débat entre les personnages du drame. M. Emile Lemontier, fils d'un savant illustre, ot qui a les opinions philosophiques très fermes de son père, aime H^ Lude de La Quintinie, une jeune fille pieuse, qui a eu au couvent sa période d'exaltation, qui a été même tentée de prendre le voile, tellement les leçons d'un professeur éloquent, d'un esprit élevé, sincèrement enthousiaste, avaient eu prise sur son imagination. On revient de ces élans pour une vie de renoncement mondain et d'idéal religieux. M*"" Sand le savait bien, elle qui avait passé par la plus ardente piété, au couvent des Anglaises, à Paris, où elle fut élevée; elle, qui nous a si admirablement conté, au troisième volume de V Histoire de ma vie, conmient le dottre l'attirait et tout le détail de ses joies et de ses aspirations de croyante.

Lude aime aussi Emile Lemontier, et si elle a gardé sa foi entière, si elle entend que son futur mari lui assure la liberté de ses pratiques pieuses, elle ne voudrait pas non

plus que rhomme aimé par elle fût capable, pour l'obtenir, d'one faiblesse de conscience, d*un abandon de ses doctrines. Cet ancien professeur de Lucie, M. Fervet, qui se nomme maintenant le comte de Moreali, est revenu pour disputer Pâme de son élève préférée à ce fiancé qui, selon lui, la perdrait. Et voilà le premier acte. Après une exposition rapide, par des personnages épisodiques, des mutuels sentiments d*Emile eWle Lucie, voici Tentretien des deux amoureux, où se mêlent, dans cette belle langue aisée, poétique, de George Sand, les engagements d*amour et les stipulations de conscience, et puis, entrée à effet mystique de Moreali qui, dans une prière, et tout en déposant des fleurs aux pieds d'une petite madone, ordinaire objet des dévotions de Lucie, annonce son projet d'arracher à une union impie ceUe dont il avait façonné, de ses mains, le cœur et l'esprit. Cette entrée de Moreali est plus singulière que saisissante, et on ne sait s'il faut avoir crainte de cette prière, ou y reconnaître une résolution noble. La scène semble artificielle, et ces premiers mots du personnage principal ne le caractérisent pas nettement. U prendra plus de relief et de force aux actes suivants.

Moreali, avant d'avoir influence sur la fille, avait eu action sur la mère. D avait même, sans s'en douter, troublé l'imagination de M"^ La Quintinie, enfiévrée par lui, ayant transformé ses sincères exhortations à l'amour divin en prise de possession de toute son âme à elle. Elle reste sous la dépendance de ce directeur de sa jeunesse, qu'elle a aimé plus qu'il ne Ta su, et par qui elle n'a jamais été que l'épouse malheureuse, firoidement consentante, de son mari.

Le général La Quintinie n'ignore pas Féloignement de sa femme pour lui, et qu'il le doit à ce Fervet, dont le nom seul fait renaître toutes ses colères d'époux dédaigné. M"* La Quintinie vit dans un couvent, l'esprit agité, sinon égaré, excellente pourtant, et bien vite émue par l'amour d'Emile Lemontier, par sa franchise délicate, quand celui-ci s'efTorce de la gagner à ce mariage, contre lequel on a excité ses terreurs religieuses.

Mais Moreali n'a qu'à parler pour détruire te coupable acquiescement de VP* La Quintinie, et il se sert hardiment, pour amener la pauvre femme à obéissance et repentir, de la révélation qui lui est faite et qui lui t^use autant d'étonnement que de douleur, de cette révélation de l'amour secret, maladif, qu'il a involontairement inspiré. La scène est forte. Moreali y garde de la grandeur, y reste sincère, tout en usant cependant de ces aveux de M*"" La Quintinie, du pouvoir qu'il a sur elle, pour le projet qu'il poursuit, de séparer Lucie et Emile. C'est l'originalité de la pièce, et c'est aussi son désavantage pour de vrais efTets dramatiques, que les choses haïssables qui s'y passent, contre lesquelles un auteur vulgairement habile devrait nous soulever, soient présentées comme ayant été faites avec noblesse, avec conviction. Même quand Moreali a des trames presque odieuses, cache son ancien nom, dissimule au général La Quintinie qu'il est Thonmie par qui son mariage a été troublé, use pour ses durs desseins sur la fille de l'ascendant qu'il a gardé sur la mère, George Sand n'a pas voulu qu'il révoltât. C'était se priver de coups de théâtre sûrs. Mais c'était ambitionner une analyse de carac-

lère plus savante et plus curieuse. Ce que rimpression dramatique y perd, Tintéi^St psychologique y gagne. Et pois, il appartenait bien à la haute impartialité de George Sand, â sa naiveté admirable, d'avoir tenté une si di£Bcile entreprise au théâtre, d'accuser les beaux côtés d'un personnage dont le fanatisme est cruel et le rôle méchant.

Ne croyez pas que cette impartialité de George Sand la fit moins résolue dans ses jugements sur les dangers d'une osrtaine éducation cléricale. Au moment où elle puUiait M^ La QaintinU dans la Revue des Deux-Mondes^ en mars 1863, en écrivant au prince Napoléon une lettre charmante sur son fils nouveau-né, elle lui disait : « Monseigneur, ne le laissez pas élever par les prêtres ! » Hais antre chose est d'agir pour son compte et pour ses amis et de peindre comme artiste, de montrer avec vérité une nature compliquée, de faire pénétrer ce que des inflexibilités funestes peuvent receler de convictions nobles et d'ardent prosélytisme.

Nous ne nous astreignons pas à suivre la pièce de George Sand en toutes ses ondulations. Car elle a des ondulations plutôt que des événements, des états différents d'une discussion plutôt que des péripéties. L'amour d'Emile Lemontier et de Lucie de La Quintinie est établi dès le premier acte, et il ne s'agit plus que de savoir si leur mariage sera autorisé par les parents de la jeune fille. Car Moreali, celui qui lutte contre cette union, avec désintéressement d'abord, — du moins il le croit, — après s'être assuré de la soumission de la mère, a gagné la confiance du père. Tout lui oède, quand un ami du fiancé menacé et le

fiancé lui-même s'avisent d'attribuer à son zèle des jalousies personnelles, des prétentions d'amoureux masqué. C'est ainsi que c^ amour inconscient de Moreali se révèle â luimême. Dans le roman, le soupçon d'une autre affection que celle d'un père spirituel, d'un directeur de conscience, était à peine indiqué. Id, cette passion s'avoue. Celui qui l'éprouve en vient à la déclarer à celle qui en est l'objet. On l'a obligé à voir dair dans son cœur, eh bien, il dira ce qu'il a vu, il se risquera, lui aussi, à cette dédaration, qui n'est pas celle de Tartufe, mais qui le peut ilEdre traiter comme tartufe.

Le coup de théâtre est violent, et il n'est pas préparé. George Sand n'a pas, ici, ces adresses des maîtres du métier dramatique, qui ménagent, pour les surprises les plus audacieuses, qudque explication préalable. Ses moyens scéniques sont naïfs, et il faut accepter ses situations comme elles arrivent, sans chicaner sur la vraisemblance de ce qui les produit. Donc, l'accusation d'être un jaloux tortueux, enveloppant ses convoitises propres d'un prétendu dévouement au salut de l'âme de Lucie, a su£B pour que Moreali, sans combat, sans interrogatoire sur luimême, se reconnaisse cette passion pour la jeune fille, dont il croyait ne vouloir sauvegarder que la piété, et la lui déclare. Nous aurons une autre surprise dans ce quatrième acte mouvonenté, et qui est le plus émouvant de la pièce. Lude, choquée par cette volte-face brusque de celui en qui die avait confiance conune un guide de sa foi, comme un conseiller désintéressé dans les inquiétudes de son cœur, Lude, au nom de son grand-père, qui vient d'apprendre

de Fartiste. PioB le livre 6Uût impereonnd, ploB il le jugeait beau. Mais elle lui répondait li-dessus justement quand elle puUiait Af" La Quintinie, en février 1863. Voici une lettre écrite à Flaubert, qui pourrait être l'explication de M** Sand, femme, et du romancier George Sand.

« Ne rien mettre de son cosur dans ce qu'on écrit? Je ne comprends pas du tout^ oh! mais du tout. Moi, il me semble qu'on ne peut pas y mettre autre chose. Est-ce qu'on peut séparer son esprit de son cœur ? est-ce que c'est quelque chose de différent? est-ce que la sensation même peut se limiter? est-ce que l'être peut se scinder ? Enfin, ne pas se donner tout entier dans son œuvre me parait aussi impossible que de pleurer avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son cerveau. »

Que les raffinés, les impassibles, les exclusifs de l'art la dédaignent. Mais elle aura été un grand écrivsân avec sa sensibilité et elle a eu du génie en restant romanesque.

Vietomen Sairdoa

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