‹ Trente ans de critiqueChapitre 9 sur 42 · LE MARQUIS DE VILLEMER · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE VILLEMER

s mai 4864.

Voici non pas un saccès, mais un vrai triomphe. Nous avons assisté hier à une de ces soirées rares que remplissent les plus douces émotions et les plaisirs les plus délicats. Point de fausse note dans ce délicieux concert. On a été charmé des plus petits morceaux. On a applaudi non pas la comédie nouvelle, mais tous les actes, toutes les scènes, et, en quelque sorte, tous les mots de cette comédie.

L'originalité de cette victoire éclatante, c'est qu*elle n'est due ni aux gros bataillons, c'est-à-dire aux entassements de faits et de coups de théâtre, ni aux ruses stratégiques, c'est-à-dire aux surprises et aux tromperies qui assiègent le public et le réduisent. Il n'y a dans le Marquis de Vttlemtr que les mouvements naturels de quelques âmes émues et sincères, l'histoire de quelques honnêtes gens qui ont d'honnêtes sentiments qu'ils expriment honnêtement.

Faut-il 8*éloimer de voir une telle fortune édioir à une pièce qui i dédaigné les avantages ordinaires, qui ne nous représente aucun des masques, aucun des personnages bruyamment ironiques ou déclamatoires qu'on fait chaque soir défiler devant nous ; qui n'a eu besoin d'aucune violence choquante, d'aucune audace de tempérament, d'aucun mépris pour le train habituel des choses? S'il ne s'agissait que de l'œuvre d'un débutant, nous pourrions crier au miracle en voyant un intérêt si profond obtenu par une comédie qui ne contient ni banquier, ni courtisane, ni lionne pauvre, ni censeur paradoxal, ni gandin ridicule, ni domestique philosophe ou idiot, ni tirade vertueuse, ni récit bouffon, ni dtner, ni invention saugrenue, ni décor terrible. Mais il est tout simple que M"^ Sand fesse de ces prodiges-là. U est tout simple qu'ayant trouvé des caractères sympathiques, elle nous attache et nous trouble par la peinture et l'analyse de leurs émotions, de leurs faiblesses, de leurs fiertés plus qu'on n'a jamais pu le foire avec les spirituelles ou copieuses esquisses oii l'on rassemblait habilement toutes sortes de traits légers ou nerveux. D est tout simple que des physionomies distinguées et vivantes saisies par un incomparable pinceau, que des sentiments dtiicats et vrais exprimés par un écrivain qui a les doos les plus puissants et les plus fins, que tout cela nous soit des révélations charmantes et d'mconnues jouissances. Nous avons bu bien des breuvages excitants et frelatés qui trompaient notre soif et nous procuraient quelque plaisir fiévreux. Hais nous voici près de la source limpide et pleine, aussi quelle revanche, quelle aubaine.

quelle abondante et pure satisfoetion, et comme le cœur bat pendant qu'une fraîcheur sereine et qu'un apaisement délicieux descendent en nous !

Il y aurait de la naïveté à vouloir raconter le sujet du Marquis de VilUmer aux lecteurs qui n'ont oublié sans doute aucun des détails de cet aimable chef-d'œuvre. J'ai peine à dioisir entre la comédie et le roman. Si l'on me pressait pourtant, je crois bien que je choisirais la comédie. Dans le roman nous avons des lettres de Caroline de Saiut-Geneix que rien ne peut faire oublier. Des lettres qui nous font entrer de la façon la plus charmante dans la maison et dans la funille de la marquise de Villemer, et qui nous livrent en même temps toutes les impressions et tous les traits de cette séduisante Caroline. Dans la comédie, Caroline n'apparatt point avec une si minutieuse exactitude, mais elle n'en est pas moins réelle et distincte. Et même, en supprimant toute une scène — très belle et grande en soi — en supprimant cette fuite en Auvergne, ce voyage dans la neige où le marquis de Yillemer poursuit celle qui risque de le tuer plutôt que de céder à un amour qu'elle juge un abaissement, en supprimant ce cruel héroïsme, M"* Sand a rendu Caroline plus humaine et plus vraie. Dans le roman, elle avait au coin de la lèvre un petit signe de dureté mêlé à toutes ses grâces. Le signe a disparu dans la comédie.

Donc, voilà une suppression avantageuse. Il y a des ajoutes plus heureuses encore. Le duc d'AIéria, ce brillant fils atné de la marquise de Yillemer, — ce prodigue étincehmt qui a ruiné sa mère et lui-même avec tant d'insou-

ciance, ce débauché de bonne compagnie, si adorable dans sa frivolité et dans ses fautes, qu'il inspire à une jeune fille de grand nom, de grande beauté et de grande fortune l'invincible désir de lui rendre ses splendeurs premières et de partager ses élégances étemelles, — le duc d*Aléria remplit sans cesse la comédie de sa verve, de sa générosité, de ses vivacités éblouissantes. Il était souvent dans l'ombre dans le roman, ayant par désœuvrement songé un instant à Caroline, ayant enlevé et enthousiasmé l'héritière, M"* de Saintrailles, en parlant de son frère le marquis de Yillemer. Ici il ne se borne pas à ces deux expéditions, il est en scène constamment, en pleine lumière, caressant sa mère, consolant son frère, séduisant tout le monde, ayant pour chaque occasion une parole joyeuse ou fine et un mouvement généreux. C'est le rayon de la pièce, un rayon qui luit avec douceur et vivacité, gai spectacle pour nos yeux, épanouissement pour le cœur.

J'ai dit que M"^ Sand nous avait conté là l'histoire de quelques honnêtes gens, ayant d'honnêtes sentiments qu'ils expriment honnêtement. On en est heureux. On est tenté de remercier l'auteur du compliment qu'il nous fait en prouvant qu'on peut aller chercher dans nos aventures de chaque jour des drames d'un intérêt si profond et si bienfaisant. Ce qui nous remuera le plus sûrement, ce ne sont pas les violences maladives de nos passions ou les curiosités libertines de nos fantaisies, ce sont les simples mouvements, les retours tendres, les fiertés émues d'âmes loyales. On sait gré au poète de l'avoir cru et de nous l'avoir fait croire par celte reproduction saisissante et déli-

cate de ce qu'il a reconnu et observé ! On voudrait le remercier de ce miroir riant qu'il nous présente, et où nous nous voyons si naturels et si aimables ! Oh ! la bonne moralité, celle qui est non pas un prétexte à sermons, mais un sujet d'émulation, un but qui nous attire et qui nous charme. La bonne vertu que celle de gens qui ne dogmatisent pas, qui ne heurtent pas nos faiblesses, mais dont tous les actes et toutes les paroles nous disent : soyez honnêtes comme nous et comme nous vous serez sympathiques et souriants!

On n'a pas été juste quand on a parlé simplement de l'aimable sujet du Marquis de Villemer, des séduisants personnages qui remplissent la pièce, de la fidélité avec laquelle toutes leurs impressions sont rendues. Tout cela ne sufiSrait point à nous tenir comme suspendus aux lèvres des comédiens pendant près de quatre heures. Il faut constater encore que la pièce est bien faite. Et quel art savant et souple, un art qui se dissimule sans cesse, qui ne laisse deviner aucun de ses ressorts, aucun de ses procédés, aucune de ses ruses! Il n'y a point dans le Marquis de Villemer de ces escamotages habiles supprimant l'obstacle qui pouvait arrêter la marche du drame. Non ; iout va régulièrement et facilement, et en même temps tout est fortement noué, parce que la pièce a ses liens dans le cœur même de ses personnages. Rien ne dépend de tel ou tel événement, de tel ou tel objet, d'une clef perdue, d'une lettre oubliée, d'une porte fermée ; rien n'est soumis à ce genre de forces que nous ne pouvons jamais considérer que conune des accidents. C'est pourquoi l'intérêt ne faiblit .pas

an seul instant. Gomme la comédie est le dévdoj^ement naturel de quelques caractères et de quelques sentiments auxquels nous nous sonunes donnés tout de suite, tant que dure ce dévdoppement naturd nous ne poutons pas nous reprendre, nous appartenons à ce qui nous a saisis et nous retient. Il suffit que nous ayons mis le pied sur oette route où sont engagés ceux que nous suitons, pour que nous ne puissions plus les abandonner.

Quant à l'ait avec lequel la pièce est composée, œt art qui ne s'étale pas, qui ne s'impose pas, il faudrait, pour en retrouver des traces, faire de minutieuses analyses de chaque scène. Je signale simplement la première entrevue de Caroline et de la marquise, et la fin du troisième acte, et le brusque revirement qui arrête au quatrième acte le dénoûment. Cette entrevue semble être l'échange de renseignements que se doivent une grande dame mettant sa lectrice au courant de ses habitudes et une lectrice parlant de ses antécédents à celle auprès de qui elle va vivre. Et de ces renseignements donnés de part et d'autre avec simplicité, avec vérité, ressortent deux figures vivantes, auxquelles diacune des paroles prononcées par les deux interlocutrices ajoute un trait, et sans y ticher, sans le vouloir pour ainsi dire, parce que deux natures nncères se peignent tout entières dans ce qu'elles font, dans ce qu'elles éprouvent, dans ce qu'elles disent.

La fin du troisième acte est un grand eflEst obtenu avec une sobriété de moyens qu'on ne peut d^Msser. Le marquis de ViUemer, frappé par une crise nerveuse, après nœ explication terrible avec son frère dont il est [altax.

est tombé évanoui. Caroline le trouve étendu à terre, en danger de mort. Elle le relève, elle le soigne, elle pense à tout et, tranquillement, doucement, eUe prépare sa lampe, die va veiller prés de lui, en écrivant à ceux qu'elle aime ^ qui sont loin d'eUe. Tout cela indiqué par quelques mouvements ; à peine une parole, à peine un cri aussitôt comprimé; un petit tableau seulement qui passe sous nos yeux ^ que nos yeux n'oublient plus.

An quatrième acte, c'est l'accent de la passion qui vilm et empêche le spectateur de s'irriter en voyant s'éloigner encore le but qu'il croyait toucher. En efTet, la pièce était finie ; des gens consciencieux remettaient dans leur poche le programme qui devait leur rappeler cette bonne soirée. Et voilà que la pièce ne finit pas, qu'une malencontreuse baronne vient tout remettre en question. Vous jugez de l'impatience du public. Eh bien, il n'a pas eu le temps d'être impatient. Ce revirement amène de si profondes a&goisses et des secousses si douloureuses, votre émotion est si bien conquise, que vous ne songez pas qu'on vous a éloigné du dénoûment vers lequel vous tendiez la main. Vous êtes la chose de M"* Caroline de Saint-Geneix, vous ne respirerez, vous n'aurez idée du temps et de vous-même, que lorsque ses épreuves auront cessé, que lorsqu'elle paraîtra aux yeux de tous ce qu'elle est à vos yeux : l'âme la plus pure, la plus charmante, la plus fière du monde. Et voilà quelques-uns des miracles de UV Sand.

Je ne parle pas de la gaieté de la pièce, de cet esprit vivant qui anime tout le rôle du duc. Là encore grande

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nouveauté. L'esprit, ce n'est pas le mérite ordinaire de George Sand, lôialyste de sentiments. D n'y a guère de « mots i dans le dialogue de François le Champi, de Claudie et des autres pièces du même auteur. Le rôle du duc d'Aléria, au contraire» est tout plein de ces bonnes fortunes et de ces vivacités d'expression que le théâtre contemporain recherche tant. Les jolis mots pétillent dans ces répliques amusantes, et point de ces « saillies i, qu'on a trouvées à la sueur de son front et qu'on incruste à la force du poignet dans le dialogue : l'esprit du duc d'Aléria est si naturel qu'il nous semble impossible que celui-ci ne soit pas spirituel de cette façon-là. Tous ces mots charmants sont non pas des trouvailles piquantes, mais des traits de caractère qui achèvent de peindre le personnage.

Donc, je le répète, victoire éclatante et justifiée par tous les mérites de la pièce : intérêt, bonne humeur franche, émotion sincère, dialogue de bon lieu et luttes de bonnes gens.

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