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LA FAMILLE BENOITON

i7 décembre 486S.

La Famille Benoiton vous présente un rare assemblage de niasques grimaçants et de caricatures odieuses. Dans quel musée secret a-t-on pris ces monstres articulés, qui remuent et ne vivent pas, qui sont invraisemblables tout en étant faits de vieux morceaux, qu'on n'a exhibés que pour plaider une thèse et qui ne prouvent rien? Où a-t-on vu, sous un seul toit, une pareille réunion d'êtres chimériques et repoussants? Quelle est la maison de bons bourgeois faisant figure dans le monde où tous les genres de ridicules se mêlent à tous les genres de bassesses ; où le père n'a que des dédains pour les plus honnêtes scrupules et que de l'admiration pour les convoitises et les pratiques les plus éhontées; où la mère fuit sans cesse ses enfants et son foyer; où les jeunes filles ont toutes les curiosités de la dépravation et toutes les libertés de l'expérience ; où les

collégiens spécalent sor les retentissements du scandale et sur les niaiseries des ambitions paternelles ; où les bébés de six ans se livrent à des trafics ingénieux et à des filouteries savamment construites? A qui donc ressemblent tous ces mannequins aux mouvements anguleux, aux traits charbonnés, au mécanisme compliqué, aux attitudes violentes? Dans quel milieu acre, nauséabond, étoufiEsmt, nous a-t-on transportés, et où a-t-on ramassé tous ces détritus et toutes ces pourritures de la société de notre temps?

Dans la bourgeoisie, nous répond M. Victorien Sardou, dans la bourgeoisie que le commerce a enrichi et que le luxe a corrompu. C'est là qu'on rencontre de parfaits exemplaires de ces natures avides d'argent et de jouissance, ennemies de la régularité et de la simplicité, hardies à s'emparer des nouveautés les plus extravagantes et à imiter les provocations les plus raffinées. La bourgeoisie dorée et vaniteuse reflète comme un miroir grossissant les étrangetés bruyantes, les entreprises hasardeuses, les abaissements misérables et les fanfaronnades pompeuses, signes ordinaires des civilisations malsaines et excessives. Voulez-vous étudier les doctrines et la sécheresse de certains financiers, les audaces familières et les gaietés exubérantes de certaines grandes dames, Tachamement et la noirceur de certaines âmes venimeuses, le luxe effréné et l'insensibilité absolue de certaines marchandes d'amour ? Eh bien, il vous suffit d'une visite à la famille Benoiton pour parcourir tous ces bas-fonds et toutes ces galeries. Une famille bourgeoise, selon H. Sardou, peut être un résumé fidèle et complet des laideurs, des prétentions et

des folies des autres classes. Sieyès voulait que le tiers état fût tout dans la nation ; d'après M. Sardou, le tiers serait bien près d'être tout dans la corruption.

n n*est pas nécessaire d'être le défenseur de la boui^eoisie pour déclarer que la voilà peinte avec de bien terribles couleurs. Attaquer les élégances ruineuses qui bouleversent les meilleures maisons, la fièvre de plaisirs et de succès matériels qui ne laissera rien au ménage de son calme, de son harmonie et de sa pureté, les hardiesses de langage et de costume qui conduisent à l'abandon des mœurs; attaquer les accommodements de la conscience et les rigueurs de l'esprit de spéculation, c'est fort bien. Un satirique a de quoi dépenser là d'abondantes ressources de raillerie et de brusques sorties d'indignation. Tout cela est visible dans la société qui nous entoure, et tout cela est dangereux et appelle la flétrissure.

Mais ces travers et ces vices qui sont d'espèces différentes se produisent dans des groupes différents. Les plus naï£s et les plus burlesques, si vous voulez, appartiennent à la bourgeoisie ; les plus habiles et les plus tortueux sont l'apanage de cette catégorie de politiques et de banquiers pour qui a été inventé ce joli mot de Dumas fils : « les .iffaires, c'est l'argent des autres » ; les plus étranges et les plus téméraires sont la curiosité ou le défi de quelques grandes dames qui n'ont rien oublié des impertinences fastueuses d'autrefois, et qui ont tout appris des vulgarités excitantes d'aujourd'hui. Chacune de ces maladies-là est intéressante à observer dans le milieu où elle est née, et en nous montrant les diverses sortes de malades, tels qu'ils

sont, avec les causes premières de situation, de tempérament, d'existence qui ont développé leur mal, on fera, avec une reproduction exacte et ferme, une leçon excellente.

Mais ici quelle leçon voulez-vous qu'on tire du pèle-mèle et de l'entassement de M. Sardou? Eût-il réussi à nous faire voir avec vérité et précision quelques-unes des bassesses et quelques-uns des ridicules de notre temps, dès qu'il concentrait tout cela dans une seule famille, il devait mettre forcément plusieurs des scènes qu'il retraçait dans un jour faux et dans un cadre ou trop large ou trop étroit. Pour qui veut peindre avec finesse les mœurs contemporaines, le mot de Pascal peut être pris au sérieux : « vérité en deçà des Alpes, erreur au delà ». Tel trait, parfaitement authentique en un certain lieu, devient absolument imaginaire dans un autre. Telle manie que nous reconnaissons et que nous comprenons dans un personnage est une pure fantaisie, appliquée à un personnage voisin. Cela ne suffit point d'avoir rassemblé laborieusement de vivantes apparences ; si elles se heurtent entre elles et qu'on les étende sur un fond uni et resserré, elles se démentent les unes les autres. EUes étaient réelles, séparées ; groupées, elles sont artificielles.

La Famille BenoiUm nous ofire un résumé des vanités et des vilenies principales de notre époque si ondoyante et si diverse. Mais les résumés, très explicables pour un certain genre d'histoire qui n'a que des lignes générales, sont une trahison pour l'étude des modes et des caractères, laquelle a besoin d'un détail infini et d'une reproduction minutieuse. Sinon, les perspectives sont déplacées, les

lignes fléchissent en plusieurs endroits et vous avez un ensemble mensonger de parties véritables.

Sont-elles véritables? Le naturel et Tévidence des épisodes rachètent-ils ce qu'il y a de voulu et de forcé dans le tableau tout entier? Mon Dieu, non. L'effet total est tourmenté, mais chaque fragment de l'œuvre n'est pas plus simple. La comédie, dans son unité factice, n'est pas vraie, mais les figures qu'elle met en scène sont des caricatures.

Je les ai déjà indiquées d'un mot, ces figures étranges. D faut bien les présenter avec un peu plus de façon : voici d'abord M. Benoiton, un bourgeois qui a tiré quelques millions des sommiers élastiques, et qui voudrait que les respects de la foule et les honneurs du gouvernement fussent acquis à ceux qui donnent a l'exemple de la fortune ». — a Enrichissez-vous, dit M. Benoiton à ses fils; fûtes de beaux mariages, dit-il à ses filles ; soyez coulants pour les principes et inflexibles pour les résultats ; n'oubliez pas qu'il y a plusieurs espèces de morale, ne vous embarrassez pas des plus gênantes ; du reste, vivez à votre guise et faites flamber vos yeux et vos robes, mes filles, et faites germer votre corruption, mes fils. » — Ainsi parle M. Benoiton, ou à peu près. Il mêle aux prétentions niaises de M. Prudhomme les malices bien avisées d'un Mercadet.

M"* Benoiton, qui n'accompagne jamais son mari, est le rôle le plus habile de la pièce. M°^ Benoiton est toujours sortie. On n'entend d'elle, deux ou trois fois, que son pas qui s'éloigne à la cantonade. C'est esquiver adroitement une difficulté grave. Car, quelle attitude et quel langage donner à la mère dans une famille pareille? Madame est

sortie, cela répond à tout. Ce n'est qu*un escamotage, mais il est exécuté joliment.

Si la mère se dissimule, en revanche les filles et les fils nous sont présentés par le menu. Rien de plus frelaté, de plus pimenté, de plus faisandé que les manières et les goûts de cette aimable jeunesse. L'aînée, Marthe, est mariée à un honune d'affaires ; celui-ci emporté dans le tourbiUon des entreprises, celle-là entraînée dans le tumulte des élégances, c'est à peine s'ils peuvent dérober à leurs convoitises acharnées et à leurs stériles plaisirs une seconde pour se jeter un mot rapide et froid. Les deux sœurs cadettes, Jeanne et Camille, imitent et dépassent les recherches luxueuses de Marthe. Chapeaux provoquants, jupons courts, ornements éclatants, harnachements qui reluisent et qui résonnent, cadre d'étoffes dorées pour des visages peints, elles accumulent tout ce qui est ruineux et tapageur. Elles y ajoutent des facilités d'allures et de paroles qui les font ressembler aux clientes ordinaires des cabinets particuliers. L'argot n'a point de mystères et la vie galante n'a point de secrets pour ces vierges savantes. Le cœur et les sens sont innocents, nous dit-on, mais l'esprit est dépravé. C'est l'esprit alors qui l'emporte, car nous ne voyons de ces innocences que leurs curiosités imprudentes et leurs invitantes hardiesses.

Les fils de M. et M"** Benoiton sont plus agaçants encore que ces pures filles de boui^ois, capables de se mêler à tous les libertinages sans en être atteintes et souillées. Ds vous offrent, ces fils-là, l'agréable spectacle de l'enfance avilie : l'un, le collégien, plein de dégoûts

déjà et n'aimant que les extravagances railleuses ou bruyantes; l'autre, le bébé, salissant le gazouillement enfantin dans des phrases de Bourse et de tripotage. Ajoutez à oe groupe assez complet une cousine envieuse, méchante et ridicule, un ami de la Ëunille, le père Formichel, qui double le père Benoiton, et le fiancé de Camille, Formichel fils, sans cesse occupé à établir son compte de profits et pertes, impatient de voir s'ouvrir la succession paternelle, et se rattrapant, par quelques opérations finement malhonnêtes, du dommage que lui fait subir la lenteur de son père à décéder. Ajoutez ces alliés naturels à cette maison unique, et vous aurez un admirable assemblage d'excentricité et d'épouvantails.

La plus grande partie de la pièce est consacrée à l'exhibition et à la description de tous ces personnages. Une M"* Qotilde d'Evry, beUe-sœur de Marthe, se charge de promener un sien cousin, H. Pardaillan de Ghamprosé, à travers toutes ces manies et toutes ces bassesses. Elle tourne et retourne ses sujets, elle les fait avancer et reculer, elle les démonte et elle les démontre, elle leur fait exécuter leurs tours les plus singuliers et leurs évolutions les plus brusques. Enfin, c'est une séance que H"* Qotilde d'Evry, montreuse de bètes, donne à M. de Ghamprosé, spectateur curieux et sceptique.

Ces exercices-là occupent près de trois actes. A la fin du troisième acte, M. Sardou engage brusquement Marthe, et son mari Didier, et sa belle-sœur Qotilde, et M. de Ghamprosé dans un drame terrible. Imaginez que Marthe a payé des dentelles que son mari lui refusait et qu'on ne sait pas

— no —

d'où lai vient son argent ; imaginez qu'une lettre anonyme révèle à Didier des détails sur une inu*igue de sa femme avec de Ghamprosé; imaginez que les deux accusés se troublent lorsqu'ils se rencontrent et qu'ils s'enferment dans des silences obstinés et compromettants. Voilà bien des complications. Didier en arrive à croire que sa femme est entrée dans la catégorie des lionnes pauvres décrites par H. Âugier, et il suppose que son en&nt même n'est pas de lui.

Tout cela est noué avec ces petites ficelles d<mt M. Sardon est si prodigue et qu'il fait si bien mouvoir : mensonges dans lesquels Martiie persiste par sot amour-propre et par dépit, et mensonges qui la dénoncent ; lettres qu'on oublie sur une table et qu'une amie trop zélée brûle pour qu'elles ne révèlent rien, tandis qu'elles sont la seule preuve de l'innocence de celle qui les a écrites. Le drame nous jette ses éclats de voix et ses grincements de dents pendant que tous ces malentendus et ces imprudences s'enchevêtrent. Hais comme on voit bien que l'orage et la ruine ne sont pas au fond, que ces colères et ces désespoirs ne naissent que d'apparences trompeuses, on n'est pas très effirayé des malheurs que la Famille Benoiton doit à ses convoitises, à sa sécheresse, à ses impertinences de luxe et à ses étrangetés de mœurs.

Tout va finir, en effet, le mieux du monde. On ne comprenait rien aux doutes qui venaient à Didier sur la pater* nité de son enfant. Pourquoi cette réminiscence du Supplice fPune femme? Ici, dans ce jeune ménage, qui avait vu naître une petite fille au bout d'un an, la supposition ne pouvait

s'appuyer sur rien. Mais, puisque M. Sardou avait construit son drame en faisant brûler ce qui prouvait l'injustice du drame, il lui fallait évidemment un autre moyen pour le terminer. Et l'enfant venait à point pour l'harmonie finale. Devant Didier que ses soupçons déchirent et qui ne veut point guérir sa blessure, Glotilde annonce à de Champrosé la mort de la petite fille de Marthe, De Champrosé, naturellement, reste impassible. Par conséquent, il n'est pas le père de l'enfant. Par conséquent, il n'est pas l'amant de la mère. Par conséquent, Marthe est la plus pure des épouses et Didier le plus heureux des ^ux et des pères.

Voilà le dénoûment. Nous étions tous mystifiés par le silence des faux coupables, qui semblaient s'obstiner à taire des puérilités pour qu'on pût croire à des fautes irréparables. Il s'agissait simplement entre M. de Champrosé et Marthe d'un prêt d'argent fait par le premier à la seconde. De là de petits mystères, causes de gravides ânotions. Mais l'enfant, heureusement, sert à faire prononcer une sorte de jugement de Salomon qui remet les choses à leur point. On adjuge l'enfant à son vrai père et Dieu, sans doute, va bénir de nouveau l'union de M. Didier et de M"* Marthe. Quant aux demoiselles Benoiton, on nous fait espérer que leurs extravagances vont se modérer. L'une a été enlevée, l'autre a été insultée aux courses, et ces mécomptes donneront désormais à leurs chapeaux et à leurs jupes plus de réserve et plus de simplicité.

L'impression qui résulté tout d'abord de cette pièce confuse et laborieuse, c'est l'agacement. U y a tant de moyens

mis en œuvre pour de minces résultats, il y a tant de recherches accumulées de ce qui peut secouer le public et de ce qui Ta déjà amusé ou remué, il y a un parti pris si fébrile d'arriver par tous les procédés possibles à l'effet et à la surprise, qu'on se fatigue bientôt de tant d'efforts dépensés en escamotages de sentiments et en travestissements de situations.

Rien n'est naturel, rien n'est facile et rien n'est com- ^plètement réel dans cette comédie. Les personnages sont des mannequins et les aventures sont des chimères. Les choses ne sont pas un seul instant dans la mesure exacte ; les portraits tombent tout de suite dans la caricature, et l'action ne connaît que les extrêmes : l'immobilité ou la violence.

Tous ces personnages, que M. Sardou fait défiler devant nous, ont beau se livrer à toutes sortes de mouvements, de gestes et de contorsions, on sent bien qu'ils ne vivent pas. C'est que le procédé de l'auteur est un procédé de surface. D ne sait pas incarner une passion, un ridicule ou même une réunion de vices ou de travers dans un homme ou une femme que tout le monde reconnaîtra, il ne sait pas faire des caractères doués de telle ou telle force, ou déprimés par telle ou telle faiblesse.

n rassemble un certain nombre d'observations et d'épigrammes sur le spectacle que nous donnent les mœurs contemporaines, — par exemple, les folies du luxe, les raffinements ou les audaces de la vie à outrance, la soif d'argent — et il met sur cet assemblage d'observations et d'épigrammes des noms quelconques de bourgeois, de

gentilshommes, de femmes ou d'enfants. On dirait une collection de nouvelles à la main, qui marchent et qui s'agitent. Il y en a de fines, il y en a de piquantes, il yen a qui ont très bien saisi les ridicules et qui les ont très bien exprimés. Hais une suite de traits malins ne peut pas former une galerie de caractèresv Des alinéas bien aiguisés ne sont pas des figures vivantes ; le poète comique n'est pas un chroniqueur sceptique. Il faut autre chose pour peindre les mœurs de son temps et inventer des types où nous retrouvions notre argile; il faut autre ehose que le résumé des moqueries des petits journaux et que la mise en scène des menues anecdotes de la vie galante ou élégante.

Toute la partie satirique de la pièce manque donc de netteté et de profondeur. Ce n'est point creusé vigoureusement, c'est enlevé avec une certaine brutalité qui ne rudoie que les épidermes. Et le défaut de force véritable s'accuse bien vivement encore dans la partie dramatique de la Famille BenoiUm. C'est là que M. Sardou prouve surtout sa répugnance à aborder de front les difficultés, à montrer dans une plaie sociale toutes les souillures qui corrompront le corps tout entier.

D a multiplié les menaces dont le besoin du luxe est rempli, il a accumulé les périls qu'il traîne après lui, il l'a montré salissant le langage, étouffant le cœur, troublant la conscience, et puis, quand cette poursuite acharnée des jouissances et des vanités semble faire entrer dans quelque maison la ruine et la honte, il s'empresse de nous révéler que nous sommes dupes d'un malentendu plaisant, que le

mal ne peut pas avoir œs conséquences meurtrières et qu'on en sera quitte pour la peur. Il passe quatre actes à nous crier que les extravagances contemporaines nous conduisent aux abtmes, puis il nous apprend à la fin qu'il a parlé de faux abtmes, avec des précipices imaginaires et des pi^es en carton. La femme capable de tout sacrifier à sa toilette est capable de se vendre pour des dentelles, nous disent les quatre premiers actes. Mais la fin du quatrième acte nous révèle que le goût exagéré des dentelles vous entraîne simplement à de petits emprunts gênants à con-

lUBDUr •

Je ne sais quelle leçon les mœurs trouveront à ces escamotages et à ces changements à vue. Je ne vois pas ce que l'on peut gagner à résoudre par de menues habiletés un problème qu'on nous a annoncé comme étant des plus terribles et des plus ardus. Mais, en tout cas, il est certain que ces émotions mensongères et ces châtiments pour rire ne vous laissent que des déceptions et des impatiences.

Autre cause d'irritation dans la Famille Benoitan : on n'y sent pas la droiture et la décision avec lesquelles il faut toucher aux maladies qui nous entourent. L'auteur s'attaque à de certaines étrangetés ou à de certaines bassesses de notre temps. Mais il s'y attaque comme un curieux railleur, bien plus que comme une conscience ferme. Il se complaît à des spectacles repoussants, comme l'avilissement de l'enfance, ou, excitants, comme l'exhibition de tous les genres d'élégances. Et il s'y complaît, sans qu'on entende dans ses épigrammes plaisantes ou dans ses récits moqueurs l'accent énergique et simple qui rend l'honnè-

teté souveraine. Dirai-je toute ma pensée? M. Sardou, même en châtiant les mœurs, semble encore les corrompre. Je n'ai pas été indulgent pour cette pièce incohérente et tourmentée. Il serait injuste cependant de la condamner tout entière et de n'y trouver aucune trace des qualités ordinaires de l'auteur des Vietut garçons. Il y a de l'esprit dans ces cinq actes, il y a du mouvement, il y a des scènes enlevées avec une adresse excellente, il y en a dont la vigueur, tout artificielle qu'elle est, s'impose à tout le monde. Hais tous ces mérites si bien exercés, toute cette science si bien distribuée ne parviennent pas à faire de la Famille Benoiton une œuvre originale, vraisemblable et forte. C'est un arlequin, dont on a pris partout les éléments, qui est servi par un cuisinier des plus experts et des plus hardis, où se rencontrent quelques morceaux friands et quelques parties de haut goût, mais d'où l'on peut retirer à chaque instant quelque détritus faisandé ou quelque apparence vide.

figures comme Théodora et Justinien, d'y reproduire le mouvement, le pittoresque, les foctions, les atrocités et les subtilités de ce byzantinisme du vi* siècle.

Le drame passionné, auquel la civilisation byzantine sert de cadre dans Théodora, n'est pas très neuf. On avait déjà vu cet Andréas, beau jeune homme, vaillant, épris de nobles chimères, conspirateur pour le droit, combattant pour l'idéal, et qui aime quelque courtisane fameuse qu'il croit une bourgeoise modeste et chaste. Hais si l'hellénisant Andréas est un Didier de bas-empire, si Théodora est une Marion de Lorme impératrice, leurs aventures sont assez transformées par l'époque où elles se passent pour qu'on ne puisse plus les reconnaître. Et puis, cet amour d'un jeune homme ardent, croyant, pour une créature avilie et dont il ne découvre les bassesses ou les crimes qu'au plein de son amour, n'est pas une invention romantique, et c'est le sujet toujours émouvant de quantité de drames qu'on a écrits et qu'on écrira encore. Donc, ne reprochons pas à M. Sardou le peu d'originalité de sa donnée. Ces drames des colères et des hontes qu'on peut ressentir dans la passion sont toujours vieux et toujours nouveaux. Il n'y a qu'à les renouveler par les sentiments qui s'y expriment et les situations qui s'y nouent.

Une amoureuse comme Théodora, saltimbanque devenue souveraine, courtisane à qui on ne parle qu'à genoux et avec des appellations mystiques, prête à des scènes de belle audace et de violente opposition. Et un amoureux comme Andréas, au patriotisme éloquent, aux illusions fougueuses, peut fournir des coups de passion qui seront

des coups de théâtre. Malheureusement, ces amours-là ne sont pas le principal du drame de T/iéodora, L'intérêt ne s'y attache pas exclusivement. On a affaire à trop de spec^ tacles, à trop de curiosités, à trop d'épisodes historiques, archéologiques, ou simplement décoratifs, pour garder son attention à ce qui adviendra de l'idylle d'Andréas et de Théodora, quand la tragédie byzantine s'y sera mêlée.

La conspiration contre Justinien, ses jalousies de mari, 868 lâchetés et ses férocités de despote, .tout cela apportait assez de secousses et de péripéties au drame pour qu'il fût varié, en gardant sou action rapide et forte. Mais le pittoresque byzantin a pris trop de place. Et son souci de l'exactitude prétend si visiblement nous occuper, qu'il nous faut bien oublier, pendant que les détails érudits se marquent dans le dialogue ou passent devant nos yeux, la simple histoire de l'homme qui aime et de la femme qui se dévoue.

Elle revient deux fois, cette scène où Théodora sauve son amant Andréas des cruautés de Justinien, et deux fois avec une vigueur saisissante. Pourquoi l'émotion ne persiste-t-elle pas après la scène qui l'a produite î Pourquoi n'est-on pas anxieux, haletant, â la pensée de ce qui pourra résulter de l'intervention de Théodora, de son énergie et de ses angoisses? Pourquoi n'at-on aucune impatience de savoir si elle déjouera encore les soupçons de Justinien, et si elle arrachera Andréas au bourreau ? La lutte est belle pourtant et engagée avec puissance. Tant qu'on y assiste, elle vous tient. Mais ces scènes de Théodora sont des tableaux. Dès qu'ils ne sont plus devant

nos yeux, ils ne nous émeuvent plus. Ce ne sont pas des événements et des personnages entrés dans notre vie, pour qui nous fassions des vœux ou qui nous inspirent des tristesses.

n n'en pouvait être autrement, avec Fespèce de drame qu'a voulu faire M. Sardou^un drame qui nous Ht connaître exactement larchitecture, le décor, le costume, les usages, les façons de parler d'une époque aussi touffiie que la Byzance du vi* siècle. Les duos d*amour de Théodora et d'Andréas et les flétrissantes invectives d'Andréas à la maîtresse dont il a horreur ne sont plus que des épisodes fugitifs de cette laborieuse reconstruction historique.

Les scènes charmantes ou vigoureuses de Théodora sont cependant de la bonne manière de M. Sardou, d'une fantaisie piquante quand l'impératrice, en rupture de divinité, repasse par ses aventures du cirque et de la rue avec l'Egyptienne Tamyris ; d'une grâce délicate dans les rêves et projets d'Andréas et de la petite bourgeoise qu'il aime ; d'une réalité justement grossière quand Théodora et Justinien se reprochent la bassesse de leurs origines, se traitent, ces maîtres du monde, en cocher qui insulte et en fille qui blague; d'une vraie puissance, quand le conspirateur Marcellus persuade à Théodora de le tuer, pour qu'il ne trahisse pas, sous les roues et les crocs de la torture, la complicité dAndréas. Ces morceaux-là ont le détail amusant et la parole nette et mordante. Ils suffiraient à la fortune d'un drame plus simple. Ils prouvent que M. Sardou, même en ses entreprises panoramiques, comme on a appelé ces évocations byzantines, garde

d'assez rares mérites de dramaturge. Si Tendait byzantin ne mettait pas une sorte de glace sur tout cela, si les mosaïques, dont ces scènes passionnées n'occupent que quelques morceaux rapportés, n'avaient pas tant de miroitements, on verrait mieux les mouvements vrais et les humaines agitations des personnages.

Faites les parts du succès, comme vous l'entendrez, à Fauteur qui a écrit la pièce ; au metteur en scène et aux peintres qui ont composé un spectacle éblouissant, de restitution si minutieuse ; à l'artiste qui incame le personnage le plus varié, le plus en représentation constante, qu'on ait jamais créé, vous n'en constaterez que mieux la solidité et l'étendue du succès. M"^ Sarah Bemhardt n'a pas un rôle en cette Théodora : elle est la pièce, elle en a tous les aspects, toutes les transformations, elle doit rendre le pittoresque le plus étrange de l'œuvre et son émotion la plus profonde.

Pour le pittoresque, pour le charme des attitudes, pour le caractère des costumes, pour cette science des lignes et des couleurs, dont elle fait un art de théâtre si original, on sait ce qu'elle peut. Ici elle a eu beau jeu, et les diverses femmes qui sont dans Théodora : l'image sainte sur fond d'or, l'impératrice constellée de pierreries, et la coureuse d'aventures et de gamineries, et l'amoureuse forcenée à sauver celui qu'elle aime, toutes ces femmes différentes ont des visages différents, des gestes différents, des sons de voix différents. VAuguêta, le personnage mythique qui semble détaché d'une de ces peintures à escarboucles de Gustave Horeau, avait de quoi tenter spécialement une

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nffinés comme IP^ Sarah Bernhardt. Elle est ctpeble de donner le fision de ces figures-Ii, elle en connaît loua lea aignea partîcuUera. Sa curiosité d'artiste doit se piaîre i une restitution savante d'une créature byzantine.

Mais œ ne serait li qu'un dilettantisme très original, ai elle se bornait i montrer la Théodora du premier et do sixième tableau, l'impératrice, d'après la mosaïque de Rayenne. Gela serait un régal de décadents. M"^ Sarah Bembardt, ^Nrès cette étrangeté et cette eiactitude de reproduction, a dit et joué humainement toutes les parties humaines de son rôle. Elle a une càlinerie délicieuse avec Andréas, une légèreté amusante avec Tamyris ; elle est fami* lière et terrible avec Justinien, elle a l'emportement et le désespoir aux dernières scènes de son tragique amour. Par exemple, ne comptez pas que vous saisirez toutes les paroles violentes qu'elle précipite aux moments tumultueux du drame, le mouvement de la scène emporte bien des mots qu'on Voudrait distinguer au passage. Hais la vérité de la situation n'y perd rien, s'il en coûte quelque chose i la netteté des syllabes. Vous pouvez croire, au contraire, que vous assistez au fait même, puisque vous en avez l'impression satisfaisante, sans savoir tout ce qu'il a fait dire. BP** Sarah Bemhardt a eu toutes les sortes de succès dans ce rôle écrasant et de diversité si ingénieusement combinée. Elle est i voir comme elle est & entendre, et sa souplesse y vaut sa force.

Oetave peaillet

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