LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE
15 oetohrê 4867.
Le roman d'un jeune homme pauvre a été peut-être le mecës le plus triomphant de M. Octave Feuillet. Quarante Bille exemplaires du volume, nous dit-on, n'ont pas suffi & la sympathie du public, et cette singulière fortune a des reprises encore. Le drame a eu la même destinée que le rèdt, et l'on a vu la même faveur accueillir ces deux preuves différentes d'un seul dessin. On peut ne point approuver ces résultats ; mais il est juste de les constater. Le roman iun jeune homme pauvre^ i la librairie Michel Lèvy comme au théâtre du Vaudeville, a provoqué une ardeur égale : cela nous oblige à quelque attention pour une œuvre qui compte sur des terrains divers des victoires ai prolongées.
n y a dans Le roman éCun jeune homme pauvre des défauts assez contraires et qui ont eu leur part dans le
succès. Le roman touche parfois au mélodrame sombre et parfois au conte sentimental et innocent. Une certaine fiolence naïve s'y mêle à une certaine fadeur précieuse. Rien de plus efficace pour gagner les ftmes sensibles que cette combinaison d'aventures terribles et de sentiments purs. On est secoué tout en étant attendri. Un peu de Victor Ducange et un peu de Florian, le tout arrangé et distribué par une main capable de préparations savantes et de mixtions délicates, cela s'accorde très bien.
Nous n'appuierons pas sur ces parties banales de l'œuvre, sur la trahison et les remords du vieux Larroque, sur les tristesses du marquis de Champcey, réduit â gagner sa vie comme un vilain. Ce sont ces émotions, où le convenu s'ajoute à l'artificiel, qui plaisent surtout à la foule. L'agonie d'un vieux scélérat qui se repent, les humiliations d^un caractère altier, autant de moyens qui, pour avoir beaucoup servi, n'en sont que plus solides et meilleurs. Les procédés originaux s'usent au théâtre, les lieux communs ne s'usent jamais. Mais, puisque leur vogue est assurée, ces effets toujours anciens, toujours nouveaux, ne méritent aucune espèce de discussion. Gela se range parmi les accessoires dramatiques et cela ne tient nullement à Tart.
Un seul personnage offre à Tanalyse quelque intérêt dans Le roman d'un jeune homme pauvre, et ce personnage, c'est BP Marguerite Larroque. A-t-elle trop d'amertume et trop de dureté dans ses défiances, cette jeune fille que sa fortune met en garde contre les faux semblants de dévouement et d'affection?
Marguerite, assurément, est choquante en s'obstinant i
ne voir autour d'elle que convoitises basses et spéculations ténébreuses. Cette jeune âme, qui devrait ne rien savoir de la vie et qui prétend avoir touché le fond et reconnu le vide de tous les beaux sentiments, cette jeune âme a un désenchantement qui vous glace. On s*irrite en rencontrant un scepticisme si impitoyable dans une enfant de vingt ans. On ne comprend pas que l'argent soit un révélateur si rude pour une imagination adolescente, et que la possession d'une grosse dot suffise â vous montrer les choses eU les gens sous un jour louche et grimaçant. Ne croire à rien, quand on a pu acheter beaucoup d'objets et beaucoup de consciences, c'est une triste extrémité où l'expérience peut vous conduire. Mais cette injuste extrémité, on la pardonne â celui qui, ayant beaucoup vécu, a eu par conséquent l'occasion d'être souvent trompé ; on ne la pardonne pas à un cœur de vingt ans qui aura besoin, s'il est généreux, de bien àes épreuves douloureuses, avant de se fermer aux aspirations élevées et aux nobles illusions. Douter des autres si promptement, cela vous sert parfois à rendre le genre humain responsable de votre propre sécheresse et de votre propre néant. Et on se demande si Marguerite n'est point une petite nature mesquine, qui se guindé et se raidit, ou si elle n'est qu'une figure chimérique dont les traits sont grossis et tourmentés.
Voilà l'objection qu'on fait â ce caractère de Marguerite. n est certain que cette jeune fille qui a des ré[>liques cinglant, comme des coups de cravache, toutes les effusions sur la nature, sur l'art, sur le désintéressement qui se révolte contre toutes les émotions et qui s'attaque â toutes
les générosités, il est ootain que cette jeune fille se oomplatt dans ses dédains et met de la fièvre dans sa froidour orgueilleuse et voulue. Elle est trop amère, et elle Test de parti pris. C'est ce parti pris peut-être* qui expliquera sa sincérité.
Les femmes sont extrêmes en tout, a dit la Bruyère, et ce jugement est toujours vrai. Elles sont extrêmes surtout dans la lutte. Gomme leurs impressions sont trèi mobiles et qu'elles savent bien qu'un rien peut les changer, quand elles se sentent menacées dans leur opinion, ellei l'exagèrent, cette opinion, elles la forcent, elles s'y attachent pour se persuader fermement qu'elles y tiennent. Qu'elles soient menacées par leurs propres entraînements ou par les observations qu'on leur adresse, il n'importe. Elles ont besoin d'atteindre le faux pour croire qu'elles sont dans le vrai. Quand elles ont la mesu^, elles s'imaginent qu'elles ne peuvent plus avoir la sincérité. C'est en forçant le ton qu'elles se prouvent que leur sentiment est naturel. Elles dépassent le but, pour se montrer i elles-mêmes qu'elles l'ont touché.
Ainsi procède M"* Marguerite Larroque. Elle se fait extrêmement sèche et impitoyablement sceptique, parce que sa sécheresse et son scepticisme sont combattus en elle-même par toutes sortes de rumeurs sourdes et de mouvements passionnés. Elle met d'autant plus de dureté dans ses jugements qu'elle les sent plus faibles. Elle est nerveuse et violente, parce qu'elle n'est pas convaincue. Elle est horriblement désabusée, parce que son désabusement a le démesuré de tout ce qui est factice. Elle parait horri-
Uement vieille, comme toutes les jeunes filles qui ne consentent pas à être jeunes. Dans son courage à nier tout ce qui pourrait Téblouir, il y a, comme dans tous les courages fiévreux, une belle et bonne peur. Elle a peur d'un abandon naïf qui la livrerait sans défense aux fourbes habiles et aux spéculateurs hardis. Cette peur-li fait son audace.
Et voilà, selon nous, l'explication qu'on peut proposer de ce caractère anguleux. Ces angles sont d'autant plus aigus qu'ils sont plus chétifs. Si Marguerite était née pour les indifférences hautaines et les négations tranquilles, M. Feuillet aurait mis trop de brusquerie et d'emportement dans les paroles qui nous révéleraient cette nature tout d'une pièce. Au contraire, il y a lutte dans cet esprit qui a reçu déjà de cruels avertissements, mais qui est destiné aux entraînements généreux. La lutte ne peut amener que des poussées violentes ; puisqu'il y a excès, c'est qu'il y a sincérité.
Ceci soit dit, sans approuver complètement la peinture de H. Feuillet. Mais comme nous ne trouvons dans ce Saman iun jeune homme pauvre que la figure de Marguerite qui soit tracée avec un peu de précision et de coloris, nous cherchons à nous la représenter vivante et réelle. Les autres personnages ne méritent aucune eq)èce d'analyse; ce sont de ces physionomies qu'on a vues partout, mais qui ne parviennent pas à avoir des lignes arrêtées et fermes. Une certaine élégance fade s'applique à tous ces visages et ne dissimule pas l'indécision des caractères. Il y a de l'intérêt pourtant dans cette pièce décousue et longue; cela tient à ce rôle de Marguerite qui peut bien
Emile AagieiT