‹ Trente ans de critiqueChapitre 13 sur 42 · PAUL FORESTIER · texte numérisé non relu

PAUL FORESTIER

U février 1868.

C'est une banalité qu'on a redite mille fois : la fortane aime les audacieux. Témérité, d'ordinaire, est cause de succès. Aussi ne tremblons-nous guère pour la destinée d'une œuvre qu'on juge trop hardie. Quelques naîfe s'inquiètent et se demandent si le public pourra accepter certaines étrangetés violentes qui rompent avec les conventions et les régularités bouif;eoises. Rien de plus utile que ces inquiétudes-li pour un drame, pour une comédie, pour un livre. En même temps qu'elles préparent le choc, elles le font désirer. On sait qu'on sera heurté et on y compte. Et personne, au demeurant, ne se trouve meurtri. Les uns ont besoin de sensations aiguës et fortes, et veulent sentir la pointe des passions vives ; les autres croient que la révolte, dans les choses du cœur et de l'esprit, vient de l'inintelligence, et ils seraient humiliés de ne pas compren-

fiunille est un lieu mterdit i l'ayenturière, qndqiie scnf qu'elle éprouve de calme et d'honneur; la courtisane, même relevée et transportée dans un milieu sain, aura toujours la nostalgie de la boue; la passion est uii orage, et le mariage est un port. Nous n'avons garde de nous inscrire en appel contre ces décisions. Tout au plus pourrions-nous distinguer, réclamer quelque indulgence, pour la passion sincère, pour celle qui ne s'affranchit pas de ses devoirs secrets, parce qu'elle n'a pas de droits publics. Si nous ne redoutions pas d'ébranler les voûtes et les colonnes de la cité des honnêtes gens, nous demanderions quelque adoudssement à cette prescription immuable : hors du mariage il n'y a point de salut.

M. Emile Augier n'est pas de ceux qui menacent l'édifice, d'où tout le monde fuit à la saison ardente, où tout le monde revient aux heures tranquilles. Cet auteur si libre, à ce qu'on affirme, est ami de la règle. Ce qu'il voit dans les amours fiévreuses, c'est le désordre et l'avilissement ; ce qu'il voit dans les tendresses légitimes, c'est la sécurité du bonheur et sa dignité. Encore une fois, nous ne rejetons pas ces principes inflexibles. Nous voulons indiquer seulement combien peu est révolutionnaire au fond ce poète qu'on affecte de craindre. Le jour où il a rompu avec les dénoûments ordinaires, c'est quand il a montré un aigrefin, réduit, par l'abandon de tous ceux qu'il a dupés ou révoltés, â la compagnie d'une maritorne, c'est dans Maître Guérin. Ce dénoûment original, H. Augier l'a tenté pour châtier le vice ; il ne l'aurait pas tenté pour laisser à la passion son développement logique et absolu.

Ge peintre si sévère des mœurs contemporaines est donc plein de respect non seulement pour les affirmations de li conscience, mais encore pour les conventions morales du monde. Le mariage est la plus grave de toutes ces conventions. Et M. Emile Augier ne s'épargne pas à la défendre, à déclarer qu'il n*y a de joies pures et d'affections durables qu'au moyen de cette convention, qu'il faut lui sacrifier en toute rencontre l'amour sans estampille officielle.

Jetez sur ce fond solide toutes les hardiesses de formes, d'ornements, de constructions que vous voudrez. Le public ne s'y trompera pas. Il reconnaît pour siens ceux qui combattent pour cette cause étemelle. Il vous accordera toutes ks témérités, toutes les violences mêmes de détail, si vous avez cette sagesse^de conclusion.

M. Augier le sait bien. Et c'est pourquoi, certain de satisfaire les instincts conservateurs qui ne veulent que des unions légitimes, il peut s'adresser ainsi aux curiosités intelligentes qui aiment les peintures exactes de nos passions et de nos vices. La nature de son talent le portait à cet accomodement des prudences nécessaires et des audaces heureuses. Et ce qui l'a servi admirablement, c'est que diez lui l'audace est extérieure et ce qui nous frappe d'abord. On peut le croire, à ne juger que l'apparence de ses pièces, bien plus aventureux qu'il ne l'est réellement. n a, quand il le faut, ces échappées qui font dire : son génie — nous l'entendons au sens du xvii* siècle —, son génie le veut ainsi.

Rien n'a manqué à la fortune de ces rudesses de H. Augier. Pas même la critique de ceux qui, au nom

du goût et des oonvenanoes, lui ont reproché le scandale de ses photographies. Oui, on a dénoncé œ poète vertueux — I père de famille, poète, je t'aime ! » — comme un satirique libertin. Tout cela inquiétait le public dans la mesure où il le fallait inquiéter, et comme cette inquiétude mettait toutes sortes de variétés et d'agitations désirables dans une sécurité ferme, le succès s'en est accru.

Ici même on a protesté, en faveur de nos femmes, de nos sœurs et de nos filles, contre Paul Forestier. Nous n'avons pas qualité pour répondre de toutes nos lectrices. Nous croyons cependant qu'elles acceptent ce précepte qui est le nôtre : il n'y a pas de véritable inmioralité où il y a de Tart véritable.

Entendons-nous bien. Il est certain que l'art est une chose, et que la moralité en est une autre. Nous voulons dire seulement que ce qui ne touche qu'à l'émotion des sens sera dédaigné toujours par un artiste sincère. Le succès sur ce point est facile, même aux. ouvriers subalternes. C'est pourquoi on peut affirmer qu'une œuvre d'art digne de ce nom ne descendra jamais à être choquante pour l'honnêteté. Cette garantie nous suffit, nous ne croyons pas que nous puissions être révoltés ou corrompus par un auteur qui a cherché loyalement, avec ses ardeurs et ses scrupules d'artiste, la vérité et la beauté.

Cette accusation d'immoralité est reproduite, du reste, pour toutes les peintures et les analyses physiologiques. Dés que vous montrez les fibres intérieures et les ressorts cachés, on vous reproche d'étaler des spectacles malsains. Mais enfin, la science humaine en est là, et nous n'y pou-

Tons rien. Elle a consacré assez de siècles à décrire les caractères généraux des passions, à les classer, à les comparer, i étudier leurs apparences et leurs nuances. Tout cela a été exposé en long et en large, et nous sommes abondamment pourvus de traités, de considérations, de maximes sur l'amour, sur l'ambition, sur )a vanité, sur la jalousie. Ce qu'on veut connaître maintenant, ce ne sont pas les signes extérieurs des passions et la part qu'elles prennent dans les affaires du monde, c'est comment elles naissent et comment elles peuvent se développer ; c'est la nature, la conformation intérieure des personnages où elles germent ; c'est le chemin qu'elles font dans les âmes, les traces qu'elles laissent de leur passage, les rouages qui les font mouvoir.

Telles sont les études qui peuvent nous intéresser, parce qu'elles seules peuvent nous apporter des révélations originales. 11 ne s'agit plus, pour le cœur humain, de mesurer les surfaces; rien de nouveau, rien de curieux à y découvrir, il s'agit de pénétrer dans les dessous. Il ne s'agit plus de rechercher en quoi l'ambition diffère de la vanité et la jalousie touche à l'amour ; il s'agit de savoir comment les passions diverses se combinent avec les divers tempéraments, et de poursuivre, dans la variété des organisations, la variété des sentiments et des appétits. Point de connaissance véritable des maladies du corps sans une clinique savante et minutieuse. Il nous faut le même apprentissage pour les maladies du cœur. En annonçant, il y a dix ans, un livre fameux, AT"** Bovary, de H. Gustave Flaubert, M. Sainte-Beuve jetait déjà cette

ptrole saisissante : i Anatomistes et physiologistes, je tous retrouve partout. » On les retrouye partout, en eflbt, dans l'histoire, dans le roman, dans la critiquei au théâtre. C'esl que le temps de la rhétorique élégante est passé et que nous voulons des analyses exactes dans les inventions littéraires oomme dans les inventions chimiques. Est-on immoral parce qu'on est épris du réel f Alors, tous les écrivains contemporains doués de quelque puissance violent la moralité. Car ils ont renoncé aux descriptions élégiaques ou pittoresques des blessures morales ; ils s'attachent tous i introduire le scalpel dans les plaies, à voir nettement ce qu'y apportent d'agitation ou de calme la nature du sang et la profondeur de l'émotion. Qu'on s'y résigne ; maintenant que tous les lieux communs de peintures de mœurs et de caractères sont rebattus, épuisés, il n'y a plus d'autre chemin pour les artistes originaux que celui qui mène à Tanatomie de l'individu, de ses facultés et de ses passions. Nous comprenons qu'on s'alarme, quand on a le goût classique, de cette tendance de l'art à avoir l'inflexible sincérité de la science. Mais il y a quelque injustice à ne faire de cette soif d'exactitude qu'un péril pour l'honnêteté.

Nous voilà bien loin de Paul Forestier, Et cependant il y faut venir. Que M. Emile Augier ait la juste mesure d'audace qui entraîne le public, et la juste mesure de discipline qui le rassure; qu'il ait senti la nécessité de fouiller jusqu'au fond de ses personnages pour nous faire bien comprendre leurs impressions et leurs mouvements ; qu'il n'y ait point de propagande malsaine dans son ardeur

de clairvoyance, — tout cela n'était pas indispensable i établir pour apprécier l'œuvre nouvelle. Donc, nous demanderons indulgence pour cette longue préface, et sans plus de détours et de précautions nous tâcherons de BOUS rendre compte de la pièce et de ses mérites.

Paul Forestier est peintre et fils d*un sculpteur célèbre. Le père, resté veuf de bonne heure, a sacrifié aux premières jalousies de son enfant le bonheur d'une union nouvelle ; il a tout donné à ce fils qu'il veut pur, fier, iUustre, en qui il met la récompense de ses renoncements et de ses jours sombres. Le sculpteur Michel Forestier semble taiUé dans le marbre de ses statues. Il ne se borne pas, cet artiste austère, à recommander le travail, la dignité, l'effort dans la vertu, il veut qu'on soit chaste :

A ton ftge, sentant qu'il fallait faire un choix, J*avai8 aux voluptés déclaré le divorce.

J'étais chaste, et c'est là le secret de ma force.

La recette n'est pas inconnue, et Balzac l'a prèchée énergiquement. Seulement Balzac n'y voyait qu'un moyen de développer au plus haut degré les puissances de l'esprit. Michel Forestier y voit, avec un abri pour le talent, une sécurité pour le cœur ; il veut pour son fils des tendresses sereines, et hors du mariage il n'aperçoit qu'orages et défaillances. 11 a ses raisons, le bon Michel Forestier, pour plaider si bien la cause des unions4égitimes : il élève lui-même, et avec amour, la femme qu'il destine i Paul. On la nonune Camille, et c'est la fille de l'amie qu'il

n'épousa point par dévouement pour son fils. Ce mariage renouerait en quelque sorte la chaîne de cet amour brisé. En attendant, Camille, avec sa grâce printanière et ses naïvetés charmantes, est le sourire de cette maison.

Mais Paul ne songe guère à épouser cette pensionnaire mignonne. Il est tout entier à sa passion pour M"* Léa de Glers. Qu'est-ce que Léa? C'est la cousine de Camille, c'est l'épouse séparée d'un mari brutal et vulgaire. « Par le bonheur légal trahie et repoussée, » Léa s'est reprise à espérer en aimant. Elle a tenté la revanche de sa vie perdue, et elle croit avoir gagné. Elle s'est donnée à Paul, elle a oublié le passé, eUe s'imagine avoir rempli et assuré son avenir.

La voilà, elle vient chez son amant, impatiente d'effacer dans un baiser la trace d'une folle querelle, pleine de confiance, rayonnante et séduisante. La pauvre femme, ce n'est pas le peintre amoureux qu'elle trouve penché sur sa toile, c'est le vieux sculpteur cherchant dans les faiblesses du travail les indices de l'énervement de l'âme. Il cherchait, et la révélation arrive d'elle-même. Léa est devant lui, interdite, rougissant des premiers mots d'abandon qui l'ont livrée, tremblant de se sentir â la merci de ce vieillard qu'elle respecte et qu'elle craint.

La scène est émouvante. Michel Forestier veut reprendre son fils; Léa veut garder son bonheur. La raison de l'un et les sentiments de l'autre s'entre-choquent violemment. C'est une lutte entre le devoir inflexible et la passion souveraine. Chétive souveraineté et qui ne se peut maintenir. Léa est vaincue. Elle n'a point de droits, et Michel Forestier

qui lui dit : a Je mesure Tamour i ce qu'il sacrifie, » ne permet à cet amour de s'avouer et de vivre que s'il a triomphé (le l'épreuve et du temps !

Cette épreuve qu'il eiige et presque un piège : un départ furtif, sans explication, sans adieu. Elle sent bien que c'est i l'irréparable qu'elle s'expose, et que dans le désespoir et les malédictions qu'elle va soulever, tous les genres de malheurs la menacent. Mais quoi ! puisqu'elle ne peut justifier sa liaison qu'en prouvant que rien ne la fera oublier ni mépriser, elle est réduite à accomplir cette épreuve dangereuse. Le père est dans son rôle, nous diton; oui, dans son rôle de père qui veut marier utilement son fils; il n'est pas dans son rôle de conscience droite et de cœur tendre.

Les jours succèdent aux jours, et la douleur et l'indignation de Paul semblent s'apaiser. Il garde bien en lui la blessure que rien ne peut fermer, le regret cuisant de cette ivresse brusquement interrompue ; mais ce n'est plus qu'un mal intérieur qu'il prétend cacher, sinon guérir. Quelle satisfaction peut le rattacher à la vie? Celle du dévouement rempli. Il se dévouera à son père, il lui permettra de nommer Camille sa fille, il épousera cette pure enfant, dont la candeur souriante lui sera un adoucissement, sinon une renaissance. Il s'abuse peut-être, il n*est pas libre encore; mais il est si facile de prendre le besoin de repos d'un cœur meurtri pour le besoin d'un engagement tranquille et définitif. Il fixe donc sa destinée, et pour jamais ; les enchantements ingénus de Camille sont une joie avec laqueUe il se croit heureux et ranimé.

Et cependant non, il n'est pas libre. L'ancien amour le possède encore. Que Léa revienne, yeuve, affiranchie désormais du lien légal qu'elle avait subi, et en la revoyant» Paul sent cet amour se réveiller dans sa colère. Gela n'éclate pas, son agitation ne se trahit que par quelques mots amen. Mais on voit que le moindre souffle remettra llnœndie en cette âme mal éteinte.

Un souffle suffisait, et le voilà, exposé à on terrible orage. Paul est obligé d'entendre les étranges confidences d'un sire de Beaubourg, honnête garçon, d'une banalité élégante, et qui, après avoir fatigué longtemps Léa de ses supplications vaines, l'a trouvée un beau soir sans défense, s'abandonnant ainsi à un amant de rencontre. Oui, cette Léa adorée s'est livrée au premier venu, à un passant, sans hésitation, sans pudeur.

Est-ce le mépris qui entraîne Paul chez Léa f A-t-il soîf de lui faire entendre ses sarcasmes et ses insultes f II le croit peut-être ; mais nous démêlons bien ce qui entre de passion rallumée dans cet empressement de haine. Les voilà donc tous deux, emportés, fiévreux, la bouche impetiente de morsures, ignorant peut-être qu'en se voulant déchirer ils se ressaisiront, avides de se parler, même pour le flétrir, de leur amour d'autrefois. Léa est frémissante encore des ravissements naïfs que Camille vient de lui montrer, et l'ironie avec laquelle elle a rabaissé cette épouse triomphante ne l'a point apaisée. Paul est tout plein des révoltes et des rages amassées par le récit de Beaubourg. Chaque mot compte en de teUes situations et laisse son empreinte sur la chair. Nous verrons les tracés

sanglantes de tous les reproches dont ils tont se marquer.

En effet, comme on sent bien dans les coups qu'ils se portent une âpre ardeur i se retrouver btce i face, i se rapprodier l'un de Fautre, à se toucher, à remuer tes cendres encore chaudes de leur dévorante passion ! Que peut opposer Léa aux anathëmes de Paul, et quelle justification aura-t-elle f Elle n'en veut pas. C'est la viol^ice mAme de son amour qui lui a fait déshonorer son amour. C'est à l'heure où s'accomplissait l'union de Paul et de Camille qu'eUe s'est livrée.

... La chambre nuptiale Qui s'ouvrait devant vous apparut à mes yeux. Tout mon ètro frémit d'un besoin furieux De me venger de vous, de me souiller, que sais-je ? De mériter mon sort par quelque sacrilège.

Elle a voulu que celui qu'elle méprisait et qu'elle aimait encore eût la honte de devoir la mépriser. Hais le cœur a d'étranges replis. Cette idée qu'un autre a possédé Léa n'a fiât que renouveler et attiser la passion de Paul. Impur aiguillon qui le pénètre, mais qui l'entratne. N'y cherdies pas seulement ce retour impérieux des sens, que rien n'arrête, qui nous tient par des désirs sans cesse remués. Ce qu'on nomme le mépris peut être une lumière aveuglante pour les confusions du cœur. On était dans une sorte d'assoupissement, ne sachant pas, ne voulant pas savoir ce qui restait de Tancienne blessure. L'indignation

qui la rouvre nous foit voir sa profondeur. C'est la déchirure nouvelle qui nous montre Tévidenoe du mal d'autrefois. C'est en se révoltant qu'on se sent encore possédé. C'est en voulant haïr qu'on se découvre des fureurs de tendresse. L'amour étouffé retrouve ses éruptions brûlantes quand une secousse orageuse semble devoir l'emporter. Le mépris est une de ces secousses; il enflamme ce qu'il ne détruit pas.

Paul subit à son tour cette fotalité de la passion que rien n'épuise. En vain, Léa le repousse, en vain elle se juge indigne de lui, en vain elle lui répète :

Je ne vous rendrai pas flétrie et dégradée, Celle que, pure un jour, vous avez possédée.

Il ne veut rien entendre, il fuira avec elle, ou il la poursuivra jusqu'au bout du monde. Ni les menaces de son père, ni ses prières, rien ne peut l'arrêter. Mais que deviendrait la pièce, et quel dénoûment aurions-nous si Paul était sourd à tout ce qui n'est pas la logique impitoyable de son amour? Il faut bien qu'il s'attendrisse sur le désespoir de Camille, qu'il empêche cette enfant innocente de mourir. Léa, du reste, lui rend son devoir plus figicile en épousant Beauboui^. Et c'est ainsi, avec cette conclusion tranquille, que finit cette tragique histoire. C'est Michel Forestier qui triomphe, et le mariage qui est célébré comme l'abri bienfaisant et le bonheur assuré.

Ne nous arrêtons pas à ce dénoûment imprévu. Nous avons indiqué les lignes principales de l'œuvre. On peut

juger quelle vigueur et quelle originalité 8*y accusent. La passion est fouillée dans cette vivante étude jusqu'en ses recoins les plus obscurs. La décision de l'auteur qui n'a jamais été plus frappante dans la marche de l'action — toutes les scènes importantes : l'entretien de Michel et de Léa, le retour de Paul, sont abordées de front, avec une habileté et une simplicité de moyens merveilleuses — la décision de l'auteur se marque dans toutes les paroles qui nous disent les émotions secrètes et les désirs avoués des personnages. Paul et Léa sont analysés, disséqués par un scalpel qui met à nu toutes les plaies, qui nous fait voir le dedans du cœur et l'entrelacement des fibres.

Pourquoi M. Emile Auj^er a-t-il écrit en vers cette comédie si réelle? Il a eu peur, nous dit-on, de l'audace plus choquante qu'un dialogue mathématiquement exact aurait donné à son sujet. Le vers est une sorte de voile qui enveloppe ces hardiesses nouvelles et leur prête un certain idéal. Confessons notre témérité, nous n'aimons pas ces précautions inutiles. L'œuvre d'art y perd de son harmonie, sans y rien gagner. Une comédie qui recherche si résolument la reproduction des passions et leur analyse doit noter fidèlement, sans transcription artificielle, leurs paroles et leurs cris. Il faut que le sentiment vrai soit exprimé par le mot vrai qui le représente. Il faut, quand on va si loin dans la poursuite du réel, qu'on ne le ramène pas sous les draperies du mètre et de la rime.

Qu'en est-il résulté du reste? C'est que telle scène met en présence des mouvements d'une vérité frappante, et fait entendre des paroles d'une fausseté manifeste. Les vers

brillants, solidement trempés, d'un métal plein, d'une ciaekre nette sont nombreux dans PatU Forestier. Mais il y en a qui nous disent, au lieu de la phrase saisissante et juste, une périphrase indécise et molle. Quand Paul teol excuser Léa d'un crime qu'il a seul inspiré, il s'écrie :

Sur ton égarement qu'un yoile soit tiré !

On pourrait citer d'autres ^ers, non moins fiiiblet, refroidissant la situation violente qu'ils doiv«it exprimer, dans cette même scène, si émouyante pourtant, si frémissante de vie. On voit l'écueil queH. Augier n'a pu éviter. A de certains moments où il fallait transmettre dans leur brusquerie âpre et mordante les élans du cœur et les cris de la passion, il nous a donné des arrangements de mots élégants et bien réglés. Nous croyons qu'il l'a voulu ainsi, et que c'est à cette combinaison que nous avons signalée de sa prudence et de son audace qu'est due la forme littéraire de Paul Forestier. Il faut tenir compte des scrupules d'un mattre aussi ingénieux, aussi ferme que M. Emile Augier, et Paul Forestier en prose aurait eu peut-être bien des révoltes à dominer. Nous croyons cependant que l'œuvre, devenant une reproduction fidèle des événements et des pensées, écrite avec les expressions mêmes que les faits ont dû produire, eût été plus iH(éressante encore et plus neuve. La parfaite réalité du sujet, selon nous, commande la réalité parfaite du dialogue.

Si le langage dans Paul Forestier, à côté d'énergies et de délicatesses exquises, a quelques banalités et quelques

empâtements, en revanche l'action est d'une simplicité vigoureuse, et les personnages sont étudiés jusque dans les retours et les complications de leur nature. Nous ferons bon marché de Michel Forestier, qui doit représenter une âme indulgente et stoïque et qui s'avise d'une habileté bien cruelle pour débarrasser son fils de Léa ; du reste, Michel est chargé de rassurer le public dans cette comédie fiévreuse, et il n'est pas exempt de cette morale de convention qui débite de sonores préceptes et de hautaines maximes. Mais Paul, avec ses alternatives de faiblesse et d'emportement, avec cette violence de désirs qui lui remet devant les yeux tous ses souvenirs ardents ; Léa, avec ce mélange saisissant de sensibilité nerveuse et de décision passionnée, sont tracés d'une main souple et sûre. Cette Léa s'ignore sans doute elle-même, elle ne sait pas que dans la vengeance dont elle veut se souiller, sa nature propre a quelque complicité. Il faut être capable de certains troubles pour être capable d'une extrémité pareille. M. Augîer n'a nullement ajpuyé sur ces agitations intérieures de Léa, il n'a pas fait de la peinture d'une physionomie l'analyse d'un tempérament; mais, dans la vivacité des paroles et des mouvements de son héroïne, il a donné maintes indications rapides et perçantes où, clairement, nous voyons comment se combinent, chez cette femme passionnée, la fébrilité des nerfs et la hauteur des sentiments. Léa est révélée tout entière jusqu'en des recoins peut-être qu'elle ne connaît pas, et cette étude de femme ne viole pas cependant cette sorte de moralité qui touche, selon nous, à l'art véritable.

M« CAVERLET

48 février 487$.

La comédie nouvelle de H. Emile Augier, M^Caverlet^ expose et développe une thèse, et pourtant elle se garde soigneusement de toute théorie, de tout plaidoyer, de toute déclaration. L'auteur s*est proposé de fournir, dans sa pièce, un argument frappant en faveur de la réforme de certaine loi française ; mais il ne s'égare pas pourtant en considérations sociales, raisonnements juridiques, discussions dogmatiques en deux ou trois points. Il a fait une œuvre dramatique tout simplement, avec des personnages vivants et des événements vraisemblables. Ce n*est pas pour l'auteur un moyen d'étaler et d'expliquer ses petites et grandes idées sur le monde, le mariage, et les conditions qui sont faites en France à la famille. Ces avantages-là viennent par surcroît dans AT^ Caverlet. Mais ils ne s'imposent pas à l'auditeur, ils ne forment pas les scènes principales de la comédie : nous n'assistons pas à un exposé de doctrines pour lequel on a construit tant bien que mal une action, et quelques personnages chargés

de nous montrer l'un après l'autre les différentes faces de la question.

Voilà oe qui nous platt tout d'abord dans cette œuvre nouvelle de M. Emile Augier. C'est une vraie pièce de théâtre, intéressante, bien conduite, allant au fait avec précision et rapidité. Quant i la thèse qui nous est présentée par cette M^ CaverUt, on la connaît, c'est la thèse de la nécessité du divorce. Il paraît que c'est une thèse abominable, et que la comédie qui la soutient révolte quantité de sentiments respectables et de pudeurs légitimes. Nous avons entendu, à propos des audaces de cette Af^Caverlet, les lamentations et les indignations de certains défenseurs de l'ordre, de la famille et de. la religion. On sait que parmi les défenseurs de la famille et de la religion il faut ranger surtout les historiographes ordinaires des aventures de M"* Bébé Patapouf, les chroniqueurs complaisants de ses séductions, de ses mérites et de son tarif. Ces nouvellistes de bonne composition, qui tiennent bureau ouvert de révélations galantes et de renseignements circonstanciés sur les irrégulières [possédant le plus d'agrément ou le plus de notoriété, ont eu des paroles de désolation et de sévérité sur l'inconvenance et le danger de AT"* CaverUi. Quelques bourgeois naïfs ont été troublés par ces exhortations qui venaient de si haut, qui nous étaient données avec tant d'autorité par des consciences ayant fait leurs preuves de vertu farouche. Et il en est résulté que la comédie nouvelle de M. Emile Augier se trouve être pour quelques spectateurs timorés une violation de toutes les règles d'honnêteté et de tous les principes austères.

U est parfaitement superflu de défendre le divoroe en Belgique. Il est inscrit dans la loi, et les mœurs et la fiunille ne s*en trouvent pas plus mal. Nous croyons même qu'dles s*en trouvent beaucoup mieux. Le diyorœ seul fournit une solution à des drames intimes qui, sans cela, ne peuvent se dénouer que par des aventures tragiques, flétrissantes ou criminelles. C'est ainsi que Af** Cttverlet nous oflBre des diflBcultés inextricables et des situations poignantes quiDourraient être évitées au moyen de cette réforme nécessaire)^honnéteté publique, précisément, et les lois du monde sont blessées par ces complications irréguliéres que le code civil français ne permet pas de terminer légitimement.

Les événements de la comédie de M. Emile Augier sont des plus simples. M** Gaverlet est, en réalité, M"^ Merson, l'épouse d'un viveur sans scrupule, qui a fait subir à sa femme tous les genres dliumiliations et de ruines. M. Merson n'est pas, i proprement parler, un méchant homme ; c'est moins que cela, c'est l'égoïste absolument détaché de tout sens moral, n'obéissant qu'à son désir constant de jouissance immédiate. Il a dissipé la fortune de sa fenmie avec des créatures de hasard, il a voulu obliger celle qui portait son nom à accepter la compagnie et les familiarités de ses maîtresses insolentes, il a oublié jusqu'au nom de ses enfants. Il a, enfin, accumulé tant de choses basses et tant d'outrages tranquilles, que la mesure a été comble, que IP* Merson s'est enfuie de ce logis où elle n'avait ni sécurité ni dignité. Les tribunaux, du reste, ont reconnu tous les droits de cette épouse menacée dans ses moyens

d'existence, torturée dans ses susceptibilités les plus naturelles; elle a été séparée judiciairement de M. Merson, et la garde et l'éducation de ses enfants lui ont été confiées.

Un beau jour. M"* Merson a rencontré M. Gaverlet, et vous savez le reste. Elle s'est trouvée, toute jeune encore, l'objet d'une passion ardente, d'un entier dévouement ; elle a accepté cette revanche de sa vie d'épreuves et de ses jours douloureux, et c'est ainsi qu'elle est devenue M~ Gaverlet. Car s'il manque à ce mariage sa consécration officielle, il ne lui manque aucun de ses bonheurs partagés, aucune de ses obligations étroites et acceptées, aucun de ses devoirs noblement remplis.

M. Gaverlet a mis toute son existence dans cette union ; il a renoncé à tout ce qui pouvait développer sa fortune ou contenter son ambition ; il s'est donné tout entier à celle qui était sa femme devant sa conscience et son cœur, ainsi qu'à ses enfants. Il n'y a pas eu de cérémonie officielle dans ce mariage de volonté réfléchie et d'immuable affection ; la loi ne protège pas cette association qui n'a par conséquent que des embarras, des périls et nul privilège. Raison de plus pour qu'un acte qui a rassemblé tant de sacrificeSi rejeté toute préoccupation d'avenir, mêlé pour jamais ces deux vies désemparées, obtienne sympathie et considération.

Nous ne voulons pas analyser avec détail Madame Caverlet. Le nœud de la situation, on ne l'ignore pas, c'est l'établissement des enfants. Le jour où la fille de H"** Merson est en âge d'être mariée, tous les obstacles que le monde élève contre ceux qui vivent en dehors de lui, se

dresseront d'eux-mêmes. Cette jeune fille est la grâce même, et l'innocence et le charme ; elle aime et elle est aimée ; celui qu'elle a choisi est le compagnon de son frère, le fils d'un M. Berge, un des hommes respectés de cette Suisse ob H. et H"** Gaverlet sont aUés cacher leur bonheur et la firaude involontaire à laquelle ils sont condamnés.

C'est à ce moment décisif qu'il faut bien révéler cette malheureuse finaude. Et c'est alors que tout l'échafaudage irrégulier de ces deux existences s'écroule forcément. En même temps que M. Caverlet s'est empressé, par loyauté, de faire sa confession à H. Berge, en même temps le seul et vrai mari selon le code, H. Merson, a reparu. Sa présence s'explique tout de suite ; sa femme a fait un riche héritage, et il est disposé à tous les oublis pour s'emparer de cette proie opulente.

Voilà les coups de théâtre qui se précipitent et les scènes émouvantes qui se répondent. Nous n'avons plus seulement les angoisses de M. et M"** Caverlet voyant le mariage de l'enfant qu'ils ont élevée et adorée, compromis sans retour. Nous avons cette poignante situation du fils de M"** Caverlet découvrant que l'homme, qu'il a aimé et respecté pendant quinze ans, n'est en définitive que l'amant de sa mère. Il y a là une révélation si brusque, un changement si douloureux dans tout ce qui était la certitude et le bonheur de ce fier jeune homme, qu'on comprend ses injustes révoltes et ses accusations amères contre celui qui a été le gardien et l'instituteur de sa jeunesse.

Il semble bien prompt à abandonner celui qui n'a eu pour lui que tendresse et protection de tous les instants.

pour le père qui vient le réclamer avec sa bonne humeur vicieuse et sa légèreté indifférente. Mais il n'a pas du tout à choisir entre ces deux hommes : l'un, dont il se borne à porter le nom ; l'autre, dont il est la création, le produit véritable, le résultat des vrais soins paternels. C'est la place faite désormais à sa mère, aussi bien dans ses respects à lui que dans la société, c'est l'avenir réservé à sa sœur, c'est tout cela qui le déconcerte, qui le trouble et l'irrite. Que voulez-vous qu'il dise en cette situation destructrice de toutes ses illusions, de tous les rêves qu'il caressait? C'est la faute de la fatalité. Non, il s'indigne, il s'emporte, il est injuste, il est cruel, et, selon nous, il est dans la réalité et dans la nature. Il nous blesse, il nous choque, nous qui connaissons M. Caverlet et ses trésors d'abnégation et de dévouement. Mais il ne se rappellera ces impressions équitables que plus tard. Son premier mouvement est une colère respectable et une erreur compréhensible.

On sait qu'après bien des anxiétés et des velléités même de dénoûment tragique, tout s'arrange, grâce à ce bienheureux héritage qui a mis en campagne M. Merson. On lui abandonne la moitié de cette succession copieuse, moyennant quoi il se fait naturaliser citoyen suisse, et il obtiendra le divorce qui donnera à M°** Caverlet un nom légitime. La mère mariée, la allé le sera pareillement, et tout se termine heureusement.

Voilà les incidents principaux de cette comédie audacieuse. On voit à quel but elle tend, et elle ne dissimule pas un seul instant l'opinion de son auteur. Mais cette opinion nous a fourni une vraie pièce, avec des person-

nages qui se gardent bien de plaider ou de dédamer, qui agissent selon le caractère qu'on leur a donné, avec naturd et vraisemblance. H. Gaverlet n'est pas un homme comme on en rencontre à chaque pas, et sa perfection a des lignes presque idéales. Mais H. Merson et H. Berge, le juge de paix suisse et son fils, sont dessinés avec autant de justesse que de relief. Ce M. Merson, le viveur sans scrupule, le jouisseur sans frein, qui a toujours un mot d'ironie facile ou de légèreté élégante pour faire accepter les plus basses vilenies, est un type très bien saisi et rendu. Cette physionomie de bon garçon corrompu et d'égoïste féroce et souriant est indiquée en quelques traits excellents. Toutes les souillures du fond s'y trouvent, et ce n'est pas étalé ; la forme a un certain agilement très exact et une désinvolture très ressemblante. Il y a du reste bien de l'esprit dans ces quatre actes de M"^ Caverlet, et si l'on rencontre, à côté de quelques mots un peu vifs dans les gauloiseries du dialogue, quelques phrases un peu trop châtiées et solennelles dans les situations émouvantes, ces apparitions furtives de propos inquiétants ou de figures de rhétorique sont si rares, qu'il faut quelque zèle pour les relever. La pièce, en définitive, est toute pleine de scènes animées ou touchantes, elle a une rapidité d'exécution et une vigueur de ton qu'il faut louer en toute franchise. Ce n'est pas de la morale de convention, ni du théâtre de combinaisons et de surprises ; c'est de la comédie vivante, qui met aux prises de vrais sentiments et de vrais personnages.

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