LES EFFRONTÉS
40 octotre 4887.
Quand ces Effrontés parurent, en 1861, ce fut l'eflfrontë Giboyer, en sa première incarnation, qui fit surtout scandale. Ce bohème de lettres, inculte et souple, se faisant une fierté de son cynisme, dénonçant lui-même la bassesse de ses besognes par ses sarcasmes contre ceux qui Ty emploient, ce journaliste, si spirituellement résigné i n'exercer aucun sacerdoce, eut Tair d'être le personnage périlleux de la comédie d'Emile Augier. Le banquier Vernouillet, qui n'a péché son argent qu'en eau sale, méprisé d'un chacun et n'en ayant pas moins recueilli, par la vertu de sa richesse — sa seule yertu —, saints et poignées de mains, familiarités des hommes puissants et indulgence des honnêtes gens, le banquier Vemouillet heurta moins de susceptibilités que le pauvre Giboyer.
Quelques écrivains eurent cette naïveté, en 1861, de trouver inconvenant qu'Emile Augier eût campé sur la scène un plumitif â tout faire, un déclassé des lettres el sciences, défenseur du pour et du contre, â des prix modérés. Ce type pittoresque d'un gazetier sans scrupule.
raillant lui-même sa vie d'aventure et ses fâcheux métiers, n'était pas nouveau. Et il n'y avait pas là de quoi se récrier au nom de la dignité d'une profession qui a d'assez grands noms, d'assez grands faits, d'assez belles pages à citer, pour reconnaître qu'elle a ses artisans hasardeux, tirant profit, conmie ils peuvent, d'une plume réduite à des expédients variés.
Giboyer n'était qu'un cynique de jactance. Et Emile Augier, sous les deux espèces où il Ta montré, en deux comédies diversement hardies, a eu soin de mêler â ses corruptions affichées des obstinations de dévouement, des sacrifices, des hérolsmes comme fils et comme père. Ce Giboyer, si prompt à s'annoncer comme un mercenaire de lettres, a des tendresses et des abnégations, dont il gardera la pudeur, dont il ne parlera qu'avec ironie ou amertume. Sans compter qu'il est honmie de principes, â sa &çon, démolisseur d'iniquités sociales, tout prêt à construire cette cité de l'avenir, où les talents seront casés aux meilleures places. « Cela m'est bien égal », dit le Giboyer des Effrontés, après avoir proposé ses petites idées, et affectant de n'avoir rien de l'apôtre gobeur, du révolutionnaire prud'homesque. Mais dans le Fils de Giboyer^ le même personnage, toujours à vendre, et qui n'en est pas plus riche, journaliste de combat au service des causes cléricales, lèche toutes les boues du chemin, comme il le dit, pour que son fils au moins soit le défenseur convaincu, bien trempé, respecté des justes doctrines, de ce qui sera la liberté et la générosité. II n'est donc pas de si méprisable condition, ce Giboyer ingénieusement arrangé par
Emile Augier, pour choquer les spectateurs tout en les intéressant. Et les chroniqueurs de 1861 avaient des indignations superflues, quand se produisit sur la scène ce débraillé à gouaillerie rude, et dont le plaisant ricanement n'était point matière négligeable.
Nous en avons vu bien d'autres, et des effrontés, qui n'étaient pas fanfarons de vices et discoureurs de vénalité. Le Bel Ami de M. de Haupassant ne se dépense pas en paroles comme Giboyer et ne se met pas en peine des problèmes sociaux. Ge joli garçon, qui commence en reporter avisé de petit journal, et qui finit plein de richesses et traité avec respect, grâce aux avantages de sa personne et à la promptitude de ses décisions, est un personnage bien plus hardi que le paradoxal Giboyer. Et la vérité du Bel Ami est sans mélange ni atténuation.
Il est probable, du reste, que cet homme heureux ne pourrait pas étaler ses succès en plein théâtre. Le public qui a accepté M. Alphonse aurait peut-être des résistances pour la simplicité trop nue et pour les opérations trop multiples de Bel Ami. Mais la peinture est faite, et elle reste. Augier ne s'était pas risqué à des traits et â des couleurs de cette dureté.
La vraie audace des Effrontés, c'était de montrer la bonne compagnie, les gens titrés, le monde officiel, les bourgeois considérés, faisant accueil â un Vemouillet, aigrefin de haut vol, et que ses rapines ont hissé à la fortune. Voilà Tamère satire qui est au fond de la comédie , d'Emile Augier, et qui s'applique si cruellement â nos facilités de mœurs. Ces indulgences de ceux qui se piquent
d'honnêteté pour ceux qui ont des tares évidentes, mais une grosse fortune, avaient déjà beau jeu, en 1861, quand kê Elfrontéi en firent Tinstructif tableau, c D est certain, disait un des comparses des Effrontés, que si nous ne serrons pas les rangs, nous finirons par marcher pèle-mèle avec les maraudeurs et les goijgats. i Ce pèle-mèle s'accentoait déjà en 1861, à cette belle époque de Tempire, où Ton s'est tant amusé. On s'avancerait beaucoup en affirmant qu'on est devenu plus regardant sur la qualité et l'honorabilité de ceux qu'on va voir ou qu'on reçoit, en niant que depuis vingt-cinq ans la promiscuité se soit définitivement établie entre d'honnêtes gens, déterminés à rester honnêtes, et des aventuriers qui ont réussi et des drôles qui sont millionnaires.
Voilà le sujet vigoureux et la vérité désolante des Effrontés. Malheureusement, Emile Augier a été de sa force à cette peinture de notre société conciliante, en faisant du banquier Charrier, qui accepte liaison avec le Yemouillet méprisé mais riche, et qui l'agréerait même oomme gendre, en faisant de ce banquier honoré maintenant un ancien spéculateur qui a eu aussi ses profits véreux et son procès flétrissant. La satire, qui eût été plus puissante en étant plus ressemblante, était d'étaler franchement ce spectacle que nous voyons chaque jour : les parvenus, enrichis par les plus malpropres opérations, faisant figure et n'ayant pas trop de couleuvres à avaler dans les salons du marquis d'Auberive, non plus que dans ceux de bourgeois très austères.
Ce n'est pas là un sujet gai, et destiné à plaire à tout le
monde. Mais cette comédie dissolvante, comme on Ta bien dii| cette comédie qui se passe tous les jours sous nos yeux, cette comédie du fripon, marchant à travers la vie, It main dans la main de Thonnète homme, et avec connaissance de cause, avec acquiescement de l'honnête homme, cette comédie pouvait être une de celles qui auraient le mieux marqué Tétat de nos mœurs et les signes de notre civilisation. On n'est plus dégoûté, et il est puéril de faire le don Quichotte en des temps de relâchement général, où il est plus commode de tirer parti des individus et des plaisirs qui se présentent, sans y chercher les dessous gênants.
Tels qu'ils sont, ces Effrontés d'Emile Augier ont de la vigueur pittoresque et de l'esprit tranchant. L'auteur, qui n'est jamais satisfait de ses ouvrages, a remanié celui-d, comme il avait fait pour d'autres comédies, qui n'ont pas toutes gagné à ces additions et suppressions. Nous avons perdu, au troisième acte, de bons morceaux du dialogue de Giboyer et du marquis d'Auberive ; les paroles du dénouement ont ^é changées, et quelques autres phrases, çâ et là, dont nous avions souvenance, ont été coupées. Nous regrettons ces corrections. Mais on ne peut pas reprocher à un écrivain illustre, en pleine possession de sa renommée, le souci qui lui fait retoucher des œuvres dont le succès a été retentissant. Bel exemple de conscience littéraire, même si ces repentirs portent à faux.
Les Effrontés, au théâtre du Parc, ont plus étonné le public qu'ils ne l'ont amusé. Les traits, si acérés cependant, ne pénétraient guère dans la salle. Est-ce la faute d'une exécution indécise, où les personnages ni les mots
si peu échauflfer ou faire sourire ses auditeurs. Et maître Guérin, dans la pièce, ne partage plus la première place ; il Fa bien pour lui ; il est le caractère, pour le développement et l'analyse duquel la comédie est faite à présent.
Avec la folie humanitaire de l'inventeur, lîiéroïsme de sa fille se ruinant et cachant ses sacrifices, par respect des illusions de son père, on a, dans MaUre Ouérin, les tergiversations amoureuses ou matrimoniales de H"^ Cécile Lecoutellier, désireuse de réunir, pour son second mariage, toutes les bonnes conditions de fortune, de vanité et même de bonheur. Aussi, cette fine coquette, cette calculatrice avisée, va-t-elle de son beau neveu Arthur, — avec qui die a conclu transaction d'argent, pour l'héritage qu'ils se disputent, et en attendant la transaction conjugale, — au colonel Guérin, qui aura de la richesse, un beau grade, le joli nom du château de Valtaneuse, bon moyen de la délivrer de l'ennui d'être appelée Lecoutellier. C'est très bien mené, spirituellement observé et vivement rendu, ces hésitations et ces supputations de la belle Cécile, qui affriande tour à tour ses deux poursuivants, ou les dépite, selon qu'elle estime une aUiance plus avantageuse que l'autre. Mais ce jeu d'une femme froide, dont la coquetterie ne vient qu'après les arrangements d'intérêts, est peu passionnant. Et même ses alternatives trop régulières, toutes piquantes qu'elles soient, reviennent bien complaisamment, ont de Texcès et de la monotonie. Elle a de l'esprit, cette veuve séduisante et procédurière, et son neveu Arthur a de la raillerie cavalière. Mais leur sécheresse souriante et moderne s'étale un peu.
Yous avez encore, dans la pièce, la bonne H"^ Guérin, une humble femme au cœur d'or, longtemps tremblante devant son terrible mari, et qui ne se permettra de le juger et de lui tenir tète que lorsque son fils, son orgueil et sa tendresse à elle, aura lui-même condamné son père et voudra le quitter. M*^ Guérin n'a que deux ou trois scènes exquises. Hais cette petite bourgeoise, qui s'efface si sincèrement, sans esprit et sans bonnes façons, dont les mots de bonté admirable sont presque craintifs, ne peut que toucher discrètement, n'est pas destinée, dans l'action, à des émotions progressives. Et le colonel Guérin, ce militaire puritain, le représentant de cette belle austérité en matière d'argent, — la vraie morale du théâtre d'Augier, — n'est pas très pathétique avec «es amours successives pour l'héroïque Francine Desroncerets et pour l'invitante Cécile Lecoutellier. Ses variations sont malaisées â suivre. Il a beau s'être détaché de Francine, lorsqu'il la croyait trop pratique en affaires, et lui revenir, lorsqu'il la sait si grandement désintéressée, ces amours intermittentes, en dépendance du plus ou moins d'admiration, ont plus de noblesse que de force.
Voilà bien des personnages qui attachent peu, malgré les jolis traits souriants, ou l'émotion vigoureuse, dont on les a marqués. M"^ Guérin et Francine sont de parfaites créatures, mais leur beauté morale est précisément de ne pas agir, dans la pièce. Celui qui agit, qui se fait voir à fond, qui est une figure vivante, c'est le mattre Guérin, petit notaire de campagne, à la convoitise féroce et à la conscience tranquille. Est-il odieux, cet homme retors, qui
a des habiletés pour toutes les sortes de calculs, non moins ingénieux à favoriser la ruine du maniaque Desroncerets, qu'à nuire aux chances d'Arthur Lecoutellier comme futur mari de sa belle tante? Il doit Fètre, puisque son honnête femme qui avait pour lui, à force de crainte, respect admiratif, en vient à le condamner et à l'abandonner ; puisqu'il se sent interdit lui-même par les mépris de son fils. Et cependant, on ne peut pas dire qu'il paraisse odieux au public. Il est intéressant, c'est certain ; il est amusant ; on le suit curieusement en toutes ses trames ; sa réalité et sa vitalité sont telles qu'elles le font sympathique. Car c'est être sympathique que de prendre pour soi toute l'attention. Et lui-même, il se juge fort honnête homme. Emile Augier avait mis au théâtre, à sa seconde pièce, un personnage sans scrupules, et qui se croyait homme de bien. n ne le croyait pas, sans être agité de quelques doutes. Et ses propres inquiétudes étaient la psychologie assez neuve de cette comédie de V Homme de bien. Mais Augier ne parvint pas alors à incarner vigoureusement son idée complexe d'un homme d'âpreté et de machinations basses, et qui s'abuserait, avec apparence de raison, sur le régulier et le licite de ses pratiques. Ge qui a été flottant dans V Homme de bien a pris corps daiïs Maître (JWrin. Ce notaire, acharné au gain, n'a pas un bon sentiment; il est dur aux siens, tyranneau, gourmand de bons morceaux, coureur de cotillons, et il n'a rien à se reprocher ; il prévient ses clients des mauvaises affaires où ils se mettent, et dont il profitera ; il observe toutes les formes ; il tourne la loi, donc il la respecte.
Avec sa résolution finaude, son énergie ambitieuse, il reste bien le petit bourgeois, le procédurier de campagne, qui se pique de sagesse, et dont la jovialité même est prudliomesque. Il cite Horace, il a des emphases banales, qui deviennent chez lui traits de caractère. Il a du ridicule dans sa dureté, parce qu'il ne joue pas un rôle, qu'il ne s'applique pas impitoyablement à des fins perverses, parce qu'il est tout naturellement l'homme d'affaires retors qu'il a le droit d'être, et le notaire sentencieux, sûr de son intelligence et qui s'écoute parler. Quand sa fenmie et son fils l'ont abandonné, il s'étonne seulement que cette femme, autrefois tremblante devant lui, obéisse maintenant à son fils, a Elle ne reviendra pas », dit-il avec son flair toujours éveillé. Et il ajoute, en homme mal jugé : « Échinez-vous donc à édifier une fortune ! »
On nous a donné, à cette représentation de Maître GuériHy le premier dénouement de la pièce, où le notaire est réduit, pour ne pas se sentir seul, à inviter à dîner le misérable Brenu,son homme de paille, qui l'a trahi. Depuis, c'était la servante Françoise, une commère plantureuse, qui entrait au dénouement, et montrait ainsi qu'elle allait devenir matlresse au logis. Le père Brenu, ou Françoise, l'un vaut l'autre, et la leçon morale est que Guérin n'ait plus que compagnie de cette sorte. Cela a paru de bon exemple à la rudesse d'honnêteté d'Emile Augier.
Mais la fin n'a pas besoin d'être plus ou moins audacieuse. Et l'important est que le maître Guérin soit de vérité absolue, évidente, familière à tous. L'acteur y aura contribué, avec non moins d'art que l'auteur. Acteur, Got
ne semble jamais l'être, en représentant le notaire Guérin. n ne joue pas supérieurement les scènes ; il ne dit pas jostement les mots ; il est l'homme méme« il en a rallore, les gestes, la parole, et s'il lui arrive d*y hésiter, ce n'est pas lui qui a un manque de mémoire: c'est maître Guérin, qui cherche son expression, qui prend son temps pour n'en pas dire plus qu'il ne veut. D y a des intonations qui semblent fantasques, pour ce m)taire de campagne, et ob sa gouaillerie et son calcul ont dû se mêler, sans qu'il le fasse exprès. C'est parfait de composition, sans aucune composition apparente. C'est d'une telle vérité, que c'est toujours amusant. Même dans les situations touchantes, une réflexion égoïste ou prudliomesque de Guérin, et qui n'est pas divertissante en soi, fait rire, par la sincérité que Got y porte.
Mais c'est ne pas louer assez cet art achevé, cette vision vivante, que d'y relever des détails excellents. L'acteur ne vous fait pas apprécier, en un personnage comme celui-là. l'étendue et la souplesse de son talent. Il n'est plus du tout entre vous et le type créé par l'auteur. Vous avez vu nettement, évidemment, le notaire Guérin, une seule et même personne, sous les deux espèces Augier et Got.
M. Worms a dignité, fermeté, mesure, dans son colonel si austère. Avec sa justesse aisée, ce personnage n'a plus que la raideur qui lui fait un caractère. M. Baillet a vivacité et naturel dans le neveu galant, qui soigne ses intérêts tout en se prenant à son jeu de poursuivant. L'inventeur, c'est M. Laroche, qui ne parviendrait pas plus que personne à rendre réel un rôle si chimérique. Mais il
ne le rend pas trop solennel. Il y use de sa bonne et scrupuleuse diction.
. H*^ Pauline Granger est la nature même dans Texcellente et humble M"* Guérin. Elle dit la scène, où elle vient offrir à Bf"* Lecoutellier de s'effacer, de disparaître, pour n'être pas une gêne dans le mariage élégant de son fils, avec une simplicité profonde, un attendrissement qui veut se dissimuler, et qui s'ignore peut-être. Cela reste craintif, tout en étant pénétrant.
M°^ Blanche Pierson est de finesse charmante dans la belle Cécile Lecoutellier. Et ses indécisions, à fond pratique, ont une bonne grâce, une justesse de réflexion, par lesquelles le personnage n'a point de sécheresse. Elle est judicieuse avec câlinerie, et calculatrice avec sourire, l'aimable, l'élégante Cécile de M"* Pierson. M"' Worms- Baretta joue le rôle trop discret de Francine avec tous ses mérites de sensibilité, de sincérité, avec sa voix, dont la douceur a tant d'accent.
C'était une belle représentation. Le public l'a bien montré. Il a été remué, amusé, charmé. Et ou a rappelé, après tous les actes, ces bons comédiens de la Comédie- TVançaise, ces interprètes excellents de la forta comédie Maître Guérin,
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