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LA CONTAGION

49 oeiobre 4B$4.

On a probablement oublié la Contagion d'Emile Augier, qui fut jouée en 1866 au théâtre des Galeries Saint-Hubert, par Lafont et M^ Delaporte. Les deux excellents artistes créaient ici les deux rôles du baron d'Estrigaud et de la marquise Galeotti qui furent créés à l'Odéon de Paris par Berton et M"* Thuillier. C'était une façon assez intéressante de nous présenter la comédie nouveUe. Elle n*eut cependant qu un demi-succéSy et ses honnêtes satires et ses types hardis n*ont pas la vivacité d'action, par exemple, des Effrontés et du Fils de Oiboyer.

Le d'Estrigaud de la Contagion a reparu dans Lions et Renards^ une autre œuvre d'Augier, qu'il serait curieux de donner à Bruxelles, malgré sa première destinée peu brillante. Augier a composé deux fois de ces comédies en partie double, de ces dyptiques dramatiques, où de mêmes personnages achèvent d'accuser leurs traits, ont une dernière incarnation imprévue, comme d'Estrigaud, qui finit dans le jésuitisme ambitieux, et Giboyer, à qui sa paternité refait

une austérité. Plus modestement que les trilogies des tragiques grecs, que celle du Figaro de Beaumarchais, et que la tétralogie de Wagner, les tableaux à deux volets d'Emile Augier ont eu de Toriginalité et de Faudace.

Lions et Renards, où d'Estrigaud, comme son mattre don Juan, fait de l'hypocrisie sa dernière rouerie, montrerait à notre public un jeune savant héroïque, découvrant des territoires africains et voulant aller, avant Stanley, à la recherche d'un Livingstone ou d'un Emin pacha. Âugier a imaginé, en 1866, un explorateur pratique et chevaleresque, qui traverse un Congo approximatif, mêle les opérations d'un grand voyageur de commerce aux visions et aux vaillances d'un faiseur d'épopée. Les poètes dramatiques ne se bornent pas à peindre les vivants originaux de leur temps ; ils pressentent les belles folies, comme les maladies de décadence et les signes d'épuisement. Si le congolisme de Lions et Renards ne suffit pas du reste à procurer de l'actualité à la pièce, on pourra y trouver quelque écho de nos vieilles querelles cléricales, avec ce personnage de l'humble M. de Sainte-Agathe, affilié à la célèbre Compagnie, dont la passion de domination a séché toutes les autres, et qui a senti, cet obscur jésuite en robe courte, « passer dans ses os les plus acres voluptés du despotisme» .

Mais il ne s'agit aujourd'hui que de^/a Contagion, qui a vingt-cinq ans d'âge, et qui paraît pour la première fois au théâtre du Parc. Le sujet principal de la comédie, la contagion des railleries desséchantes, des curiosités malsaines, des bassesses lucratives est resté une étude des mœurs contemporaines. Et la a blague » puisqu'il faut l'appeler

par son nom, à laquelle Augier impute tant de nos capitulations de conscience, est plus que jamais un esprit courant, qui dispense des sincérités d'impression, des droitures de conduite et de jugement. Le thème est un peu dogmatique et la satire, d'une moralité bien générale de s'en prendre à cette impalpable contagion des dilettantismes corrupteurs et des moqueries machinales. Mais les deux mots, dont on abuse pour marquer nos désinvoltures d'honnêteté, de famille, de patriotisme, d'amour, i blague • et c fin de siècle », sont du même langage, ont le même sens caractéristique. Et ced est né de cela.

L'honnête et robuste Augier s'est toujours proposé de donner de bonnes leçons dans toutes ses comédies. Gela ne l'empêche pas d'avoir des types vivants, des scènes vraies, une perçante observation, des parties de grâce, d'émotion, d'étincellement. Si sa fonction de moraliste a embarrassé parfois ses libertés d'auteur dramatique, il en a assez gardé pour que son théâtre ait bien des fragments de la comédie humaine du xix* siècle, bien des personnages dont les noms resteront et une franche et savoureuse vivacité d'esprit.

Dans la Contagion, la leçon n'est pas poussée à fond. Et les personnages de la comédie, dont les périls de la défaillance doivent nous intéresser, André Lagarde, Annette Galeotti, Lucien de Chellebois, sont effleurés plutôt qu'atteints par cette contagion, et s'en tirent décidément avec les honneurs de la guerre. André Lagarde, Fingénieur au canal international, ne vend pas son idée aux Anglais, conmie il en est tenté, après avoir soupe avec de jolies

créatures, qui forment aux belles façons et déforment les solennités de langage et les austérités d'existence ; Annette Galeotti ne poursuit pas ses affectations de légèreté aristocratique, qui la mettraient à la merci de d'Estrigaud ; Lucien de Ghellebois n'est plus si ébloui par les élégances et les détachements du hardi baron, quand il voit que sa sœur serait un amusement ou une spéculation aux mains de ce résolu joueur.

Les luttes ne paraissent pas terribles et, au fond, ne sont pas intéressantes. La seule audace de dénouement est celle qui nous fait voir d'Estrigaud, démasqué et exécuté par ceux mêmes qui subissaient son prestige, et rejeté alors par sa maîtresse, l'avisée Navarette, jouant serré pour se faire épouser par son baron, tant qu'il n'a perdu que son argent, mais ne voulant plus acheter, avec sa fortune consciencieusement gagnée aux commerces d'amour, un nom bas coté, un mari méprisé. Du reste, le d'Estrigaud est la seule figure vigoureuse et vivante de la pièce. On ne voit pas bien les autres, malgré leurs traits piquants. Gelui-ci a beau procéder de ces personnages de Balzac, Henri de Marsay, Rastignac, Maxime de Trailles, sur lesquels on dit que se sont modelés les hommes d'État du second empire, il n'en a pas moins sa personnalité, sa corruption, sa modernité propres.

Revoyons-le un peu, tel qu'il nous apparaissait, portraité et accusé par Emile Augier, et tel qu'il vit encore, en de nombreux exemplaires. Il mêle aux grâces apparentes et au brillant de la surface la sécheresse et la dureté du fond. Fermé aux scrupules comme aux tendresses, avide

de toutes les sensations et de toutes les puissances» il n'a garde de se dépenser en filouteries vulgaires. Il est spéculateur habile aujourd'hui ; le jour où la nation sera soumise aux expédients de la forcée il pourra la gouverner. Il dédaigne les petits chemins tortueux où Ton s'embourbe sans profit. Il se fait sa voie à travers tout, cachant le mensonge sous la moquerie, et l'âpreté des calculs sous les facilités du luxe. Froid et retors, il est capable de tous les abandons factices et de toutes les vivacités feintes. Son intérêt, telle est sa règle ; sa jouissance, tel est son but. Il a d'autant plus de respect pour les vertus du monde, qu'il a plus de mépris pour les vertus de l'humanité. Ne pouvant pas être un galant homme, il se pique d'être un gentleman. Il ignore les mesquineries sordides, comme les désintéressements austères. Il est séduisant et il est dépravé. Jusqu'où ne montera-t-il pas si la complaisance des uns, la naïveté des autres, la complicité du sort le servent? Jusqu'où ne tombera-t-il pas si les esprits droits et fermes, si les choses contraires, si l'honnêteté publique enfin le dé^'oiIent et le rejettent? Sa vie est une gageure qu'il doit gagner chaque jour.

L'idéal se transforme selon les temps. Les séductions que les débauchés d'autrefois employaient à satisfaire toutes leurs fantaisies vaniteuses ou sensuelles, les débauchés d'aujourd'hui les emploient à atteindre un rôle considérable et une abondante fortune. Don Juan ne fait plus des boudoirs, où il a régné, des musées qui disent ses victoires; il en fait une antichambre de la Bourse et des hôtels ministériels. L'amour pour ces dons Juans contempo-

rains, pour les d'Estrigauds, n'est que la forme la plus brillante de l'agiotage. Leurs caprices et leurs liaisons font partie de leurs entreprises industrielles. Les femmes qu'ils réduisent servent â justifier l'assurance hautaine qu'ils portent dans les affaires. Voilà le don Juan qu'a produit une civilisation excessive, affolée des puissances et des jouissances de la richesse. Et voilà d'Estrigaud ; il paye exactement ses dettes de jeu, il prête de l'argent à ses amis, il est indulgent et généreux pour ses maîtresses, il a les distinctions qui caressent l'œil et les étincelles qui l'éblouissent, il se garde des égratignures aux convenances extérieures, et, avec cela, féroce exemplaire du viveur madré, du spéculateur sans scrupule et du sceptique impitoyable. Sûrement, vous avez coudoyé quelque d'Estrigaud. Et peut-être avez-vous pris sa rouerie pour de la force et son mépris du juste pour de l'expérience.

Si bien dessiné qu'il soit, un tel personnage n'intéresse pas par le particulier mélange, les curieux signes du temps, qu'il représente. Il faudrait le montrer dans des aventures qu'il dirige, des passions, une famille qu'il bouleverse. Et Augier ne nous fait pas croire aux angoisses d'André Lagarde, vendant ou ne vendant pas son canal international aux Anglais, ni aux périls de la marquise Galeotti, de laquelle on potinera, parce qu'elle a fait une visite à d'Estrigaud, ni à la contagion qui fait prendre au gentil Lucien de Ghellebois le ton de blague, le persiflage voulu. Tout cela ne semble pas arrivé, et ne nous inquiète pas dramatiquement sur les ravages produits par un d'Estrigaud. Et le canal international surtout est une de ces

machines encombrantes, inertes^ chimériques, introdaites ptr Augier en quelques-ânes de ses pièces, dans MalUrt Ouérin, dans Un beau Mariage, dans Lions et Renarde^ on pivot sur lequel l'action doit tourner, et dont personne n'admet la réalité.

La pièce vous laisse firoid, et ne saisissant pas bien i quoi et à qui l'auteur a voulu vous intéresser. Que de jolis croquis cependant, que de coups bien frappés, quelle franche et salutaire amertume, quel esprit aigu et quelle langue savoureuse dans ces cinq actes, et quelle étude du personnage principal, forte sans brutalité, et de pénétration profonde sans mots de cynisme et de pessimisme ! La scène du troisième acte, à elle seule, est d'un maître, cette scène où d'Estrigaud ruiné en arrive à admettre la possibilité et à discuter les avantages d'un mariage avilissant. L'intérêt et la vigueur de cette scène-li sont dans les sous-entendus indiqués, bien plus que dans les aveux exprimés. Hais rien ne nous est dissimulé des bassesses réfléchies de ce joueur trahi par la fortune.

Les fins dialogues d'Annette Galeotti et de son frère Lucien, si nettement caractéristiques de mœurs du jour, s'émoussaient sur le public, qui ne sentait pas leure pointes. Mais le quatrième acte a retrouvé son effet émouvant, quand l'honnête André Lagarde, un instant troublé par des ivresses qui lui étaient inconnues, ivresses de table, d'amour, de luxe, se ressaisit sous la morsure d'une douleur filiale. La phrase de ce puritain révolté sur « le jour où les vérités bafouées s'affirment par des coups de tonnerre », éclata en 1866, comme une menace i l'Empire.

Et sa sonorité révolutionnaire semble un peu démodée. Mais le mouvement indigné du fils, qui croit à une faute de sa mère, dévoilée et raillée en ce monde de corrompus, est d'une belle vigueur, d'un frémissement sincère. On oublie la production un peu gauche et laborieuse de la lettre qui fait le coup de théâtre (l'on sait bien d'ailleurs qu'Augier ne fait pas circuler les lettres avec autant de dextérité que Sardou), et l'on est pris, on est remué par la situation dramatique et sa vérité d'accent.

La Contagion est une œuvre inégale, contenant, à côté de morceaux de convention ou d'une leçon plus apparente que vivante, une étude d'un personnage, le d'Estrigaud, fermement creusée, avec de la force, de l'esprit, une robuste honnêteté, de bonnes railleries d'un monde qui n'a pas tant changé depuis vingt-cinq ans. Ce n'est pas une pièceàgaités boulevardières, et elle n'est pas toujours assez bien construite ni assez nette. Mais il faut espérer que la mode de ces sortes d'analyses morales n'est pas définitivement passée, pour ne laisser place qu'à ces deux extrêmes : la pièce à parisianisme récréatif et excitant et la pièce à recherches cruelles, à sèches et dépkdsantes réalités.

Chairles Goanod

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