‹ Trente ans de critiqueChapitre 16 sur 42 · GALLIA · texte numérisé non relu

GALLIA

1o octobre 4872.

Le théâtre de la Monnaie vient d'avoir une soirée éclatante et un triomphe incontesté. Nous parlons du concert de H. Gounod. Des œuvres nouvelles de l'auteur de Faust^ et Texécution, dirigée par le maître lui-même, de quelques fragments en possession déjà d'une renommée universelle, devaient attirer tous ceux qui ont quelque souci de l'art musical. La curiosité était certaine, et elle n'a pas fait défaut. Mais le succès, même pour les créateurs puissants et les enchanteurs souverains, est soumis à bien des influences et des variations atmosphériques.

Le moindre vent qui d'aventure fait rider la face de Teau,

conmie dit La Fontaine, peut troubler toute l'harmonie qui doit réunir la salle et la scène, le public et l'auteur. Dieu merd, nous avons eu, non pas ce vent contraire au

roseau, mais un courant passionné, pn souffle profond d'enthousiasme. Nous avons eu l'harmonie entière el le bonheur plein. Nous avons eu de belles œuvres, fidèlement présentées, bien comprises et pénétrées par des esprits sympathiques et des âmes conquises.

Gela rappelle les soirées de Faust^ de la Rdne de Saba et de Roméo. Bruxelles a quelque orgueil de n'avoir pas attendu les acclamations unanimes pour admirer ces partitions-là. On a même dit que la gloire de Faust avait commencé, par le théâtre de la Monnaie, son tour d'Europe. Nous respectons fort ces revendications honorables. C'est une vanité permise que celle d'avoir toujours été clairvoyant pour des beautés sur lesquelles on jetait encore de l'ombre. Avoir proclamé la vérité du lendemain, c'est une satisfaction justifiée et que nous approuvons. Souvenir heureux et émotion présente, tout cela s'est mêlé au concert de Gounod; tout cela a composé ce bel élan et ce mouvement magnifique qui ont emporté Oallia. Il est vrai que cette œuvre nouvelle n*a pas besoin d'avoir été précédée par des pages qui ne périront plus. Elle suffit à son succès. Elle peut porter seule l'applaudissement ardent qui Ta saluée. Mais nous aimons à retrouver dans l'impression d'hier les traces encore vivantes des impressions lointaines. Ceux d'entre nous qui ont des oreilles et qui entendent sont les obligés et les débiteurs étemels des maîtres de la musique, n est bien juste qu'en payant nos dettes actuelles, nous ayons le désir, en outre, de payer nos dettes anciennes.

En effet, Gounod mérite mieux que l'admiration. Il a droit à la reconnaissance. Tous les créateurs véritables,

tous ceux qui ont jeté à rhumanité quelques-unes de ses souffrances ou de ses joies exprimées pour jamais, sont assurément nos bienfaiteurs. Us nous ont dit, avec des traits qui ne s'effaceront pas, le meilleur et le plus profond de nos sentiments et de nos pensées. Us ont élargi notre teiotion en nous la révélant. Ce qui s'agitait, ce qui se bégayait en nous, ils y ont mis la précision, la parole juste, k forme durable. Certes, chacun de nous suffit à exprimer son existence quotidienne et le détail ordinaire de ses actions apparentes. Mais ce qui est caché en nous, la vie intérieure, tous les mouvements du cœur et les caprices de l'esprit, nous n'en parlons bien, nous n'en sentons l'étreinte qu'avec ces accents sincères et ces notes ardentes qu'ont trouvés quelques maîtres bienfaisants.

Et plus ils sont humains, mieux ils ont traduit ces mélodies confuses que toute âme porte en soi, et plus on se sent leur obligé et leur client. Il y a des génies puissants, qui ont assemblé des conceptions vastes, et envers qui notre admiration nous acquitte. Et puis, il y a des artistes plus simples, de moins hautes proportions, à qui nous donnons notre amour avec nos éloges, dont les œuvres sont entrées désormais dans notre vie, et nous servent tout naturellement à parler en notre nom. Nous avons empininté souvent leur souffle pour notre émotion et leur accent pour nos plaintes. Il en reste pour nous, attaché à leurs ouvrages, quelque chose de notre cœur et de nos souvenirs.

On peut dire de certains artistes qu'ils ont des complicités dans toutes nos sensations. Ils ont leur part et leur

étranges et des subtilités chercheuses, en reviennent Umjours à ces trois thèmes souverains: l'amour, la vie» la nature. Le sentiment, l'action, le paysage, voilà les grands motife qu'ils reprennent et qu'ils varient étemeUement. Avoir également usé, et en mattre, de ces trois thèmes immenses, c'est la gloire la plus haute. Il suffit d'en avoir manié un avec éclat pour être assuré contre l'oubli.

On connaît le domaine principal de Gounod dans ce fond universel. C'est l'amour. Il a des inspirations sévères, des chants héroïques, des pages souriantes ou pittoresques. Mais il reste le musicien de la tendresse; celui qui, de la passion, a fait des ondes sonores et des mélodies pénétrantes, n y a deux vers de Musset qui semblent écrits pour son œuvre :

Ce querhomme ici-bas appelle le génie,

C'est le besoin d'aimer, hors de là tout est vain.

N'entendez-vous pas les chants de Marguerite, de Faust, de Juliette, de Roméo, cette note qui vient du cœur et qui y retourne? Il n'y a pas de talent dans ces accents-là, il y a le souffle humain, il y a le tremblement des nerfs, il y a la respiration chaude. Ce n'est pas composé ingénieusement, c'est ressenti et noté. Aussi, comme cela sert à notre amour, cet amour de Marguerite ou de Roméo, comme ces mélodies deviennent aisément nos aveux et nos prières, comme ces inspirations de Gounod arrivent exactement à être nos inspirations et nos déclarations !

Les femmes ne s'y trompent pas. Pour elles, l'auteur de

Faust est sans rival. On peut faire les parts plus justement, laisser sur leurs sommets les maîtres puissants, cela les touche peu. Gounod est le musicien à qui elles se confient, et celui qui les a séduites. Il est juste qu'on aime dans son œuvre celui qui, dans son œuvre, s*est abandonné. Il est juste que l'artiste, qui a pris votre cœur en vous donnant le sien, provoque mieux que les admirations tranquilles et les respects réguliers.

Il faut en venir cependant au concert du théâtre de la Monnaie. Étudier Gounod, cela prêterait à bien des analyses et des vues intéressantes. Car il y a plusieurs personnages dans ce compositeur très harmonieux. Il y a un esprit très raffiné, il y a un tempérament très sincère, il y a un curieux, un chercheur de bonne foi, une intelligence toujours en éveil et une âme toujours en action, une finesse qui ne dédaigne pas la subtilité, une passion qui va toujours à ce qui est profond et vrai. Cela met bien des traits dans sa physionomie. Et il serait intéressant de les distinguer tous, d'y faire jouer la lumière, d'opposer les contours fermes aux lignes douces. Mais il faut aujourd'hui rendre compte d'un concert et ne point s'arrêter à une étude ou à un croquis.

Il y avait pour notre public deux nouveautés importantes dans cette soirée : la Symphonie en mi bémol et Gallia. La Symphonie est d'une belle ordonnance et d'un style excellent. Gounod n'a eu garde de verser dans les complications et les ambitions de la musi({ue datée de la troisième manière de Beethoven. Sa nature ne le pousse pas en ces routes laborieuses et grandioses. Il n'y a pas

de système de philosophie dans sa symphonie» point de mystères ni de conœptions gigantesques. C'est élégant, c'est limpide, c'est curieux et c'est charmant. Les quatre parties se dessinent bien : le premier morceau plein de vivacité et de grâce ; Yadagio d'un beau sentiment, d'une ligne pure, interrompu par un épisode d'une coquetterie fine et d'un caprice rianiile scherzo d'un arrangement très piquant, avec sa phrase grondeuse relevée par des répliques rythmées, et le finale d'un badinage, d'une élégance et d'une rapidité qui vous intéressent jusqu'au bout.

Quant à Oallia, c'est une composition puissante. Ce ' sont les lamentations de Jérémie qui ont fourni le texte de l'œuvre. La note ne varie guère. Désolation de la nation meurtrie, imprécation du peuple victime. Cela se tient sans cesse dans cette couleur sombre et ce sujet sinistre. Jérusalem, vous entendez bien, c'est une Jérusalem qui est à nos portes, qui a vu l'ennemi s'asseoir à son foyer, qui a vu ses enfants sanglants et dispersés. Point d'éclaircie dans ce tableau ténébreux. Et pourtant, nulle monotonie. L'effet grandit sans cesse et l'émotion monte. Cest encore là de la musique qui vient des entrailles, l'auteur a bien éprouvé ce qu'il a dit ; lui qui a si bien vécu ses chants amoureux, il a vécu aussi ces lamentations et ces colères.

Le début de Gallia est d'une tristesse morne et vigoureuse. C'est grand et c'est simple. Mais le pathétique a toute son intensité dans le finale de l'œuvre. La phrase exposée par la voix de la Patrie a une ampleur saisissante. Et quand l'orchestre tout entier et le chœur la reprennent, quand ils jettent toutes leurs sonorités sur cette mélodie

puissante, quand tous les accents s'élèvent et que toutes les forces grondent, la sensation est unanime et la grandeur est atteinte. Gallia n'emprunte rien aux artifices et aux violences; c'est la beauté ferme et l'émotion tragique. Nous ne disons rien des autres compositions où les variétés, les délicatesses, les énei^es du maître se sont déployées. On les connaît, elles sont mises à leur rang, et nous n'aurons pas la naïveté de découvrir Faust, non plus que Mireille, ou la Reine de Saba.

|V[eilhae & H^ilévy

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