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LA CIGALE

J mars 4878.

La Cigale, de MM. Meilhac et Halévy, est une vieille histoire, contée d'une façon neuve. Le fond et l'action de la pièce sont empruntés à deux ou trois opéras-comiques naifs. Mais la forme a les curiosités les plus récentes, et le détail est de la plus actuelle observation. Cette banalité traitée ingénieusement, ces aventures connues qui deviennent des inventions rares, composent un ensemble très amusant.

D importe peu que la Cigale ait des parentés quelccmques avec Mignon, la Fille du Régiment, les Saltimbanques. On se demande seulement si l'œuvre a ces esquisses parisiennes d'une touche si exacte, où sont notés les formules, les attitudes, les tics du moment présent, et qui seront plus tard des croquis à consulter. Et comme ces mérites-là sont propres à MM. Meilhac et Halévy, qu'ils

sont la spécialité de leur maison, on comprend llntéréCque les piquants accompagnements de la Cigale donnent à ses anciennes chansons.

Cette Cigale est une petite saltimbanque délivrée par te peintre Marignan des entreprises de M. Garcassonne, de M. Bibi et de M. Filoche. M. Garcassonne est le directeur de la Cigale, et MH. Bibi et Filoche sont ses camarades. La Cigale se trouva fort dépourvue, non pas quand cette bise fut venue, mais quand cette ardeur fut déclarée. Heureusement, le peintre Marignan Ta recueillie et rachetée.

Ce Marignan est un beau garçon, muni d*une honnête aisance, et qui fait de la peinture intentionniste. Les impressionnistes sont dépassés ; ils s'attardent encore dans de piteuses concessions, et leur art a gardé des ponci&. L'exposé de la doctrine intentionniste est de la satire excellente, et l'on y raille très bien ces prétentions et ces extravagances qui font d'une ignorance un système. Marignan se contemple dans sa peinture, comme il s'admire dans sa beauté. Ce narcissisme n'arrête pas la passion foUe de la Cigale. Sa reconnaissance est devenue tout de suite un amour violent.

Ici se mêlent les banalités voulues de la pièce et ses fines observations. La Cigale est une enfant enlevée par des saltimbanques à des parents non moins riches que nobles. Elle retrouve une vraie famille, très fière, et elle y transporte ses talents d'équilibriste et de danseuse de corde. On a vu des gattés pareilles atténuées, comme il convient dans un opéra-comique, dans ia Fille du Régiment. Hais ce vieux thème est rajeuni dans la Cigale par des hardiesses

qui ne touchent jamais à la vulgarité et par des moqueries toujours fournies par le ridicule qui vient de paraltre-^Cette mixture a beaucoup de saveur et il est agréable de voir ces conventions primitives piquées sans cesse de réflexions ironiques.

Il est bien inutile de vous dire les épisodes différents de la Cigak. Marignan est peu sensible à la gratitude fiévreuse qu'il inspire. Il est aveuglément épris de M'^ Adèle, canotière par occasion, femme conciliante par tempérament, trompant le beau Marignan pour son chétif élève, Michu. Cet aveuglement ne tient pas naturellement devant des preuves de trahison qui crèvent les yeux. Marignan, dont les yeux sont dessillés d'abord à propos d'Adèle, ensuite à propos de Catherine — une même créature en deux exemplaires — se console avec une théorie sur les bizarreries de la nature. Il parait que la nature est toujours attentive à railler les situations. Et, quand elle doit faire un homme aimé des femmes, au lieu de lui donner la tète d'Antinous, elle lui ménage la piteuse figure d'un Michu. Telle est la théorie qui empêche Marignan d'en vouloir jamais à son traître disciple. Michu est roi parce qu'il s'appelle non lion, mais singe. On reconnaît là le procédé favori de M. Meilhac. Les malices qu'il aime le mieux sont celles qui retournent les vérités ou les formules ordinaires. Notre temps a adopté un répertoire moqueur, comme le temps précédent avait adopté un répertoire solennel.

On raconte que Henri Monnier s'était si bien pénétré de son type fameux de Joseph Prudhomme, qu'après avoir expliqué les phrases de l'élève de Brard et Saint-Omer

pour les ridiculiser, il les faisait servir, involontairement, à son propre usage. La création s*emparait à son tour de son créateur. Il arrive quelque chose de semblable à MM. Mei.hac et Halévy: ils reproduisent, avec une observation très sûre, la désinvolture factice et les ricanements obstinés qui constituent la conversation à la mode. Après quoi, en leur propre et privé nom, ils reprennent la suite des mêmes affaires, ils continuent cette application persistante d'un persifilage qui atteint tout. C'est le même système servant à ceux qui sont si plaisamment croqués et à celui qui met tant d'art à les bien croquer. Seulement, oe système pareil et un peu énervant est manié par des esprits de ressources différentes. Et les ressources de MM.Meilhac et Halévy sont décolles qui savent se renouveler et s'afiSner. Il faut aller voir après quelles traverses la Cigale en vient à ses fins, qui sont d*épouser le beau Marignan et de faire souche avec lui de gentilshommes artistes. Nous aimons mieux ne pas suivre ce détail, très curieux sans cesse, dont le prix est dans la justesse du trait, dans l'imprévu de l'expression. Jusqu'au dénoûment banal de cette banale histoire, les scènes, les attitudes, les paroles sont relevées constamment de pointes ingénieuses. Il n'y a pas de dialogue moins naïf que celui de la Cigale. Mais cette corruption est bien jolie et elle est bien ressemblante. Les auteurs, qui voient si bien ce qui les entoure, ont des instruments de précision pour fixer exactement les moindres lignes et les moindres nuances. Leur pièce est un album de croquis grands comme l'ongle. Mais la réalité s'est introduite dans la ténuité de l'exécution. Tous ces

petits dessins rassemblés ont d'abord beaucoup de gaieté, et ils seront fort utiles ensuite à ceux qui voudront reconstruire la surface actuelle des gens et des choses. Le malheur de ces peintures instantanées, c'est qu'elles ont une vérité très limitée.

Le moment où je parle est déjà loin de mol,

a dit Boileau. Cela pourrait s'appliquer à la comédie moderne, telle que Tentendent et la disposent MM. Meilhac et Halévy. Le moment qu'ils ont si finement observé et si spirituellement rendu n'est qu'un moment. On peut mettre beaucoup de sagacité, beaucoup de verve, beaucoup de distinction même en étudiant les tics d'une société. Mais les tics sont fugitifs. Et le talent qui parvient à les montrer dans leur familiarité sincère ne peut faire que ses preuves de pénétration et de dextérité.

Les mérites qui s'exercent sur de petits sujets ne sont pas minces forcément. Et ceux de MM. Meilhac et Halévy sont solides à leur manière comme ils sont souples. On a rarement vu ces moyens-là rassembler, dans un cadre faux, plus de détails fidèles et amusants que dans la Cigale, La petite Marquise avait des inventions et des satires d'une autre portée et quelques mots profonds de la meilleure comédie. Mais la moquerie y était si subtile que la fatigue se mettait de la partie. Cela visait surtout le dilettantisme de la blague. La Cigale a moins de rafiinement, et c'est pourquoi elle a paru plus réjouissante. Elle a plus de gaieté et moins de rareté. Ses conventions la poussent et sa verve l'enlève.

— Mî —

La Cigale est jouée avec autant de sûreté que de vivacité. H"* Céline Chaumont est Taudace, la fantaisie et en même temps la sincérité de cette comédie. Son art n*a pas un instant de répit ni de faiblesse, et il donne un sourire ou un relief dans les moindres mots. Mais cette manière très étudiée et très soutenue s'accommode des apparences de la conviction. H*^ Chaumont raille tout le monde, mais elle ne raille pas son personnage. Tous les petits traits, si fins, si curieux, qu*elle entasse, ont tous de la vie et composent un ensemble vivant. C'est artificiel, si vous voulez, mais avec une animation, un intérêt, une variété des plus remarquables. H"** Chaumont a du comique, et elle a une certaine passion, qui arrive à la vérité par la fantaisie. On comprend quel a dA être le succès de cette grâce originale et de celte tendresse qui pleure d'un œil et qui rit de l'autre.

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