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DÉCORÉ

8 octobre 4888.

Ne prenez pas garde à ce litre : Décoré, qui ne s'applique qu'à un des incidents, à un des détails plaisants de la comédie nouvelle de Meilhac. Elle pouvait s'appeler aussi le Voyage sentimental ou la Chambre bleue. Car Meilhac n'a pas à redouter de prendre un titre à Sterne où à Mérimée, sa raillerie, son esprit, son observation ayant un tour et un piquant dont les autres railleurs n'ont pas usé. Mais il est puéril de discuter les titres. Et Décoré est bon si la pièce est bonne.

On vous l'a déjà dit que la pièce est bonne et que Meilhac, bornant ici son ambition à traiter un seul sujet, ne composant pas une curieuse mosaïque de scènes vivantes et diverses, de délicates satires, a satisfait du même coup et le public le plus subtil, et le plus naïf. Entendons-nous. Une comédie de Meilhac a toujours besoin d'auditeurs qui goûtent la vérité de ses mots et l'ironie de ses événements. Il ne suffit pas d'y ouvrir les yeux, pour démêler les choses et s'en amuser. Le deuxième

acte des Surprises du divorce pourrait avoir de ces spectateurs, peu familiers aux finesses du langage, et que la force de cette situation comique secouerait quand même. Mais le comique de Fauteur de Décoré perdrait trop à ttre rendu par des effets de scène et de gestes ; sa saveur est dans la justesse moqueuse de toutes les paroles. Donc, oe public naïf, qui a été pris, comme Tautre, aux gaietés de Décoré^ ne doit pas être d'une naïveté insoucieuse des dessous du dialogue. On a voulu dire seulement que ceux qui ne se plaisent pas à trop d*épisodes, même délicieux, s'ils sont trop artificiellement rattachés, qui veulent une comédie claire, animée, avec un petit intérêt soutenu et une petite complication dénouée, auront tout cela dans la présente comédie. De même qu'auront leurs régals particuliers ceux qui ne tiennent qu'au détail exquis, à une pénétration sûre de la modernité.

Décoré a les trois personnages inévitables, le mari, M. Colineau, sa femme, Henriette, et leur ami, Edouard Dandrésy. Leur aventure est simple. Edouard, qui est un passionné, fait une cour ardente à Henriette. Celle-ci, peu romanesque et de tempérament paisible, est tentée par cet amour agité. Le mari ne voit rien, il est tout à une escapade qu'il arrange, à un voyage d'un jour et de ce qui s'ensuit avec une comtesse Corassi, une belle et honnête dame qui retourne à Rome, et qui consacrerait bien quelques heures à Mâcon pour causer avec l'aimable Colineau de ses affaires embrouillées et de ses notes en souffrance. Henriette a sa crânerie et aussi sa raillerie, en voyant son mari se prévaloir de sa froideur à elle, pour n'être point inquiet du petit

trouble, de la curiosité émue qu'elle n*est pas fâchée de dénoncer! Colineau traite ces avertissements et ces scrupules avec la légèreté d'un homme qui ne se croit pas sot, puisqu'il sourit de ce qui le pourrait alarmer, et à qui ses propres velléités galantes ferment les yeux et bouchent les oreilles. C'est lui qui engage sa femme à faire une petite excursion à Barentin, chez sa cousine, pour se i*emettre au cahne.

Voilà les événements du premier acte. Par eux-mêmes, ils ont leur piquant. Mais les événements, chez Meilhac, sont ce qui compte le moins. Le rare et le réjouissant de l'aventure, c'est comment les personnages s'y dévoilent, quels mots de caractère ils disent, avec de la conversation courante, enjouée, qui semble être ce qu'on entend tous les jours ; c'est l'ironie de l'auteur Iqu'on sent en ce dialogue, qui est cependant le naturel dialogue de ces personnages.

Henriette est charmante, d'une franchise alerte, avec la petite pointe de bravade des femmes d'à présent, assez froide, en effet, comme le lui dit un peu lourdement son mari, touchée pourtant par l'amour d'Edouard Dandrésy et par ses désespoirs naïfs. Elle a été choquée, elle sait qu'elle doit être choquée par une proposition inouïe de cet amoureux qui a osé souhaiter, et le lui dire, de passer un jour avec elle à Harfleur. Mais comme elle reconnaît gentiment qu'elle n'est pas aussi étonnée, ni indignée, qu'elle le devrait ! Gomme ses confidences, loyales et un peu moqueuses, à son mari, n'ont aucune convention, nous font bien voir l'espèce d'honnêteté que peut avoir une

femme si fine, qui sait tout du mariage, sans ôtré irrésistiblement poussée à savoir le reste.

Edouard Dandrésy est un chevaleresque, car ne crojex pas que M. Heilhac ne voie que des • blagueurs t, en notre temps de blague voulue et de formules boulevardières. Mais c'est un chevaleresque, n*ignorant pas le ridicule de trop hauts faits et de trop généreuses paroles, et qui donne son héroïsme pour une nervosité. • (Test nerveux, » nous dit-il, quand il explique son intervention en faveur des chiens écrasés, des chevaux roués de coups, on des pécheurs qui se noient. Cet Edouard est tout frémissant de passion, et la malicieuse Henriette, à qui on n*en fait pas accroire, la distingue bien, dans les regards et le son de voix d'Edouard, cette sincérité de passion. Mais il frémit, sans phrases dramatiques. Son emballement a des mots plaisants, le ton du jour, tout en étant vrai. Un amoureux, qui a des échappées émouvantes avec des naïvetés comiques, qui se justifie de ses entraînements, par l'habitude qu'on a autour de lui de railler le troubadouresque, est un amoureux assez original et bien actuel.

C'est la marque de toutes les scènes, de toutes les conversations de la pièce, d'avoir, avec la légèreté caractéristique de langage du moment présent, les sentiments, l'allure des mœurs, le train de vie des gens du monde, d'une certaine société élégante que nous coudoyons. Cette fine analyse, ces tableaux ironiques, dont l'ironie chez l'auteur n'a jamais de soulignements, de satire dir^îcte, se ^ retrouvent même dans les épisodes extravagants, dans la fantaisie de la pièce. Après ce premier acte d'exposition ori-

ginale, d'aventure d'amour si piquante, où la façon est si neuve de mettre en fuite le mari, la femme et Tamant en expectative, le deuxième acte est d'un mouvement fou, et on dirait que la farce y envahit la comédie, que les inventions burlesques y interrompent, à chaque instant, la psychologie railleuse.

Oui, ce deuxième acte, avec la fête qu'on y donne à un prince nègre de la'Sénégambie occidentale, avec les discours éloquents et administratifs du sous-préfet de Harfleur à l'hôte et à l'ami de la France, avec l'épisode du lion rugissant que le chevaleresque Dandrésy fait rentrer dans sa cage à grands coups de parapluie, avec les allées et venues bouffonnes qui s'y succèdent^ ce deuxième acte est d'un vaudeville à gros effets pittoresques.

Mais tout cela, toute cette fantaisie débridée sert à nous faire mieux pénétrer en les vrais sentiments, en l'individuelle nature de M"** Henriette Colineau, en ses tergiversations, en son curieux et si féminin mélange d'entraînements d'imagination, de refroidissements de raison, de désenchantements d'impatiences. Elle va aimer le passionné Edouard, elle l'aime déjà, mais le plus beau de sa passion à ce passionné-là lui tourne à mal ; il est héroïque malencontreusement, il se met en des postures piteuses et en des accoutrements lamentables. Et les incidents énormes du deuxième acte aidant à la fine comédie que Meilhac nous détaille des hésitations d'Henriette, des maladresses généreuses d'Edouard Dandrésy, de toutes ces prises, interruptions, reprises, et finalement suppression du dialogue amoureux de ces deux amants manques !

Puisqu'ils se sont manques, à cette bonne occasion que M** Colineau ne cherchait pas, mais dont elle a eu un instant la curiosité, la sincérité, le désir tout excité, elle ne s'y laissera plus reprendre. Elle aime encore mieux pardonner à son mari, dont elle démêle bientôt, en malicieuse qu'elle est, l'expédition galante à Màcon, et dont elle s'amuse à se faire avouer humblement tous les incidents, elle aime encore mieux partir avec lui pour un nouveau voyage de noce. Conclusion un peu amère, ironie asseï desséchante. On n'y traite pas l'amour, dans ce Décoré^ avec des encouragements et des complaisances. Celui qui aime, car il aime réellement, cet Edouard renvoyé avec une gentillesse moqueuse, a tous les emplois ridicules delà pièce. Le mari, un peu empêché dans ses aveux, et de piètre mine auprès de sa femme qui l'accable de sa spirituelle indulgence, a cependant toutes les sortes de joies. Il a été parraitement heureux, avec la comtesse Corassi, à laquelle il a exprimé son ivresse reconnaissante par cette phrase délicieuse : « Ah! comtesse, si vous devez aussi quelque chose à votre lingère, dites-le moi ! o Et il retrouve une séduisante petite femme, fidèle, instruite de tout, et qui n'en prend pas ombrage, au contraire, toute disposée à un renouveau de son union conjugale. C'est de la morale, assurément, et ce Décoré est de bon exemple. Mais quelle jolie morale de désabusé, quel bon exemple à expérience et à désillusion, quelle corruption charmante, quelle sagacité triste dans cette leçon sage !

Il y a bien des années que nous louons l'observation profonde, l'esprit subtil, la rare faculté de M. Meilhac de

montrer les vrais signes du temps, les vraies figures et les vraies mœurs contemporaines. Quand il faisait avec Halévy ces hardies satires de la Belle Hélène et de La Grande Duchesse, nous n'avions garde de n'y voir que des fantaisies divertissantes. Et pour l'avoir goûté alors, pour l'avoir jugé autrefois comme un maître original, un de ceux chez qui l'on pourra étudier des types et des façons de notre société, nous n'en sommes que mieux fondé à tout aimer de Décoré, même sa bouffonnerie, à nous délecter d'une pièce si gaie, qui est une analyse si délicate et un si minutieux tableau.

H"^ Réjane joue le rôle d'Henriette Colineau, comme si elle ne le jouait pas, comme si elle avait l'esprit, la malice, la grâce, le peu de candeur, avec les bons mouvements de cette Parisienne exquise. C'est la vérité à son point, et la nature avec son allure libre; mais on sent bien, sans voir où c'est fait et comme c'est fait, Tart savant d'un pareil jeu. Toutes les gradations et dégradations de sentiment d'Henriette, en ce deuxième acte, perpétuellement onduleux, H""' Réjane les a marquées avec des riens d'intonations et de mouvements. Nulle insistance, et le va-et-vient de cet état d'âme si féminin était accusé en ses moindres replis. M"^ Réjane a été bien séduisante, bien amusante, et elle a été comédienne de toute sa personne, de paroles, et de gestes, et d'attitudes.

Alfired H^i^^^c|Qi^

ET

AlbeiTt ivrillaud

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