NINICHE
$6 novembre 1878.
Niniche, comédie en trois actes de MM. Alfred Hennequin et Albert Millaud, a eu, au théâtre des Variétés de Paris, près de trois cents représentations. On pourrait borner à cette mention le compte rendu de la pièce. Y a-t-il dans Niniche une idée, des scènes, des personnages, de l'observation, de l'esprit? Il y a trois cents représentations. Trois cents représentations, c'est conune le Sans dot d'Harpagon : a Voilà qui décide tout, cela s'entend. »
Nous n'avons garde d'admettre que ce prodigieux succès n'ait aucune explication satisfaisante. Niniche a de la galté. n s'en faut de peu qu'elle n'en ait pas. Si on n'a pas le rire facile et l'humeur accommodante, ces trois actes
«UDuUittn swrittRAit iflus fatigutt qae«BÉbiOM. < uiie "plli», ^ Itt fMKmnagw ne cttsem «d^A^^ pantalons, possède déjà une cause si assurée d'amusement, qu'il est superflu de lui demander des qualités plus originales. Et il a été bien prouvé, à Bruxelles comme à Paris, qu'aucune maussaderie ne tient contre des pantalons qu'on met pour nouer l'intrigue de la comédie et qu'on Me ptfor l'embrouiller.
Cette gatté de Niniche a beaucoup de hardiesses. On disait de Tesprit d'une femme, fameuse par ses libertés : c Son esprit consiste à dire ce qui ne devrait pas lui passer par la tète. » Les hardiesses de Niniche sont de celles qu'on n'avait pas coutume de faire passer par la scène. Il y a là des canapés réconciliateurs et des massages réparateurs qui ne se bornent pas à tout indiquer, et qui tiennent à tout étaler.
Mais tout est pur aux purs. On sait qu'un des auteurs de Niniche^ M. Albert Millaud, est un chroniqueur politique, de principes sévères, de sarcasmes vertueux, défendant le trône et l'autel avec véhémence, flétrissant avec une satire, qui a autant d'autorité que de conviction, la lioenœ et la vulgarité des mœurs républicaines. Nos journaux cléricaux reproduisaient dernièrement une page très rude de ce Père de l'Église contre les libres penseurs. Un écri*vain si orthodoxe n'a des audaces que pour une fin édifiante. H est donc probable que les culottes et les «icitations de Ninidhe ont des desseins moraux qui se seront dissipés dans l'éblouissement joyeux qu'elles ont produit. La verve de ces inventions plaisantes a tout emporté. On
n'a pas médité les enseignements de M. Millaud; mais oo; s'est réjoui de l'abondance et de la nouveauté de son ima^ gination.
Le sujet de Niniche n'est pas compliqué. II s'agit d'une femme charmante, ayant double rdle et double visage, iMitAt Niniche et tantôt comtesse Korniska. On la voit d'abord épouse d'un vrai comte, et n'ayant connu ensuite que les contes des Mille et une nuits. Elle est fort séduisante sous ces deux aspects, avec les alternatives prévues de réserve et d'abandon.
Parmi les lettres diverses que Niniche a mises en cireu- Ifttion, se trouvent des lettres passionnées avec détails; photographies, quelque chose conmie un livre défendit orné de dessins explicatifs. La comtesse Korniska veut' naturellement rentrer en possession de cette littérature crâ)iIlonne qui est restée déposée dans un des meubles de la défunte Niniche. Tel est l'intérêt de la pièce : cette chasse à des lettres trop sincères, qui passent en toutes sortes de mains, avant de revenir à la petite main qui les ft écrites.
C'est dans cette expédition que le talent particulier de M^. Alfred Hennequin, un des auteurs de Niniche, trouve à s'exercer. C'est là que les portes s'ouvrent et se ferment^ que les personnages se poursuivent et ne se rencontrent pas, qu'on prend un baigneur pour un diplomate, une vieille marchande pour une jeune femme galante, le comte Komiski pour le roi de Pologne. M. Hennequin a l'habitude de ces mêlées, et il y précipite ses personnages en homme habile qui saura bien les dégager. On peut se foti-
guer de certains mérites, d'un esprit trop subtil, d'une observation trop minutieuse, d'une réalité trop dramatique. Hais on ne se fatigue pas de cet effi^ comique : un porteur d'eau qui est pris pour un ministre. Cette invention est toujours divertissante. Et M. Hennequin s'entend à la reproduire, à la varier, à faire de temps en temps du porteur d'eau un huissier et du ministre un financier, à multiplier les courses et à accumuler les quiproquos.
Niniche a l'agitation, ou plutôt la trépidation qui est la verve de ces sortes d'ouvrages. Joignez à ces allées et venues des personnages, les allées et venues des pantalons qu'on ôte et qu'on remet, et vous comprendrez que la pièce rebondisse sur les cascades du rire. On y peut entendre du reste quelques menus propos et joyeux devis, qui n'en sont que plus plaisants pour être fort connus. « Ce mot n'est pas assez usé, disait M. Scribe ; il ne sera tout à fait drôle que lorsqu'il aura encore servi. » Niniche a quelques mots d'une amusante maturité, et telle que la réclamait M. Scribe.
Il est bien entendu que la comédie finit à la satisfaction de la comtesse Komiska, que les lettres de Niniche sont reprises et détruites et que Niniche a disparu pour ne plus laisser voir qu'une comtesse d'élégance parfaite, de tenue irréprochable, de coquetterie discrète. Chacun reprend son nom et son rôle, les baigneurs fantasques redeviennent baigneurs fantasques, les diplomates extravagants redeviennent diplomates extravagants, et la pièce finit faute de travestissements. Elle n'est pas neuve, elle n'est pas fine, elle n'est pas vraie, elle n'est pas curieuse. Mais
toutes ses négations valent une affirmation. Et elle est incontestablement joyeuse. Paris l'a prouvé pendant dix mois, et Bruxelles n*aura qu'un mois pour le prouver à son tour. M"* Judic est le charme et le sourire de Niniche. Elle met dans cette pièce de moyens violents et d'épaisse gaieté son art délicat. Les vulgarités qui l'entourent ne l'entament jamais, et sa finesse passe agréablement à travers les hardiesses. M"* Judic, qui a la séduction du regard et de la voix, n'a pas moins d'originalité dans le comique que de justesse dans la grâce. Elle est fort amusante dans les parodies qu'elle indique d'un trait si net, et où elle ne dépasse jamais la mesure. Et elle donne aux paroles de gentillesse ou d'émotion un irrésistible accent. On sait les mérites de la chanteuse, et cet art de faire d'un couplet toute une scène, en gardant le rythme et la sonorité de la phrase musicale. La comédienne n'a pas moins d'habileté. M"^ Judic a de la délicatesse et de la verve. Elle use avec un talent très varié de ses dons personnels et charmants.
Shakspeaire
HAMLET & OTHELLO A propos des représentations <f Ernbsto Rossi
4 avrU 4876.
La gloire de Shakspeare n*a pas souffert des représen*tatioiis d'Othello et à'Hamlet qu'Emesto Rossi nous a données. Nous sommes loin des temps où cette gloire était en France, comme on Ta dit, un paradoxe et un scandale. Alors il était de bon goût de railler celui que Voltaire avait appelé, tour à tour, un Homère et un Gilles. Nous ne répéterons pas les invectives si connues dont Shakspeare a été accablé. Les vents ont changé et le courant s'est retourné. De même que les critiques à la suite et les connaisseurs qui acceptent des mots d'ordre faisaient des variations sur les grossièretés et les folies de l'auteur d'Hamlet ; de même, aujourd'hui, ce groupe docile fait d'incessantes variations sur les sublimes profondeurs et les exquises délicatesses du même auteur. Il est donc absolument inutile de combattre pour le génie du grand tragique. La convention s'en est mâée. La protection constante de Shakspeare est un