JULES CÉSAR - DE SHÀKSPEARE
4 juin 4888.
Le JtUes César de Shakspeare est un drame sévère, sans tmme, et partant sans amour. Il n'y a guère que deux scènes féminines : celle de Portia voulant connaître, par anxiété d'épouse étroitement unie à son mari, les secrets de Brutus, et celle de Galphumia essayant d'empêcher César d'aller au Sénat, le jour des Ides de mars. Il faut trouver son émotion dans les scènes* historiques, dans les effets de diéâtre que Shakspeare a pu tirer du récit de Plutarque. Car la pièce le suit pas à pas, ce récit de Plutarque. Mais Shakspeare, comme l'a dit Schlegel, sait découvrir le point de vue poétique pour chacun des phénomènes du passé; sans rien changer à une action, il la sépare de la chaîne
sait tant des prétentions de ScUegél et de la oonflanœ de ses lecteurs : c Nous vîmes avec joie et orgueil, dit Heine, notre belliqueux compatriote démontrer aux Français que toute leur littérature dasâque ne vaut rien, que Molière est un boufbn et un Ikroeur, et non pas un poète; que Racine a également bien peu de valeur, et qu*en revandie nous autres Allemands, nous sommes incontestablement les dieux du Parnasse. • L'ironie de Heine trouverait encore à s*exercer aujourd'hui. Mais qui l'oserait T Et qui a hérité de l'esprit et de la vivadté sarcastique de l'auteur des ReUebilderf
Nous avons l'air de tourner autour de cette première représentation des Mdninger, en évitant d'en parler. Cest que, tout en étant frappé de cette mise en scène, de tant de science, d'une si curieuse discipline, d'effets si ingénieux, nous n'avons pas eu l'impression d*art saisissante, originale, qu'on nous annonçait. Tout a été prévu, réglé, combiné d'après les documents authentiques ou le texte du poète. La figure et le corps des acteurs répondent à ce qu'on sait des Romains qu'ils représentent. On a un Cassius suffisamment maigre, et un Antoine suffisamment gras, pour justifier ce que Shakspeare fait dire à César : « Je veux près de moi des hommes gras, des hommes à la face luisante et qui dorment les nuits ; ce Cassius, là-bas, a l'air maigre et famélique : il pense trop. De tels hommes sont dangereux. » Les comparses agissent et jouent leur personnage en conscience. Tous les ustensiles pourraient être des objets de musée, s'ils n'étaient pas imités. Les décors reproduisent les édifices de la Rome de César. Mais
TOUS avez beau dire, avec toutes œs vérités-là, vous n'avez ni la vérité tragique ni la vérité romaine. « Ça sent le romain, ici, • disait gaiement Tarchéologue de la Grammaire de Labiche. Eh bien ! les Mdninger, ça ne sent pas le romain. Cest romain, en tous ses détails, c'est scrupuleux, et cela reste allemand. Gela sent l'université et la caserne allemandes, c'est plein de science avec un noble souci d'art, et on y retrouve l'influence de cours bien donnés et d'une landtvehr bien exercée.
Du reste, la dernière partie du Jules César : les plaines de Philippes et le champ de bataille, ne peut produira qu'une mise en scène très naïve. Les combats sur le théâtre, les grands coups d'épée sur les boucliers, avec sonorités de casseroles, ne parviendront jamais à se fairo prondro plus au sérieux, que les anciens combats à • l'hache » de l'ancien Cirque. Toute cette figuration belliqueuse est forcément ridicule. Les récits de la tragédie classique, dont on s'est tant moqué, pouvaient donner, par la grandeur, par l'éclat des images, la vision de ces tueries. On s'adressait à l'imagination, et l'imagination, quand elle est frappée, voit tous les spectacles qu'on évoque. Hais vouloir nous procurer l'illusion d'une vraie bataille avec de pauvres comparses dont on a très patienmient marqué les entrées, les coups et les chutes, cela semble être d'un art très raffiné, et c'est d'un art enfantin. On se donne un mal énorme, avec un sérieux très louable, pour n'arriver qu'à des effets plaisants.
Les scènes qui nous montrent les mouvements de la foule, le groupement des conjurés, la séance du Sénat,
reflorement, It disptritioii des lènaleiin tprts le meiirtitt de César, et surUmt les impressioiis tnmokiieiues dn peuple romtin au Farom, d'atx)rd •cyiamant Bratus, d pois retoomé, enfiévré per It tëxâe doalev et les merveilkoses insinaatioiis d'Antoine» toat odt est ré^é et développé avec beaaooap de sdenoe. C'est plus agité que vivant; on voit beaucoup de bras levés, dont les mouvementi semblent plutôt des exercices hygiéniques que des signes
Et des figurants, au premier plan, mnttiplient des gestes excessi& en ayant l'air d'échanger des paroles qu'ils ne se disent évidemment pas et qu'ils n'auraient pas le temps de se dire. Les cris non plus ne vous donnent pas la sensation d'être des vrais cris de foule. C'est véhément avec tranquillité.
Mais qu'est-ce que cela prouve, sinon que cette vérité des mouvements et des exclamations d'un peuple est impossible à obtenir de comparses, même d'artistes véritables qu'on engagerait pour ce modeste oflBce? Et c'est la moins intéressante des vérités qu'on puisse d^nander au théfttre.
La passion d'un certain homme et la passion d'une certaine femme, voilà qui aura toujours action sur nous, mille fois plus d'action que toutes les passions collectives.
N'en rendons pas moins justice aux Meininger, à la direction éclairée qui les anime, à la très haute ambition artistique qui a pu composer et mener à bien de pareils spectacles, à l'effort, à la conscience obstinés de tous ces artistes, qui servent l'art, comme on sert son pays, par le
même sentiment da devoir. Les tons des décors, qui ressemblent parfois à des papiers peints, et leur absence de perspective peuvent paraître désagréablement primitifs, la diction des acteurs peut sembler bien gauche, même les scènes populaires peuvent ne pas produire tous les effets de réalité qu'on nous annonçait. Mais, cependant, l'ensemble est extrêmement curieux. On a dépensé beaucoup de travail, une intelligence très déliée, un souci très méticuleux dans les moindres détails de ces représentations.