MARIE STUART - DE SCHILLER
48 juin 4SS8.
Est-ce par respect historique que les Mèininger nous donnent, après la trilogie de Wallenstdn, la tragédie de Marie Stuart? En effet, Schiller a composé Marie Stuarl, après avoir fait représenter à Weimar, le 18 avril 1799, le Camp de Wallenstein ; le 17, (e^ Piccolomini et le 20, la Mari de Wallenstein, Le 14 juin 1800, Marie Stuart était jouée pour la première fois, à ce théâtre de Weimar, dont Gœthe était le Ghronegk, soucieux aussi de mise en scène, mais à la façon d'un poète, pour qui l'art dramatique est autre chose que des gesticulations de comparses, des choix de mobiliers et des bruits de coulisses. Si Ton a tenu à nous offrir Marie Stuart, à son ordre de composition, après Wallenstein, ce scrupule d'histoire littéraire est louable. Les Mèininger ont tant de ces scrupules solennels, qui sont le plus clair de leurs talents, par lesquels ils remplacent cet art frivole et français de la diction et cette scienee à faire parler les passions et les
caractères avec justesse et variété, qu'on peut bien leur faire honneur de ce scrupule chronologique.
n paraît qu'après Wallenstein, avant d'écrire Marie Stvartf Schiller eut l'idée d'étudier un poète dramatique, dont le nom avait pénétré en Allemagne, GomeOle. Le grand Gœthe connaissait très bien cette littérature française du xvii* siècle, comme il fut ensuite attentif aux débuts et aux audaces du romantisme ; et l'on sait, par les confidences du fidèle Eckermann, avec quelle ouverture d'esprit il jugeait toutes les œuvres, classiques ou autres, de la France. Mais Schiller, comme Lessing, comme Schlegel, avait probablement une irritation allemande contre la pernicieuse domination de la littérature française, et voici ce qu'il écrivait à Gœthe, le 31 mai 1799 : « J'ai lu de Corneille Rodagune^ Pompée et Polyeucte, et j'ai été étonné de Fénorme imperfection de ces œuvres, que j'avais entendu vanter depuis vingt ans. Action, composition dramatique, caractères, mœurs, tout, jusqu'aux vers, ofiBrent les plus grandes &utes, et la barbarie d'un art qui est à ses commencements ne suffit pas à les excuser. Car le faux goût qu'on trouve souvent dans les œuvres les plus remarquables, nées à une époque inculte, n'est pas uniquement, n'est pas principalement ce qui y rebute. C'est la pauvreté de l'invention, la maigreur et la sécheresse des caractères, la froideur dans les passions, la fidblesse et la raideur dans la marche de l'action, le manque absolu d'intérêt. Ses caractères de femmes sont de misérables caractères, et je n'ai trouvé heureusement traité que l'héroïque proprement dit ; encore cet élément, qui par lui-
même n'est pas tris riche, est-il trtité d'une minière mdfonne. Rtcine est incomparablement jdnsprësderexcelhiit, bien qu'il offre tous les ?ices de là manîAre frangaiae et qu'en scmmie il soit un peu fidble. »
C'est avec cas impressions sur les tragédies comâiennes, que Schiller s'est mis i écrire Marie Sumi. Sa tragédie i lui n'en a pas souffert. KUe a de la force et du pathétique. Mais on ne peut pas dire que le Polyeucte, tout héroïque et subtil qu'il soit, ait vu sa fortune diminuer, après le piteux eîH qu'il a produit sur SchiUer. Les maîtres ont, du reste, le droit de m^riser ce qui est contraire à leur tempérament et à leur art. Et quand Ingres dit de Rnbens : c C'est le démon », il est dans son rftle, et il a raison.
Nous n'avons donc cité ce jugement de Schiller sur Corneille que conmie curiosité, et aussi pour expliquer que certaines beautés de ce poète tragique et germanique sont en même temps trop rudes et trop naïves pour notre goût. Ne cherchons pas ce qu'an Corneille ou un Racine eussent tiré de ce sujet de Marie Stmrt. SdiiUer y a eu émotion et grandeur, car elle a de la puissance cette scène des deux reines au troisième acte, où la vaincue, la prisonnière, parie avec de si sanglants mépris à celle qui règne et qui la condamnera à mort ; et tout ce dnquième acte, plein des adieux de Marie Stuart, qui va marcher à Fécha- Êmd, est d'un pathétique profond.
Schiller prenait ses libertés avec l'histoire, et il devançait le mot plaisant et hardi de Dumas : « On peut violer l'histoire, pourvu qu'on lui fosse un enfont. » Clomme il a
montré pluB tard Jeanne d*Arc troublée à la vue de l'anglais Lionel, il a montré Marie Stuart éprise deLeicester. Et, sortout, il met les sensibilités, les délicatesses, les belles fiertés du côté de l'Écossaise. Elle est Théroine, elle est l'enchantement et la douleur du drame. Tandis qu'Élisabedi a des durées hypocrites et des jalousies de femme dans ses inflexibilités de reine.
Le procès n'est pas encore fiai entre les deux ritries. Genx qui tiennent pour Élisabethont établi que là délicieuse et infortunée Marie Stuart n'était pas seulement galante, qu'elle était perfide, qu'elle avait endormi par ses feintes earesses les méfiances de ce feible Damley, son second mari, dont Bothwell allait la débarrasser. Le catholicisme et le protestantisme se sont mis de là partie, et s'il y a des historiens, uniquement soucieux de la vérité historique, qui se sont prononcés, les uns pour la reine d'Angleterre, les autres pour la reine d'Ecosse, il y en a aussi, d'autant mieux disposés i déclarer Marie Stuart une pure victime, qu'elle a dit au vieux Melvil, au moment de mourir : a Je meurs ferme en ma religion, vraie catholique, vraie Écossaise, vraie Française. » a Toutes les croyances, tous les patriotismes et les nationalités invoqués ici par Marie Sluart, disait un critique bien peu orthodoxe cependnt, lui ont feit un long écho et lui ont répondu avec pleurs et avec amour >.
L'autre jour, â l'Académie de Belgique, M. Kervyn de Lettenhove et M. Philippson débattaient encore, avec notes savantes et ripostes vives, cette question du meurtre de Damley et de la part qu'y eut Marie Stuart. On connaît le
livre grive, serré, et de oondaskms tccaUintes, de M. MigDet. El nous avons analysé autrefois, avec de justes doges, un volume très intteessant| plein de détails très curieux, où M. l^esener reprend, en érudit, la thèse de l'innocence de Marie Stuar(.
Les historiens sévères ont eu beau préciser les fidts, dter des dépositions de tteioins, de târriUes pandes extraites des lettres mêmes de Marie Stuait, elle garde son empire sur les imaginations, elle reste charmante et digne de pitié pour la postérité. Walter Scott a dit, dans son roman FAbbé, le mot définitif : • Eh bien ! on peut dire tout ce qu'on voudra, maint noble cœur prend parti pour Marie Stuart, même quand tout ce qu'on a dit d'elle serait vrai. > Elisabeth a triomphé, mais sa belle victime a eu sa revanche, et les poètes, qui touchent les foules et font les illustres destinées haîssal)Ies ou adorables, lui ont fait regagner toutes ses souverainetés.
Elle a été belle. Et cette beauté, le grave LHèpital la célébrait lui-même en vers latins ; Ronsard nous a chanté c l'or de ses cheveux annelés et tressés >, et le moqueur Brantôme les admirait aussi ces a cheveux si beaux, si blonds et cendrés >. Ah ! cela défie encore, à travers les siècles, les rigueurs de jugement, ces grâces éblouissantes d'une Marie Stuart, ces blancheurs de teint, ces tailles de déesse et ces yeux de fenmie ensorcelante ! Les belles les plus condamnées retrouvent avantage même auprès de ceux qui n'ont pu les voir, et que troublent cette vision de beauté prestigieuse et ces récits de passions allumées.
Et puis, Marie Stuart, vaincue, emprisonnée, a parlé
fièrement à son ennemie, au milieu de ses plaintes naïves. Douceur triste et redressement superbe, cela lui gagnait encore toutes les âmes. Elle a son charme doux et une dignité calme et admirable quand elle écrit, le 8 novembre 1882, à Elisabeth : « Votre prison, sans aucun droit et juste fondement, a déjà détruit mon corps, duquel vous aurez bientôt la fin s'il y continue guère davantage, et n'auront mes ennemis beaucoup de temps pour assouvir leur cruauté sur moi : il ne me reste que l'âme, laquelle il n'est en votre puissance de captiver. > Perfide envers Damley, si vous voulez, elle était là d'un héroïsme sino&re et touchant, conmie ses dernières paroles d'humilité et de pardon ne laissent plus c voir en elle aucune tache du passé qu'à travers les larmes > .
Donc, ce sujet de tragédie était beau. Et Ton s'étonne qu'il ait fallu attendre Schiller et Lebrun, qui l'a imité, pour que Marie Stuart triomphât sur la scène. Un vieux poète, Montchrétien, de l'école de Gamier, avait fait, à la vérité, V Écossaise; Boursault et Regnault avaient écrit deux méchantes pièces, sous le titre de Marie Stuart. Hais Schiller a l'honneur d'avoir le premier fait œuvre tragique et d'éclat sur cette émouvante histoire.
Quand M. Lebrun, en 1820, fit jouer cette Marie Stuart, imitée de Schiller, sa plus grande victoire au théâtre — ce beau rôle créé par HP* Duchesnois, et que la grande Rachel reprit avec puissance — , un anonyme, piqué du succès de H. Lebrun, fit imprimer une sienne Marie Stuart, qui sonuneillait depuis quelque trente ans dans les cartons du Théâtre-Français. Et il révélait en
mftme temps une bien amostiile et péduite dédartlkm de La Harpe, à qai il afait soomie aatrefois aoii maaiUGrit : c Votre pièce est asses bien écrite, lui avait r^nda La Harpe, mais le sujet n'est nollemeot pnqpre an tMitre ; s'il Tétait, Voltaire ou moi nous noos en serions «aiparés.» Candide assurance de l'auteur des BarmécUiÊ.
Mais La Harpe pouvait s'emparer de ce défectueux sujet, et que Schiller, ni même Lebrun n'y podissent rien. On le trouverait un peu terne aujourd'hui, c^ bonnéle Lebmn, dont le classicisme avait, en 1820, quelques pressentimmtB, quelques inquiétudes de romantisme. Et n'avait été W* Rachel, sa voix pénétrante, son pathétique et son charme, et le grand air de noblesse dont die foudroyait Elisabeth en lui disant les deux vers célèbres :
Si le Ciel était juste, indigne souveraine.
Vous seriez à mes pieds, et je suis votre reine,
Marie Stuart de M. Lebrun n'aurait pas eu probablement son regain de gloire et d'attendrissement. Mais la Ristori est venue, altière aussi et émouvante, qui a redonné â ce sujet tragique toute sa force.
Avec les Meininger, restituteurs scrupuleux des oeuvres, à ce qu'on nous dit, l'œuvre de Schiller est un spectacle dont les curiosités sont savantes — savante puérilité — , dont les meubles, tapis, rideaux de velours, candâabres d'argent, écrans authentiques, portraits avec vrais cadres, attachés par de vraies cordes, ont été rassemblés patiemment, et d'après des documents sûrs. Hais les personnages, tout magnifiquement habillés qu'ils soient, on ne les voit
pas; les grandes scènes, celle du troisième acte, cdlè du dnquiëme acte, on n'en a qn'une indication mécanique, sans passion, sans réalité, sans aucun intérêt de diction au de jeu. Et les longueurs de la pièce, car Schiller a la conscience allemande dans les développements de ses scènes, se font cruellement sentir avec c^te interprétation où aucun cri de fierté vraie ne vous secoue, où aucun accent douloureux ne vous a paru sincère.
On dirait d'un poème, publié avec un commentaire détaillé, érudit, surchai^ de notes explicatives, et dont les vers seraient boiteux, et toute l'émotion altérée. On aspire, après des représentations comme celle-là, de luxe si industrieux, d'exactitude si prétentieuse, de science si abondante dans les dessous et les fonds du théâtre, et de si chétifs mérites dans tout ce qui devrait faire sa vraie force et sa vie propre, on aspire à un art dramatique sans aucune mise en scène, on aspire aux écriteaux de Shakspeare, à l'unique décor vague où se jouaient de belles œuvres, que de grands artistes, pleins de passion, suffisaient à rendre réelles, saisissantes, de la plus impérieuse et de la plus entière illusion.
C'est curieux, la minutie de la mise en scène et que le régisseur soit devenu le ressort principal ; le poète et les acteurs, des rouages secondaires. Mais quelle fatigante et décevante curiosité ! Et dans cette science même, quel artificiel lourd, que de disproportions, que de recherches inutiles et qui nuisent â la vérité de l'émotion, que de vues fausses de ce qui agira le plus sûrement sur les spectateurs ! Allez voir l'intéressant, historique et copieux
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matériel de la Marie l^uart des Mdninger. QuImpcNie que l'Elisabeth fiisse sourire, qae la Marie Stoart ne fiuse pas jdearer, qae le Leiœster ait de vieilles conventions dans œ cadre qui veut Atre réel, vous poorrez admirer tout ce que M. CSirone^ — Tartiste principal et invisible des Mebmger — a rassemblé et ré|^é. Nous avouons, en toute humilité, que nous garderons peu de chose de cette admiration-lâ.