LE MARCHAND DE VENISE - DE SHAKSPEARE
^ juin 4888
Étrange pièce, ce Marchand de Venise^ que Schlegel, le traducteur, l'historien de la littérature dramatique, appelait c un des ouvrages les plus parSadts de Shakspeare » . Drame féroce et comédie galante, action précipitée et pittoresques épisodes, paroles de réalité palpitante et discours de poésie raffinée, de maniérisme ironique, ce Marchand de Venise possède tous les tons, et ne s'astreint pas plus à l'unité de sujet qu'à toutes les autres. Et quelles hardiesses dans cette mise en œuvre de la ballade de GemtUus, ou de la Nouvelle da Pecorone, sources légendaires auxquelles Shakspeare, d'après François-Yictor Hugo, a puisé les éléments de son Marchand de Venise !
En cette fin de xvi* siècle — la pièce est de 1598, croit-on — , le juif était encore le maudit, celui sur qui toutes les haines, tous les mépris sont légitimes. Et Shakspeare imagine ce Shylock, dont la vengeance n'est que représailles, jetant cette admirable apostrophe sur l'égalité de l'Israélite et du chrétien dans la souflBrance,
Nous ne voyons, nous, dans ces brillantes satires, que des traits de la Gélimène se marquant en Portia, qui a en d'avance Tesprit de Gélimène, sans rien de sa coquetterie sèdie et de ses artifices de nature.
La première édition du Shakspeare, traduit par François-Yictor Hugo, reproduisait, en &c-similé| le titre tout entier, et il est long, du Marchand de Venm, imprimé en 1600k Yoid ce titre, où Ton voit que Portia tedt personnage principal de la pièce, non moins que Shylock : La très excellente histoire du Marchand de Venise. Avec rextrêmeHruaiUé que numstra Shylock, le Juif ^ envers ledit VMTchand, lui voulant couper une juste livre de sa chair: et la conqueste de Portia par le choix des trois coffrets. Comme elle a été diverses fois représentée par les serviteurs du lord chambellan. Ecrite par William Shakspeare. A Londres f imprimé par L R. pour Thomas Heyes^ et mise en vente au cimetière de Pauly au signe du Vert Dragon, 4600. /
Tous voilà bien renseignés. Et nous vous souhaiterions de la rencontrer, si vous avez goût pour les richesses de bibliophile, cette introuvable édition dont le titre est un na!f résumé de l'œuvre.
Cette comédie galante, cette idylle alambiquée de Portia et de Bassiano, de Nerissa et de Graziano, de Jessica et de Lorenzo, toutes ces scènes délicates, avec musique, rêveries poétiques, jeux de mots précieux, sont ingénieusement ménagées entre les scènes de caractère et de drame que Shylock remplit. Après ce quatrième acte si mouvementé, où le juif réclame son dû : la livre de chair d'Antonio, où
Portia, en docteur, rend sa sentence libératrice, où les incidents se développent avec tant de force — angoisses d'Antonio et de ses amis, tous les ricanements cruels, et puis l'épouvante et l'écrasement de Shylock — , après cet acte émouvant, terrible, la pièce se termine en pastorale souriante. Les amants réunis devisent, aux sons de la musique. Elle est fort en honneur, dans le Marchand de Venise, cette musique bienfaisante. Portia veut que la 'musique résonne, pendant que Bassanio, le prétendant élu par elle, tentera l'épreuve des coffrets. Idée charmantei d'une Italienne de la Renaissance. Et Lorenzo, dialoguant avec sa Jessica, et lui faisant admirer le clair de lune et l'harmonie de la nuit, dit la phrase célèbre : « L'homme qui n'a pas de musique en lui, et qui n'est pas ému par le concert des sons harmonieui, est propre aux trahisons, aux stratagèmes et aux rapines. Défiez- vous d'un tel homme. > Et quand les mélodies se taisent, les amants s'expliquent, les querelles charmantes de Portia et de Bassanio se dissipent, tout finit par des sourires et des baisers. Gaieté, parfums, fraîcheur, ivresse amoureuse, ainsi s'achève ce drame de vengeance.
Shakspeare, qui a fait son Shylock si vivant, et plus martyr que méchant, a eu encore une idée qui n'est pas de son temps, en arrangeant le mariage de la juive Jessica avec le chrétien Lorenzo : L'antagonisme des deux races, dit Saint- Victor, dans son analyse éclatante du Marchand de Venise, se réconcilie dans l'amour ; la haine des pères se fond dans le baiser des enfants. Et il l'a curieusement caractérisée cette Jessica, sitôt convertie qu'enlevée, c Elle
court au baptistère, du même élan voluptueux dont les nymphes des tableaux galants du xviii* siècle, lascivement enlacées à leurs ravisseurs, se précipitent vers la a Fontaine d'amour >. C'est une Rosine juive, qui traite son père en tuteur morose et livrerait au rasoir d'un fîgaro de Venise toutes les barbes du Sanhédrin. »
Hais ce n'est pas de la pièce que nous devrions parler, ni de son originalité, de ses nouveautés puissantes, de son pathétique mêlé de comique, de ses grâces et de son esprit, de ses hors-d'œuvre et de son euphuisme. Il s'agit surtout du Marchand de Venise des Meininger^ et non de celui de Shakspeare. Ce qui ne veut pas dire que l'un soit très différent de l'autre. Evidemment, le brillant, le galant, le poétique de la pièce de Shakspeare, tout le vif et le voluptueux, toute la couleur italienne, tout le frémissement vénitien, toute cette ardeur est transposée à l'allemande, par les Meifwiger, C'est de l'ivresse vénitienne, bien exprimée, après avoir été bien a meiningerée». Mais cette réserve faite, empressons- nous de louer bien des parties de la mise en scène, et, cette fois-ci, de l'interprétation des acteurs.
Conmie mise en scène, il y a, au deuxième acte, une vue de Venise, avec canal, pont, gondoles, des lueurs lointaines et des degrés d'ombre qui s'épaississent sur le décor, une vue de Venise des plus pittoresques. A la nuit profonde, quand Shyiock remonte le pont, et un peu avant que le carnaval envahisse la scène, ce décor ténébreux, avec ses quelques touches de lumière, piquées çà et là, est comme un grand tableau de Rembrandt. C'est une œuvre d'art, dans sa curieuse et saisissante obscurité. Et le carnaval,
qui éclate dans cette nuit, est d'un beau fouillis et d'un étincellement étrange. La scène du tribunal est fort bien encadrée aussi et bien groupée. Le doge, hermine et or, les dix, en robe rouge, les plaideurs et témoins, le peuple de Venise, dans une tribune, tout cela est d'un arrangement savant, et ce pittoresque ajoute à la force, à la variété, au dramatique de la scène. Nous aimons moins les scènes qui se passent chez Portia, en ce château de Behnont, qui devait avoir tant d'élégance et de si poétiques raffinements.
Ce palais et ces jardins d'une enchanteresse de grâce si fine sont un peu ternes. Mais Venise la nuit et l'acte du jugement, au Conseil des Dix, sont des morceaux remarquables, où il n'y a qu'à louer.
Les acleurs ont paru bien plus à leur avantage dans le Marchand de Venise que dans Marie Siuart. M. Max Grube, qui joue Shylock, avait la tâche la plus rude. Le rôle a des effets certains et qui ne sont pas très difficiles, quand on sait son métier. Schlegel a dit : « Les nuances inimitables de ce rôle ne peuvent être saisies que par un acteur consonmié. » Oui, pour rendre et animer toutes ces nuanceslà. Mais les traits principaux ont tant de relief, qu'en les marquant quelque peu on a action sur le public. M. Max Grube ne se borne pas à ces oppositions aisées de la colère sarcastique, de la violence résolue et des lamentations misérables de Shylock. Il a eu de la composition, des jeux de physionomie, des variétés d'accent, des mouvements, des affaissements de corps, qui sont d'un artiste. Ce Shylock a été joué avec des mérites de comédien. — Le joli
rUe de Lanoelot, de galté subtile, mais si vive, a été fort bien joué aussi. Et M. Garl Gœmer y a eu de la verve et de la fantaisie.
G*est la belle M*^ Lindner qui représente la belle Portia. Elle a un costume de velours bleu, d*éléganoe bien ample» original, et d'une nuance charmante, mais qui lui été de sa sveltesse et de sa grâce de contour. Au dnquième acte, elle a une robe moins abondante, et qui lui sied mieux. ]P* Lindner dit gentiment, et non sans malice, ce réle délicat, souriant, spirituel de Portia. On s'étonne toujours que cette jolie fenmie n'ait pas une jolie voix. Au dnquième acte, à rentrée de Portia, Lorenzo dit : a C'est la voix de Portia, ou je me trompe fort. > Et Portia répond : « Il me reconnaît conmie l'aveugle reconnaît le coucou : — à la vilaine voix. » Nous n'avons garde d'appliquer cette phrase de son rôle à W^ Lindner. Et on la reconnaît surtout à son profil fin, à sa taille élégante, à ses aimables mérites de comédienne, qui n'ont pas besoin d'avoir im charme et un accent personnels, pour plaire à tout le monde.
La Jessica des Mâninger est très agréable à voir aussi. Et elle a bien la beauté hébraïque de cette juive, dont la vraie religion est sa passion. Jessica, dans cette aventure vénitienne, a, comme l'a dit Saint-Victor, « la volupté de la Sulamite transportée dans les jardins du Décaméron. »
Sophoele