M. MOUNET-SULLY
48 avril 4889,
Dans sa Lettre à r Académie française^ Fénelon a écrit ceci : « M. Racine, qui avait fort étudié les grands modèles de l'antiquité, avait formé le plan d'une tragédie française d* Œdipe, suivant le goût de Sophocle, sans y mêler aucune intrigue postiche d'amour et suivant la simplicité grecque. Un tel spectacle pourrait être curieux, très vif, très rapide, très intéressant : il ne serait point applaudi, mais il saisirait. 9 Fénelon ne s'est pas trompé sur les qualités du spectacle. Mais les spectateurs ont fait ce que l'auteur de la Lettre à V Académie n'attendait pas d'eux. Dsont applaudi. Ils n'ont pas été saisis seulement ; ils ont éclaté en applaudissements, aux plus tragiques moments de YŒdipe de Sophocle, fidèlement rendu par Jules Lacroix. Que l'artiste Mounet-Sully ait eu la grande part de ces applaudisse-
ments, il n'importe. Le résultat est là : Œdipe Roi, qu'on public lettré avait applaudi à la Comédie française de Paris, a été accueilli par de bruyantes acclamations, le jeudi 18 avril, au théâtre de la Monnaie de Bruxelles.
Et cependant, nous n'avons pas eu le spectacle dans son harmonie, les tableaux que forme cette trag^e, avec leurs justes proportions et leur style pur. Il n'était guère possible de nous donner, avec nos figurants, peu &çonnés aux nobles attitudes, au rôle du chœur du drame antique, une vision de ce théâtre grec qui était à la fois poésie, musique, chorégraphie, sculpture et peinture. Les personnages accessoires de la pièce n'étaient pas représentés par des artistes supérieurs, ayant voix sonore et fermeté d'accent. Et, bien que le fond du tableau n'eût pas la vérité, la beauté sévère qu'il fallait, en tous ces détails, â une pareille œuvre, elle a eu prise sur nous, l'œuvre puissante; H. Mounet-SuIIy a suffi â en montrer les lignes sculpturales, à en accuser les reliefs savants, à en exprimer le pathétique terrible.
C'est une suite de tableaux, des groupes qui devraient se succéder, aux sons d'une belle musique. On les a déjà dénombrés, ces tableaux successifs : OEdipe et son peuple suppliant, OEdipe fier et hautain et Créon ; OEdipe furieux et Tirésias ; OEdipe anxieux et Jocaste ; OEdipe aveugle et écrasé par la fatalité ; OEdipe prenant le chemin de l'éternel exil, le bâton de vagabond à la main ; toutes ces scènes sont d'admirables tableaux tout faits, où la poésie, les accords des instruments et des voix complètent une harmonieuse sensation d'art.
Wagner a voulu quelque chose d'aussi harmonieux, dans ses drames lyriques où il a disposé aussi de vrais tableaux, des effets pittoresques, dont sa musique profonde traduit la pensée et les émotions. Vous vous rappelez peut-être comment M. Charles Tardieu a ingénieusement parlé, dans ses Lettres de Bayreuth, de ces tableaux de Parsifal, de Tristan et Yseult, et nous avons reconnu de ces scènes faites pour la peinture dans Y Anneau du Nibelung. Mais Wagner a trop proclamé lui-même ce qu'il entendait prendre au théâtre antique, à la tragédie grecque, pour qu'on ne s'étonne pas de lui retrouver ce concert de tous les arts que Sophocle avait réalisé, il y a plus de deux mille ans.
La grande sensation i'Œdipe Roi n'a pas été dans ces beaux tableaux du drame, bien que M. Mounet-Sully nous en ait déroulé tous les aspects saisissants ou nobles ; elle a été dans le drame même, dans cette action si fortement conduite, dans ces révélations si bien amenées, qui font l'effroyable certitude d'OEdipe. Il croit avoir échappé à l'oracle fatal, qui lui prédisait sa destinée : assassin de son père, époux de sa mère. Il a fui Gorinthe où il a été élevé, où il passait pour fils du roi Polybe et de la reine Mérope. Mais vous savez la légende d'OEdipe, et il n'est pas nécessaire de vous rappeler comment cet ^fant de Laïus et de Jocaste, qu'on avait voulu tuer pour qu'il ne fût pas parricide et incestueux, voit son sort s'accomplir, rencontre Laïus en un chemin étroit, le frappe d'un coup mortel en se défendant, épouse Jocaste, après avoir sauvé le royaume de Thèbes, que le Sphinx allait détruire.
Nous ne cherchons pas ce que peut être cette tragique
situation d'OEdipe, pour notre humanité actuelle, si notre psychologie y relèverait les mêmes tortures. M. Jules Lonattre, qui n'a jamais peur de réduire i leur vérité absolue les plus redoutables questions morales, a examiné œ cas improbable d*un monsieur d'aiyourdliui, découvrant que, douze ans plus tôt, étant en état de légitime défense, il a, sans le savoir, tué son père, un père qu'il n'avait jamais vu, et qui avait voulu le supprimer quand il était petit. ¥X la seconde découverte, celle du mariage de ce monsieur avec sa mère, serait assurément plus troublante que la première. Mais enfin, dit M. Jules Lemaltre, votre malheur ne serait qu'une conception de votre esprit. Vous auriez l'idée que vous devez souffrir, plutôt que vous ne souffririez réellement ; ou mieux, vous souffririez de ne pas savoir quels devraient être au juste vos sentiments. Ce serait un hébétement plus qu'une douleur.
C'est subtil, de si bien démêler ce que pourrait éprouver un Œdipe moderne. Mais la force du drame de Sophocle n'est pas dans les déchirements que cause à OEdipe son parricide et son inceste : elle est dans la façon dont la vérité se trahit à ses yeux. C'est d'une admirable simplicité, et d'une puissance émouvante. C'est aussi bien fait que du d'Ennery, sans aucune combinaison apparente. Tout vous est annoncé, dès le premieracte. Le devin Tirésias, provoqué par Œdipe, accusé par ce roi d'être avec le prince Gréon un ourdisseur de trames, un artisan de complots, lui a révélé tout ce que le drame fera éclater successivement. On sait tout, par les apostrophes véhémentes de Tirésias. Le public n'aura pas de surprise. Il n'aura pas cette
I incertitude de l'événement n, qui est, au dire d'Aristote et de sa docte cabale, pour parler comme Sganarelle, le grand intérêt du théâtre.
H. d'Ennery n'aurait pas manqué de nous en donner, de l'incertitude sur Tévénement. Et H. Sardou a soin d'ordinaire de nous ménager ces erreurs, de nous mettre sur de fausses pistes, par lesquelles nous puissions avoir étonnements et secousses. Sophocle n*a pas eu besoin de ces artifices, de ces malices, pour être un dramaturge consonmié, un prodigieux homme de théâtre.
Et de même qu'il n'usait pas de ces moyens de raviver l'attention, en la trompant, il n'a pas eu de cette émotion de convention, de ce pathétique de théâtre, tirés des prétendues presciences de cette voix du sang, qui a fourni tant de mots déclamatoires, factices, â notre théâtre moderne. Voltaire, dans son Œdipe, prête de ces mots de la voix du sang, des mots de rhétorique qui veulent être terrifiants, â Œdipe racontant le mœurtre de Laïus, â Jocaste épousant son fils. L'un et l'autre, ils ont de ces pressentiments arrangés, que Fauteur imagine pour qu'ils soient des allusions frappantes à ce que nous, public, nous savons. Et la Jocaste de Voltaire y mettait une surprenante galanterie, une politesse bien ridicule, quand elle disait â Œdipe, â la fois son fils et son second mari, et conune explication préventive, probablement, de sa tragique aventare :
Et je m'applaudissais de retrouver en vous, Ainsi que les vertus, les traits de mon époux.
U n'y a aucun de ces mouvements faux, aucun de ces
nier acte. C'est plein d'épouvante, et cela vous laisse, avec une secousse profonde» une grande impression d*art. M. Moun^-Sully dit admiraUement ce rAle d'Wdipe, et il n'y abuse pas de ces mélopées soutenues» de ces exclamations I»t>longées, dont le lyrisme lui a valu plus de raillmes» ou du moins» plus d'étonnonents que d'éloges. Il le dit» presque avec sobriété, dans ses éclats puissants. Et il le joue en grand artiste» comme attitudes» mouvements, modèles tout prêts pour le peintre et le sculpteur.
Jaeqaes Offenbaeh
7 octobre 4880.
Jacques Offenbach, l'inventeur et le maître incontesté de Topérette, vient de mourir. Il laissera un nom, puisqu'il a créé un genre, dont il a été le représentant le plus brillant et le plus fécond. Même quand sa verve s'est fatiguée, elle a été de meilleure qualité que celle de ses successeurs et rivaux.
On a imaginé depuis quelques années un art parisien* Nous avons des pièces parisiennes, une littérature parisienne. Offenbach, Memand de Cologne, avait trouvé, bien avant cette littérature nouvelle, la musique parisienne. n avait un avantage sur ceux qui ont repris après lui cet art d'allure piquante et de raillerie volontaire. C'est qu'il y avait de la musique dans sa musique parisienne. U y a bien peu de littérature, d'ordinaire, dans la littérature parisienne. Nous mettons i part MM. Meilhac et Halévy,
écrivains parisiens qui ont une plume. Mais la foule des reporters et des échotiers de théâtre, qui s'est intitulée bravement la littérature parisienne, a bien peu de rapports avec le style et Toriginalité; elle n'a qu'une certaine facilité à user de la « blague », puisqu'il faut l'appeler par son nom, et de la parodie.
Offenbach a introduit la parodie dans Topera. Ou, du moins, il en a fait, avec sa l^reté de main, un efiTet nouveau, car M. AmbFoise Thomas nous avait déjà donné, dans le Caïd^ une caricature des formules et des finales italiens.
Quand Offenbach donna ses premières opérettes, le courant de l'époque n'était pas au sérieux. On vivait sous l'empire, un régime dur, mais dont la dureté était appliquée par des gens qui tenaient à être gais. La solennité apparente des ministres se doublait d'une moquerie intime de toutes les solennités. On était souvent féroce, mais en s'appliquant toujours à paraître bon garçon. Une poigne de fer avec des gestes familiers. C'est l'époque, qu'un de ceux qui y faisaient figure a si bien caractérisée après les effrondreraents de Sedan : « C'est égal, nous nous sommes bien amusés. ')
Offenbach avait bien compris cette époque, et il en a été le musicien. Il a fait de la musique amusante. Aussi, quelle place il occupa bientôt dans la faveur publique ! Dès qu'il se fut dégagé de la petite opérette, où la raillerie n'avait pas encore pris tout son vol, après Orphée aux Enfers, il eut toute une série d'œuvres : la Belle Hélèm^ Ut Vie parmenne. Barbe Bleue^ la Grande Duchesse de
Gérohtein^ qui furent accueillies comme Fart véritable de leur temps. C'était juste. On avait là, avec des mérites d'élégance, d'éclat, de finesse, une façon charmante de prendre les sentiments sérieux en gaieté. Sous des paroles émues d'anciens drames, sous des situations majestueuses, couraient d'ironiques mélodies. Elles se moquaient de leur sujet de l'air le plus gracieux et le plus fringant.
Ce fut un engouement pour cette musique, qui restait de la musique, qui avait même ingénieusement ses petits coins de sensibilité, et qui prenait l'art comme on pouvait l'accepter alors, en manière d'aimable distraction, avec esprit, bonne humeur, sans apprêt. On sait que des souverains, qui venaient à Paris, eurent pour premier souci en arrivant à la frontière française de faire retenir une loge pour voir, au débotté, la Grande-Ihichesse de GéroUtein. Offenbach était à lui seul le plus gros morceau de la musique française. Des raffinés, qui n'aiment que les extrêmes, disaient : « Il n'y a que deux compositeurs originaux dans ce temps-ci, Wagner et Offenbach. »
Cette fortune dura bien des années. Et, naturellement, elle attira au maître qui remplissait trop le monde, les sévérités de ceux qui tenaient à ce que chaque homme et chaque chose fussent mis à leur rang. Faire une si grande place à de petites œuvres, cela choqua, et on le fit sentir rudement à Ofifenbach.
Le succès pourtant ne l'abandonna jamais complètement, même quand le genre qu'il avait créé parut discrédité, et quand on annonça ingénument que le malheur des temps faisait désormais de l'opérette un scandale. Ce qui l'a remis
i son point, ce sont tous les lieutenants d'Alexandre qui ont voulu se partager son domaine. D y en eut d'un vrai talent, aimables, sautillants, même pittoresques. Mais ils avaient l'invention chètive, le soufBe court.
Dans ce paquet de nerb, qui formait Jacques Offenbach, le tempérament était vigoureux. U a écrit cent partitions, de fortunes et de valeurs diverses, et sans ombre de &tigue. On a eu beau lui emprunter ses effets, les jolies curiosités de rythmes avec lesquelles il relevait les âicilités de sa phrase, les bizarreries de timbres qui soulignaient l'esprit de ses mélodies, on ne lui a jamais pris toute sa marque : ce musicien de Cologne était toujours le seul vrai Jean-Marie Farina.
Jacques OSenbach restera une physionomie musicale. C'est beaucoup dans un temps où tout le monde se ressemble. La littérature française a eu de petits morceaux, de jolis paradoxes, où des gens comme Rivarol, comme Roqueplan, ont mis de l'art, du style, une personnalité. Jacques Offenbach a eu aussi des fantaisies, des nouvelles à la main, où il mettait un tour délicat et parfois exquis. U a eu de l'esprit, de la charge en musique, mais il a eu aussi du charme, et cette légèreté française qui garde de la mesure même dans ses extravagances et une étincelle même dans sa sensibilité.
Emile Zola