NANA
Drame tiré par M. William Busnach, du roman de Zola
6 mai 4884.
« Presque toujours, dit M. Zola, dans un des feuilletons qu'il vient de rassembler sous ce titre : Noi auteurs dra-^ matiques, une pièce tirée d'un roman remarquable échoue, tandis qu'une pièce tirée d'un roman médiocre a des chances de succès. » La pièce de F Assommoir semble avoir produit une assez belle série de recettes et la pièce de Nana n'a eu qu'une mince fortune. 11 en résulte, d'après la théorie de H. Zola, que VAssommoir est un roman médiocre et que Nana est un roman remarquable. L'auteur de ces deux œuvres, également et soigneusement hardies, se résignera-t-il à l'application d'une règle, introduite peut-être par lui pour les besoins d'une cause, qui n'est pas celle de F Assommoir ni de Nanaî Nous serions bien étonnés s'il ne mettait pas ses deux romans au même
nmg, c'est-à-dire au premier. Quant i la théorie que nous i^ns rapportée, elle sera comme quelques autres théories de M. Zola, employée quand elle peut être un utile argument, ahandonnée quand elle devient un embarras.
Ne soyons pas si subtils que M. Zola, i propos des pièces construites avec les matériaux d'un roman. UAêêomnuAr^ conmie livre, est bien mieux vu et rendu, a • bien plus de vie que Nana. Et le mélodrame de VAsannmoir a plus d'intérêt, est bien mieux fid>riqué que celui de Nana. Les pièces se sont qustées à la qualité des romans.
La nouvelle adaptation de M. Busnach a usé très librement, ou plutôt très prudemment, de l'œuvre de M. Zola. U Assommoir^ malgré ses arrangements et ses atténuations, gardait quelques-uns des traits du récit primitif. Ici, nous n'avons plus rien des audaces de Nana. Les personnages, les épisodes ont été coulés dans le gaufrier ordinaire des gaufres mélodramatiques. Il s'agit bien ici du naturalisme et de sa prétention à balayer toutes les conventions ! Sous ce titre de Nana, qui promettait de faire voir sur la scène ce qu'on n'y avait jamais vu, nous avons un composé industrieux des poncifs qui ont traîné sur les planches de tous les théâtres. Les hardiesses de la Nana de H. Busnach se réduisent à ceci : au troisième tableau, un peu d'eau véritable et une imitation du chant du rossignol qui semble obtenue avec une pratique de Polichinelle ; au dernier tableau, les pustules de petite vérole. L'eau avait déjà servi dans V Assommoir, sauf qu'elle y était chaude ; elle est froide dans Nana. Le chant du rossignol a été à peine entendu au théâtre des Galeries,
et Ton a pu croire à une fuite de gaz ou au grincement d'une porte. Quant aux pustules de petite vérole, c'est le grand effet et la grande nouveauté de la pièce. Quelques acteurs de drame, et même d'opéra, nous avaient déjà montré des plastrons barbouillés de rouge, pour nous donner la vision de blessures saignantes. On a pu voir dans le Sphinx, joué par M^" Groizette, les contractions et les tons verdàtres d'un empoisonnement. Mais il £iat reconnaître que les pustules de petite vérole sont une conquête de plus dans l'imitation de certaines réalités. Et ce genre d'audaces peut encore être étendu, puisqu'il y a d'autres maladies dont les symptômes sont plus repoussants que ceux de la petite vérole.
Si l'exhibition d'un visage tuméfié était le moyen saisissant d'introduire une scène originale, forte, allant au fond de quelque situation nouvelle, nous n'aurions garde de Cadre les dégoûtés devant une révélation dramatique quelconque. Hais dans Nana, l'exhibition du visage tuméfié est tout ce que nous avons gagné. A ce spectacle — qui a son effet et son horreur, nous en convenons — se bornent les gains actuels du naturalisme au théâtre. La scène qui vient ensuite reproduit les plus vieilles rengaines des plus vieux mélodrames. Les lamentations de Nana sur ce qu'elle a été maudite, sur les morts que sa beauté a semées autour d'elle, appartiennent à des cinquièmes actes qu'on a souvent
- entendus avec accompagnement d'une musique à l'orchestre.
^Dès que la surprise et la répugnance causées par les pustules de la petite vérole sont cahnées, on n'assiste plus qu'à une mort mélodramatique, avec ses conventions
ihemées de moto de tendresse et de cris d'épouvante. On retombe dans les tirades, dans les t souvenirs et regrets » les plus artificiels.
Le roman de M. Zola pouvait fimmir cependant quelques scènes non banales. Il n'est pas bien composé ni nettement observé» il n'a que des parties de vérité; il croit à tort que le mot le plus choquant est toujours le mot le plus exact ; il ne vaut guère les études de courtisanes dé Balzac» et il y qoute pra. Du reste, il y a peu i qouter aux portraits de M** Scboutz» de M^ Mameflb, d'Estber, de Josepha, de Florine, et de toutes les vendeuses d'amour de la Comédie humaine, Balzac étant, comme l'a dit Taine, « le plus grand magasin de documents que nous ayons sur la nature humaine ».
Nana n'est donc pas un bon livre. Il est brutal et lâché, incohérent et systématique ; on n'y sent la vérité, la vie que par places, dans des épisodes, comme ceux de la première représentation de Vénus la blonde au théâtre des Variétés, et des courses, où la vigoureuse poussée du talent de H. Zola a pu s'exercer, dans quelques mots crus, entendus et piqués au vol, peu importe, mais qui sont bien de leur personnage et qui viennent bien en situation^ Ces mots-lâ, quelque violents qu'ils soient, on les accepte, puisqu'ils ont l'évidence et qu'ils donnent la sensation aiguë de la réalité. Mais Nana a des scènes et des paroles malpropres, et qui sont en outre fausses ou inutiles. On dirait qu'elles ne sont là que pour scandaliser, c'est-â-dire attirer les curieux. Nous croyons que M. Zola n'a pas Sût cette spéculation trop ingénieuse d'avoir eu d'autant plus
de certaines audaces, qu'elles sont de nature à procurer plus de lecteurs. C'est sa préoccupation d'être toujours yrai, qui lui fait préférer souvent ce qui est repoussant à ce qui est juste. Car, entre deux expressions, l'une qui est licencieuse et l'autre qui est mesurée, il peut se trouver que la mesurée soit la plus exacte. Le naturalisme ne l'entend pas ainsi ; il va de bonne foi à l'obscénité, croyant aller à la sincérité et à la force. C'est une nouvelle sorte de rhétorique, la rhétorique de l'ordure au lieu de la rhétorique du lyrisme.
Le mélodrame de M. Busnach n'a rien gardé des brutalités do Nana^ pas plus les vraies que les artificielles. Tout est traduit et réduit à la langue et aux procédés de H. Dennery. L'ambition de cette nouvelle Nana, surmenée par sa vie galante, est de pouvoir un jour dtner seule. C'est tout à fait convenable. Et quand elle doit payer les mois de nourrice de son fils Louiset, elle s'en va très honnêtement demander une avance au directeur des Variétés. Le reste de ses aventures est à l'avenant. Si elle se met à séduire le capitaine Philippe Hugon, c'est qu'elle a lu probablement V Aventurière de H. Emile Augier, et qu'elle éprouve à son tour « la volupté de fléchir sous un maître » . Si elle ruine le comte Muffat, c'est, comme pour la Belle Hélène de M. Meilhac, la faute de la fatalité. Quand une chiffonnière, empruntée aux Lor elles vieillies de Gavami, vient lui prédire sa misère finale, la pauvre Nana dit : I J'ai peur, 9 avec le geste des héroïnes de mélodrame, qui écartent leurs cheveux. Tout cela est taillé sur les patrons connus. Il n'y a qu'un mot hardi dans la pièce, celui que
le comte Maffiit jette i celle qui l'a inconademment rainé : t Galin i. Mais Othello en ^sait bien d'autres à Desdèmone, dans le drame de Shakspeare. ¥x ce mot-li, et réialage des pnstoles de petite vérole, qui est l'autre har^ diesse de la pièce, ne smffisent pas i fidre d'un mélodrame pradent et plat une ceuvre choquante.
La pièce est d'une décente huialité et d'une convention presque honnête. Mais cela ne lui a pas donné de l'intérêt, n n'y a pas de sujet ni, d'action dans cette Nana mal découpée, et pas du tout recousue. Les tableaux ne se rattachent pas les uns aux autres. Ils se suivent au hasard, et Ton en pourrait changer l'ordre sans nuire à la clarté de la représentation. Us se bornent à rappeler quelques scènes du roman. Mais ils les rappellent à la façon de ce musicien, qui avait arrangé l'ouverture de Don Juan pour deux flageolets. Les gros mots de M. Zola ne pouvant pas passer par les petits flageolets de M. Busnach, nous n'avons eu dans les cinq actes de Nana que des chansons et des variations plaintives. Restent, comme moyens de succès, quelques plaisanteries du banquier Steiner, la prédiction de la diiffonnière et la figure enflammée et boutonneuse de Nana au dernier acte. Ces agréments sont courts, et la pièce est longue.