LE MONDE OU L'ON S'ENNUIE
M8 novembre 4884.
Le monde oU Von 8*ennuie semble destiné à la même fortune que Divorçons. Les deux pièces ne se ressemblent pas du tout, ni par le sujet ni par le ton. Hais leur gaieté étincelante leur a fait on sort pareil. Divorçons a des situations et des mots qui font d'autant mieux ouvrir les yeux, qu'ils devraient les faire baisser. Le monde oh Von s'ennuie^ qui n'a pas ces excitants, se rattrape auprès des familles qui peuvent rire en toute confiance de cette plaisante satire et de ces croquis vivants.
La comédie de M. Pailleron a tellement réussi, qu'on est tenté de craindre qu'elle n'ait trop réussi. C'est fort bien fait de railler la solennité, la prétention au bel esprit, i It science, les affectations de tendresse pour la philosophie subtile et l'art noble. Le bon sens firançais et la verve gauloise sont en état de légitime défense contre ces fausses
délicatesses. D est utile de montrer la bouffissure, le craax, rindigence d'idées et rabondanoe de vues intéressées el pratiques de certains abstracteurs de quintessence en littérature et en politique.
Seulement, cette ostentation de goûts rafBnés n'est peutêtre pas la plus fôcheuse. Ce qui nous parait plus agaçant encore que le sérieux de convention, c'est le parti pris d'une moquerie qui s'exerce sur tout et dont les formules sont à la portée de tous. Nous savons bien que cette espèce de moquerie ne ressemble pas à la raison piquante du Mande oU Von if ennuie. Hais M. Pailleron pourrait bien avoir encouragé ces dédains faciles, malgré lui et malgré la justesse et la distinction de son esprit. Quand c'est lui qui parle, il n'y a qu'à battre des mains. Et tous les traits de sa comédie se plantent dans des ridicules évidents. On a donné une clef de ses personnages, tellement ils sont vrais. Et le comique de ses Philaminte et de ses Bélise, de ses Trissotin et de ses Vadius, est pris sur le vif, conmie celui des Femmes savantes. Seulement, puisqu'on a si bien dit leur fait aux précieux et précieuses, il sera nécessaire de le dire aussi aux blagueurs, qui ont leur répertoire plus vide encore que celui des précieux. La sottise, frottée d'ironie, se piquant d'être parisienne et boulevardière, a été esquissée en deux ou trois scènes de leurs pièces par MM. Heilhac et Halévy. Mais on n'en a pas assez montré l'ineptie sautiUante, la désinvolture banale. Ce serait un joli pendant à faire au Monde oU Von s*ennuie,.
n faut prendre la comédie de H. Pailleron comme elle est, sans rechercber si elle ne contente pas une certaine
médiocrité d'esprit, qui ne peut pas et qui ne veut pas croire à des goûts élevés. Elle contente surtout la franchise, la bonne humeur, le sens droit, le rire aisé. Elle est pour la netteté et la sincérité. Gela suffit, pour ne pas s'alarmer de ce succès d'une gaieté saine.
C'est la satire, les scènes de caractère du Monde où Von s^ennuie, qui en font le principal intérêt. L'aventure amoureuse, autour de laquelle M. Pailleron fait défiler ses amusants « ennuyeux », est des plus innocentes. M"* Suzanne de Villiers, jeune fille charmante et résolue, est la pupille de M. Roger de Céran, jeune savant qui disserte dans la Revue archéologique sur les monuments funéraires de l'Asie occidentale. Roger, très occupé de ses tumuli et de faire figure dans l'érudition, selon le vœu de sa mère, la comtesse de Céran, femme qui sait l'art d'accommoder le sérieux et de s'en faire des fonctions et des honneurs, Roger ne voit pas que Suzanne l'aime. Il est vrai que celle-ci l'ignore pareiUement.
Leur amour se révélera à l'un et à l'autre par la jalousie. Suzanne croit que Roger est épris d'une grande Anglaiseï miss Lucy Watson, riche, pédante et jolie, « qui a des lunettes et qui n'a pas de gorge ». Suzanne a trouvé un billet du professeur Bellac, philosophe pour dames, psychologue de salon, un biUet donnant un rendez-vous à l'Anglaise ergoteuse et bien rentée. Et Suzanne attribue cette déclaration non signée à son tuteur, Roger. Voilà sa petite tète qui s'agite, et son dépit qui la pousse à toutes sortes d'imprudences. Elle fait des avances d'une hardiesse ingénue à l'onctueux Bellac. Et pendant qu'elle est
persoadée que le compromettant billet est de Roger à Lucy, Roger suppose qu'il est de Bellac à Suzamne. Us sont l'un et l'iutre très indignés, avant de savoir qu'ils sont très amoureux. Chacun des deux veut surprendre l'autre à son prétendu rendez-vous, et le bien confondre. Hais tout en se quereUant, ils s'expliquent, et la joie qu'ils ont de s'être trompés leur foit voir dair dans leurs cœurs. L'entretien, qui a commencé par des colères, finit par des tendresses. C'est la transition de l'amour qui se croit dédaigné à l'amour qui se sent partagé. Et la pièce a pour dénouement le mariage de Roger de Céran, savant en rupture de science, avec Suzanne de ^^ers, enfant volontaire qui n'a plus de volontés.
Le « monde où l'on s'ennuie » est le tableau dont cet épisode de bouderies et d'union est le centre. On voit que cet épisode est assez primitif. Une lettre perdue, attribuée au monsieur qui ne l'a pas écrite et à la demoiselle à qui elle n'a pas été écrite, c'est un moyen dramatique peu compliqué. Il produit cependant une scène ingénieuse, où on se cherche et où on se dérobe, une scène mouvementée comme celle des « marronniers de Figaro », que M. Pailleron a l'habileté de faire rappeler par un de ses personnages. Enfin, il amène la grande explication de Roger et de Suzanne, le duo d'amour de la pièce, de frais motif et d'accent vrai, avec une note de poésie dans sa familiarité.
Cette dernière scène n'est qu'une petite partie du Monde oU Von s'ennuie ; mais elle en est le charme. La comédie de M. Pailleron, avec ce morceau exquis où le cœur parle, peut se livrer, sans crainte de sécheresse, à ce qui est son
sujet, la peinture satirique des précieux de doctrines et de langage. Et elle s'y livre bien, en plus de deux actes sur trois. Mais le public n'en a pas trop, ni nous non plus, tellement le tableau est plaisant, et les personnages sont ressemblants.
Bellac, écrivain et professeur, capable de mettre toute la philosophie en madrigaux ; M. de Saint-Réault, Torientaliste, fils d'un père illustre, exploitant avec solennité et âpreté c les Ramas-Ravanas et tous les fouchtras de Bouddha » ; le général de Briais, à qui il faut une tragédie pour le peuple, et qui a retenu un joli vers ; le « jeune poète » des Millets avec son vieux Philippe- Auguste; le fonctionnaire Toulonnier, avec son style administratif, plein pour tous des mêmes promesses ; miss Lucy Watson, qui traite du concept, du moi et du non-moi ; la comtesse de Céran, principale hôtesse du monde où l'on s'ennuie, qui fait des ministères et défait des mariages, et les fidèles de Bellac, roucouleuses de psychologie, qui se pâment à Vau delà de leur professeur, comme Philaminte et Bélise au quoi qu^on die de Trissotin, la galerie est complète et elle n'a pas un trait qui n'ait été pris sur nature. Il faut bien de la verve et de l'observation pour faire des ennuyeux très exacts, qui soient très amusants. Tout en montrant, telles qu'elles sont, ces affectations de gravité et de subtilité, M. Pailleron leur donne un relief comique.
Il a eu soin de mettre dans son jeu, pour souligner son bon sens, son esprit, sa raillerie, deux personnages sympathiques et réjouissants. C'est la duchesse de Réville, qui protège les amours de Roger de Céran et de Suzanne
de Villiers, et c'est le aoos-préfirt Piul Raymond, Parinen sceptique ei bon enfant, qui veut devenir préfet, et qui explique gaiement i sa fenmie le mécanisme du salon de Ctom et la manière de s'en servir.
La duchesse de Réville est tout à fait avenante. M. Pailleron a été très habile en ne la faisant pas seulement femme de propos franc et de raison. vive, ayant horreur de toutes les poses. Ce que la duchesse de Réville reproche au monde où l'on s'ennuie, c'est d'abord qu'on s'y ennuie, et ensuite qu'on n'y aime pas. « Nous autres femmes, dit cette dudiMse du bon temps, il n'y a qu'une seule chose qui ne nous ennuie jamais, c'est d'aimer et d'être aimées. » Vous pensez si la duchesse de RéviUe, qui a le cœur chaud et qui est la bonté même, a l'oreille du public quand elle crible de ses sarcasmes sa nièce de Céran, Bellac, les précieux et les précieuses. En riant avec la duchesse de Réville, on est pour la vraie élévation contre la fausse, on n'a pas seulement de la netteté et de la verve : on a de la générosité et des illusions.
La duchesse de RéviUe, une de ces vieilles femmes qui disparaissent, et dont Roqueplan disait : a Autrefois, vieillir était un art ; maintenant, c'est un malheur », est indulgente aux frais visages, aux jeunes amours, aux désirs sincères. Elle agréait peu la petite H"* Raymond, la femme du sous-préfet, quand celle-ci, pour prendre langue et pied dans le salon de Céran, citait M. de Tocqueville et le philosophe Joubert. Entre parenthèses, disons que citer H. de Tocqueville peut venir d'une solennité vide, mais que pour connaître le nom de Joubert il but
avoir quelque délicatesse de goût. Ce n*est pas là un auteur familier aux pédants. Mais il n'importe. M"^ Paul Raymond, avec son tact de Parisienne, a bientôt fait de se mettre au diapason du monde où l'on s'ennuie, et elle dte H. de Tocqueville avec une dignité qui impatiente la duchesse de Réville. Il faut la jolie scène de la serre, la scène c des marronniers de Figaro i, où le couple Paul Raymond vient s'embrasser en cachette et se dédommager des austérités de ce château doctrinaire, pour que la duchesse se réconcilie avec cette jeune mariée, si heureuse d'être tout à fait la femme de son mari. Les hardiesses d'intimité, qui scandalisent M"^ de Géran, plaisent beaucoup à H"^ de Réville. Et cette pointe de gaillardise, ce reste du xviii* siècle, qu'elle a dans sa bonté, achèvent de nous gagner à ses malices contre les précieuses.
Quant à Paul Raymond, il sauve son machiavélisme naïf du premier acte par sa gaieté et son bonheur à embrasser sa petite fenune dans la serre, au troisième acte. C'est lui qui définit le monde où l'on s'ennuie. Mais il n'a pas le sarcasme démonstratif et obligé des Desgenais traditionnels. Ce n'est pas le montreur de personnages et de curiosités qui a mené tant de comédies de caractère^< Puisqu'il veut user, pour son avancement, des influences gourmées du salon de Géran, il doit bien le décrire à sa fenune pour qu'eUe puisse s'y orienter et y faire figure. C'est une peinture sous forme de renseignements. Le public, qui est averti, en même temps que M"^ Raymond, des ridicules du monde où l'on s'ennuie, est très satisfsdt
d*ivoir ses propres jugements exprimés de cette fiiçon naturelle et plaisante.
H** de Réville et Paul Raymond sont, avec Suzanne de Villiers, les personnages principaux de la pièce. Us n*y agissent guère, et y touchent à peine. On peut raconter Faction, dire comment se noue et se dénoue l'aventure de Roger et de Suzanne, sans nommer la duchesse et le sousprélei. Ce sont des personnages principaux d'une pièce dont ils pourraient être absents.
Mais on sait que dans le Mande oU Von s*ennuie^ le vrai siqet, la vraie pièce, ce sont les types et les originaux qu'on y montre. H"* de Réville ^ H. Raymond, qui ont leur originalité, servant surtcfUt à caractériser les personnages moqués, peuvent ainsi arriver au premier plan. On ne s'étonne pas qu'ils tiennent tant de place dans une comédie, où ils n'ont guère que l'emploi des réflexions judicieuses et des mots piquants.
Prenons donc le Monde oU Von s ennuie comme il est, comme un charmant et vivant tableau, comme un album de croquis plus réjouissants les uns que les autres. La scène d'amour du troisième acte vient mettre, dans tous ces épisodes comiques, une émotion pénétrante. Rien de plus simple et de plus tendre que la déclaration de Roger : « Tu y es entrée toute petite, dans ce cœur où tu as grandi et que tu remplis maintenant tout entier, entendstu? tout entier. » Et rien de mieux senti que le mot craintif de Suzanne : « Ailons-nous-en. » Son cœur bat si fort qu'elle croit avoir peur. C'est délicieux d'ignorance dans la passion, d'effarement dans le bonheur.
Tous les genres d'amour se rencontrent, du reste, dans cette serre du troisième acte, et l'amour en manière de dialogue philosophique du professeur Bellac et de l'Anglaise Lucy, où les deux amants traitent du processus, du terminus et du subjectif. Et l'amour qui sait tout et qui ose tout de Paul Raymond et de sa femme, et qui ponctue de si gentils baisers les syllogismes galants des deux précieux. Ce rendez-vous en partie double, où les gamineries caressantes font pendant aux objections en us^ prépare bien gaiement les explications et les aveux de Roger et de Suzanne. Avec ces délicats morceaux, ses personnages et ses mots de bonne comédie, sa franchise étincelante, le Monde où Von s'ennuie a plusieurs espèces de succès. C'est le succès de rire qui a fait partout, et qui fera à Bruxelles, la fortune de la pièce.
Jales Clairetie