MONSIEUR LE MINISTRE
42 mars 4883.
Monsieur le Ministre est le meilleur romaa de M. Glaretie, qui en a fait beaucoup de bous, en divers genres, et sous diverses influences. Tous les romans de M. Claretie ne sont pas exclusivement de M. Claretie. Ou du moins il a eu le dilettantisme d'avoir des manières différentes en ses différents récits, d'être, à son gré, tel ou tel auteur. Il est capable de faire, par gageure ou facilité de talent, ce qu'il aime et ce qu'il n*aime pas, du Zola qu'il n'aime pas, ou du Dumas qu'il aime.
Ces tours, où il excelle, et qui lui servent probablement à se délasser dans son incessante production, à changer de main, comme font parfois les virtuoses de Tépée ou du piano, ne l'empêchent pas d'avoir une personnalité, un style, de mettre sa seule et unique marque en quelques-uns de ses écrits. Il a des styles de toutes sortes, de l'éloquent
el du fin, du galant et du violent, du patriotique et du boulevardier. Mais il en a un aussi, qui est à lui, où ses curiosités multiples sont enfermées dans une forme personnelle.
Monsieur le Ministre est un de ces livres de M. Claretie, où c'est bien lui qui parle, disant ce qu'il a imaginé et vu, ayant noté au passage quantité de gens, de faits, de croquis, d'observations, qu'il nous fait voir à sa façon. Dans Monsieur le Ministre, il avait pris un beau et nouveau sujet. Et on comprend qu'il ait tenu à le mettre en œuvre lui-même. Avec ces aventures du temps présent, on pouvait faire mieux que de l'actualité, que des chroniques brillantes, que des tableaux à la mode d'après les auteurs ou les groupes à la mode. On pouvait faire ce que H. Glaretie a fait : un livre qui a saisi un des plus curieux aspects du Paris de la politique et de Télégance, un livre qui sera à consulter quand on fera l'histoire des nouvelles couches sociales, quand on expliquera certaines crises ministérielles par les vaciUementsdes grands hommes de province et les ingénus de Féloquence départementale, au milieu des plaisirs et des révélations de la vie parisienne.
Cette découverte du Paris féminin, faite par de bons avocats, paisiblement mariés en leurs chefs-lieux d'arrondissement et soudainement pourvus, par la malice des révolutions, de la toute-puissance ministérielle, cette découverte doit produire des drames et des comédies. Ces honnêtes gens, qui ne savaient rien de Paris, et qui y peuvent tout, conunent acconunoderont-ils leur
honnêteté avec leurs curiosités et leurs facilités? Le roman de Monsieur le Ministre y a répondu, et drame et comédie y sont.
Les scènes du livre sont variées, et elles sont vivantes, prises dans ce qui se passe sous nos yeux, mais prises avec art, dans leurs traits caractéristiques, dans les événements qui font connaître les personnes et dans les paroles qui accusent les passions. M. Glaretie n'a pas été là l'annotateur ingénieux de faits piquants et l'écrivain à phrases brillantes qu'il est à ses heures de chronique. Il a observé, il a composé, il a eu le style de son sujet, le style de sa raillerie et de son émotion, il a fait une œuvre, enfin, où il a tout mis de sa bonne et propre manière, en prenant tout de la réalité.
Mais nous avons parlé, en son temps, du roman : Monsieur le Ministre. C'est de la comédie, tirée de ce roman, qu'il s'agit aujourd'hui. Elle semble n'être pas réservée à moindre fortune que le livre dont elle est sortie. A la bonne heure, pourvu qu'on nous permette de ne pas faire même état de ces deux développements d'une même idée. C'est le premier qui est le meilleur et le plus logique. Le second, qu'on vient de nous o£frir, est un ouvrage d'habileté et de verve, fait pour le succès, où H. Claretie ne s'est guère tenu à ses conceptions premières et réfléchies.
Nous n'avons plus la comédie et le drame de Monsieur le Ministre, l'étude des séductions qu'un honmie politique, tout frais émoulu de sa gloire, subit dans la ville capitale et capiteuse, des défaillances auxquelles il se livre, des ruines que cette ivresse du pouvoir fait dans son
latorité publique et dans son bonheur intime. Nous âYons une jolie suite de taUeaux parisiens, où les naivetés et les roueries de la politique sont gaiement relevées et marquées de traits fins. Mais ce ne sont pas les accidents de la politique qui mènent la pièce. Ce n'est pas parce que le personnage principal de Monsieur le Miniitre est c Monsieur le Ministre •, que le drame se noue, que ce personnage trahit sa fenmie et voit son foyer désert.
Sulpice Vaudrey est en possession d'une femme charmante et douce. Mais il a probablement la curiosité des passions orageuses, car il est fort troublé, même dans sa province — à l'inauguration de la statue d'un iUustre du scrutin d'arrondissement —, il est fort troublé par l'apparition d'une belle et excitante Parisienne, Marianne Kayser. C'est à cette solennité départementale que Sulpice Vaudrey apprend, par dépèche, qu'il est devenu Monsieur le Ministre.
On l'a su avant lui, et nous assistons au défilé des aubades et des discours de circonstance. La scène est amusante, d'un mouvement ressemblant et d'une satire qui ne force pas la note. Marianne Kayser, qui se trouve là fort à point, nièce d'un peintre, raté du grand art, Marianne Kayser, qui ne veut pas être une ratée de l'ambition et du luxe, est déjà le piège brillant où viendront s'abattre les honnêtes desseins, les résolutions puritaines de Monsieur le Ministre.
Dans son roman, M. Claretie a eu le loisir de bien montrer ses personnages, de les faire passer par toutes les réflexions ou toutes les aventures qui les expliquent. Dans
sa comédie, il a dû brusquer bien des choses, et en transformer quelques autres. Il a adouci ses premières rigueurs. n a voulu bien finir, puisqu'une comédie doit bien finir. Après la liaison de Sulpice Vaudrey et de Marianne Kayser, liâiflon qui ne naît plus que du désir d'un monsieur quelconque pour une belle fille quelconque, liaison où l'on ne voit pas nettement si Marianne y fait entrer un peu de dépit avec beaucoup de spéculation, après cette liaison avouée et liquidée, tout s'arrange le mieux du monde.
M"* Vaudrey pardonne à son mari, Marianne épouse le duc de Rosas, un Espagnol sentimental, qui n'osait pas loi donner son nom quand elle avait conmiis une faute ignorée et qui la fait duchesse quand elle est publiquement insultée, et Sulpice Vaudrey quitte le ministère, de son plein gré, en pleine victoire, par amour pour les joies domestiques, par goût de la vie obscurément et honnêtement heureuse. Et savez- vous pourquoi M"* Vaudrey ne se juge pas véritablement trahie? Parce que Sulpice a payé les dettes de Marianne. Il lui a donné de l'argent, donc il ne l'aime pas. Puisqu'elle est une fille, elle n'est pas une rivale. C'est très ingénieux, trop ingénieux. Le public, qui n'entre pas dans ces subtilités-là, n'y a vu qu'un moyen adroit de terminer la pièce pour la satisfaction de tous.
Le moyen le plus sûr en art n*est pas toujours de contenter tout le monde. M. Glaretie l'aura éprouvé avec le roman et avec la comédie de Monsieur le Ministre. C'est la version, qui ne se préoccupe pas de ce que les lecteurs oa spectateurs peuvent souhaiter, qui a été universellement
acceptée. L'autre, celle qui soumet sa logique et sa vérité aux traditions du théâtre, amuse comme un ouvrage de surface brillante et n'intéresse pas comme une oeuvre de dessous solides et serrés.
Dans cette succession de scènes piquantes, où les jolis mots foisonnent, où chaque épisode est enlevé de verve, on ne voit guère les personnages, on ne sait où prendre l'action, on ne peut pas s'attadier à un dessein bien déterminé. On sait par les déclarations de M. Claretie, assez riche de ses propres talents pour reconnaître ce qu'un autre a pu lui prêter, que H. Dumas fils a mis la main i Monsieur le Ministre. On s'en aperçoit bien, et il n'était pas nécessaire de faire le Lissac de Monsieur le Ministre à la ressemblance du Jalin du Demi-Monde, et d'attribuer à Marianne Kayser des propos d*AIbertine de la Borde, pour que rintervention de M. Dumas fils laissât quelque trace.
Évidemment, la dextérité, le tour de main, l'esprit de M. Dumas fils ont ajouté quelque chose â la comédie de M. Qaretie. Et nous croyons pourtant que cette précieuse aubaine a nui â l'œuvre. M. Dumas fils n'avait cure de traiter véritablement le vrai sujet de M. Claretie. II n'avait pas le souci, lui, de faire l'effective comédie de Monsieur le Minière. Il a dû se proposer uniquement de tourner des diffîcullés, de mettre du mouvement où les choses menaçaient de traîner, d'accommoder des personnages et des événements, qu'il n'avait point imaginés, â ce qui lui semblait de bonne tactique théâtrale. Ce ne sont là que conjectures. Nous ne savons pas ce que M. Dumas fils a fait dans la pièce de M. Claretie. Et puisqu'un seul auteur
a signé, malgré la lettre où sa reconnaissance s'est finement exprimée, il est responsable de tout, des indécisions et des conventions de la comédie conune de sa vigueur, de ses parties mordantes, de ses légers croquis, de ses traits ressemblants.
Il est responsable aussi de la tendance de sa pièce. Et de même que M. Glaretie a tourné exclusivement en gaieté son sujet primitif, il a eu le rire bien facile sur les convictions politiques. Un peu de Tindiffërence narquoise d'une lettre fameuse de M. Dumas fils à H. Naquet, semble avoir gagné M. Glaretie. La moquerie de Monsieur le Ministre est un peu appuyée, et ceux qui se gaussent de tous les partis et de leurs luttes y trouveront trop de mots à emprunter, trop d*épigrammes faciles à redire.
Telle qu'elle est cependant, sans action suivie, sans but distinct, sans personnage attachant, cette pièce est fort curieuse et pleine de talent. Le plus aigu de sa satire ne trouve pas à se loger dans nos mœurs politiques régulières, dans notre vie publique bourgeoise, où le vote de certaines villes fait alternativement le gouvernement libéral ou clérical. Nous ne connaissons guère les cocodettes de la politique, les rivalités de salons influents, Tâpreté à ofiFnr à ses invités quelque puissant du jour. La vanité, en Belgique, se propose des fins plus banales. Ce sont les gens titrés qui bénéficient des plus vives convoitises. Ce sont eux surtout dont on brigue la compagnie. Et les orateurs de marque et les Excellences officielles ont moins de prix pour les ambitieux du monde. Nous n'avons garde de railler ces goûts respectueux. Les sociétés ont les plaisirs
el les déférences qu'elles méritent. Nous constatons simplement que bon nombre des malices douces ou des durs sarcasmes de Monsieur le Ministre sont ici lettres doses. On a dû en laisser passer beaucoup, qui ne trouvaient pas leur application.
Mais il en reste assez pour que le public y trouve son agrément particulier. Le détail de Monsieur le Ministre est aussi varié que piquant. A chaque acte, il y a quelque surprise, quelque morceau de bravoure dans un genre ou dans l'autre. Au premier acte, la scène populaire ; au second, la scène d'escarmouche galante entre Sulpice et Marianne ; au troisième, la scène de l'ouvrier, une scène i la Bouffé, de vérité factice et d'effet certain ; au quatrième, le beau mouvement d'indignation de l'épouse outragée, et, au cinquième, la grande tirade, éloquente et amère, du ministre qui ne veut plus l'être. Il y en a pour tous les goûts. Mais aussi, il y en a de toutes les sortes de mérites, morceaux gais, passionnés, ironiques, délicats. Si ce n'est pas une comédie, c'est du moins un album de choses charmantes, vigoureuses, fines et rares.
Geoirges Ohnet