‹ Trente ans de critiqueChapitre 30 sur 42 · LE MAITRE DE FORGES · texte numérisé non relu

LE MAITRE DE FORGES

4 février 4884.

M. Georges Ohnet est un homme heureux. Ses romans ont de prodigieuses fortunes, et ses pièces de théâtre ont même fortune que ses romans. Les uns ont des éditions par centaines, et les autres ont des centaines de représentations, n n'y a que M. Zola qui, avec une autre sorte de talent, des sujets et des livres différents, ait une clientèle plus nombreuse. Un critique disait autrefois, au moment des études brutales de M. Feydeau et des élégantes peintures de M. Feuillet : « D y a deux courants de femmes, les fenunes de Fanny et les femmes de Feuillet. » D y a aussi, présentement, deux grands courants de lecteurs, ceux du Maître de Forges et ceux de Nana. Ce sont des armées dont les régiments arrivent à un chifEre presque pareil.

Tirez des conclusions, après cela, des signes du temps. Si le succès de Nana ou de Pot-Bouille est un signe du

temps, le saooès du MaUre de Forge» est un signe d'an autre temps. Nous ne nous mitrons pas en peine, s*il vous platty de ces prétendues contradictions, qui se sont toujours reproduites. D y a toujours eu à peu près la m6me quantité de curieux pour les spectacles violents et excitants, et la même quantité d'amateurs d'émotions bienfaisantes. Tout ce qui est extrême, dans un sens ou dans l'autre, et de compréhenûon facile, s'adresse au grand nombre. Ce sont les œuvres justes, simples, ni habilement choquantes, ni adroitement banales, les œuvres de conception et d'exécution sincères, qui doivent se contenter d'un public choisi, qui sont faites pour la minorité qui sait lire. La majorité va aux auteurs malins; et il y a des malins des deux genres, du genre artiste comme du genre boui^eois.

H. Georges Ohnet n'écrit pas pour les artistes. Il paraît n'avoir d'autre ambition que de composer des romans qui soient beaucoup lus et d'en faire des pièces de théâtre qui soient beaucoup représentées. Il a bien raison, puisque ceux qui dédaignent cette gloire fiructueuse la dédaignent souvent par amertume de ne la pouvoir posséder. Lui, il la possède incontestablement. Il a fait ce qu'il a voulu faire ; et ce qu'il a fait, il Fa vu réussir. C'est un honune heureux; et c'est un auteur avisé, qui s'est mis à sa place.

Le Maître de Forges est une œuvre scénique, très bien disposée pour la scène. Le sujet est intéressant, les personnages l'exposent avec clarté et avec force ; l'action a la marche et les développements qu'elle devait produire ; les situations dramatiques sont introduites à chaque acte, au meilleur moment; chaque scène à effet fait sortir tous ses

effets. On est fort ému par cette histoire émouvante, tant qu'elle se déroule sur les planches du théâtre. L'auteur sait donc admirablement son métier. Aussi, le critique, qui recommande toujours aux jeunes écrivains d'être experts en leur métier, a-t-il triomphé de ce succès du Maître de Forges. Voilà, a dit Sarcey, ou à peu près, comment on peut faire une excellente pièce, sans philosophie, sans poésie, sans style. L'éloge est un peu rude. C'est une douceur de paysan du Danube, d'un paysan du Danube bleu. Mais on peut n'en retenir que le premier mot : la pièce est excellente.

Tout le monde ayant lu le roman du Maître de Forges^ il n'est pas nécessaire d'analyser consciencieusement la comédie qui en a été tirée. Vous savez que BP Claire de Beaulieu, de grand nom et de fortune détruite, se voit abandonnée, après la ruine de sa famille, par son fiancé, le duc de Bligny, qu'elle aimait. C'est une de ses amies de pension, M^ Athéna!s Moulinet, boui^eoise jalouse, aimable personne d'ambition vindicative, qui lui a enlevé, par l'appât de nombreux millions, ce duc et ce fiancé, à la merci d'une surenchère. Clause de Beaulieu en a le dépit qu'on peut croire, et comme un aspirant à sa main se trouve là, à point nommé, bel homme et d'immense richesse, elle l'agrée aussitôt et le présente conmie le mari de son choix. Ce mari si brusquement choisi est le maître de forges, un industriel tout-puissant, de grand cœur et de grande intelligence, et qui se nomme Philippe Derblay.

Tel est le premier acte de la pièce de M. Georges Ohnet, et il expose bien le sujet, il fait bien connaître les person-

nages. On n'est pts soumis ft de longs récits, expliquant les arrangements des gens et les complications des choaes. Les caractères orgueilleux ou bas, les ambitions plaisantes ou les passions délicates, tout ce qui senrira aux pèripétieB de la pièce est adroitement accusé dès ce premier acte el dans des incidents successift, bien amenés.

Tout le romanesque et tout le dramatique du MàUre de ^or^tt consiste en ceci : que H"* Claire de Beaulieu, étant devenue M** Derblay, se refiise i appartenir effectivement i celui qu'elle a accepté comme ^ux, par pique et par riposte d'orgueil blessé; que M. Derblay, qui adore sa tome, se promet de triompïier des répugnances qu'elle lui oppose, et d'en triompher avec hauteur, sans humiliation ou sollicitation; que M** Derblay, dédaignée en apparence par le mari qu'elle a pu juger et qu'elle s'est mise à aimer, entreprend de le reconquérir. Les coquetteries et les perfidies de la duchesse de Bligny, les prétentions galantes du duc de Bligny ajouteront des difficultés et des méprises i cette lutte de Philippe et de Claire Derblay. Mais la pièce est là, uniquement, dans la façon dont ces deux époux séparés, et faits pour être unis, s'uniront.

Ce n'est pas un sujet très varié. Et il prête plutôt i l'analyse morale, à l'étude psychologique, qu'aux coups de théâtre et à une action saisissante. Aussi M. Geoi^es Ohnet l'a-t-il traité, ce sujet délicat, plus théâtralement qu'humainement. Les sentiments, dans le Maître de Forges, sont employés comme moyens scéniques. On n'a pas cherché à les montrer dans leur vérité ; on a cherché à en faire de bonnes situations et des effets sûrs.

Les trois scènes principales, et qui sont attendues, sont: la scène du soir des noces entre les nouveaux époux, Glaire et Philippe Derblay ; la scène entre les deux femmes, les deux rivales, qui se sont fait, chacune, de si cruelles blessures ; la scène où Claire implore décidément l'amour qu'elle a rejeté, s'offire avec tant d'ardeur au mari par qui die veut être prise.

Ces trois scènes sont bien faites, puisqu'elles ont remué le public. Et puisqu'elles sont les points décisife de la pièce, celle-ci est donc victorieusement conduire, en ses parties périlleuses. Oui, elles ont de la vigueur, et de l'adresse surtout. Mais quelle vigueur de surface, d'apparence, comme les mots qui portent sont des mots de convention, comme on sent le thème dramatique et le duo à répliques obligées!

Chacune de ces trois scènes était combinée pour Teffist, on y a peu de soud de la mesure, de la justesse de chaque parole. Tous les personnages forcent le ton, dans les moments où ils devraient parler en toute sincérité. Ils sont trop durs, trop solennds, ils ont des orgueils où on voit le rôle et l'attitude. Quand Claire Derblay a des indignations et des mépris contre l'honmie qui n'a d'autre tort que de l'avoir aimée et épousée, elle fait de la rhétorique, elle récite des morceaux de mdodrame, elle ne dit pas les mots féminins d'une femme qui s'est engagée par dépit et qui ne se peut résoudre à se livrer sans amour. Quand Philippe refuse la femme qui s'offre à lui, et qu'il adore, il a le pédantisme de la dignité, il a l'air de poser pour le public et de prendre sa revanche, devant lui, des humiliations

que, devint lui, il a subies le soir des uooes. Les sodoes sont bien faites, mais œ sont des scènes. Ni hommes ni fournies, tous personnages de théâtre, avec des mouvements de théâtre, et des mots de théâtre. Ce sont des personnages â grands sentiments, nous dit-on, parce qu'ils se guindent. On les croit héroïques, parce qu'ils ne sont pas naturels. Et H. Ohnet a eu, du reste, l'habileté de ne pas donner â leur héroïsme de convention un langage trop ambitieux. Les banalités de son style ont procuré plus de vraisemblance â ces dignités artificielles. Gela peut faire croire qu'on n'a pas d'émotions farouches et extraordinaires, quand on les exprime dans une forme ordinaire.

La scène entre les deux femmes, entre Claire et Athènaîs, cette scène renouvelée de la Princesse Georges, est une lutte de tribune, et non un duel féminin. Les femmes ne n'expliquent pas si éloquemment entre elles, et elles ne se font pas des aveux si dépouillés d'artifices. Elles s'atteignent plus sûrement, et plus à fond, avec des traits plus perçants, et des demi-mots plus aigus. Elles se font des blessures plus profondes avec des phrases moins massives. Les femmes ne s'écrasent pas ; leurs mouvements nerveux n'y suffiraient point. Elles se déchirent, avec des gestes qui peuvent être frêles.

Cette dureté, un peu factice, un peu pesante, du Maître de Forges, est soutenue jusqu'au bout. Il faut que Claire Derblay reçoive une balle qui était destinée à son mari, pour que celui-ci consente enfin â céder â l'amour qu'il inspire et a Tamour qu'il ressent. Il risque de s'aller faire tuer dans un duel, sans avoir dit une parole d'aban-

don à la femme qu*il aime, et doDt il est aimé. Il ne reviendra peut-être pas, et elle a beau s'offrir à lui et se traîner à ses pieds avant son départ, il ne veut pas lui donner cette satisfaction de Ta voir vaincu. Il est en fer, ce maître de forges. Avec du fer, on peut fabriquer d'excellents ressorts de théâtre. Mais la passion ne se forge pas ainsi. Et les vrais honmies qui aiment n'ont jamais refusé la femme qu'ils aiment, et n'ont jamais eu d'autre idée que de posséder cette femme.

Le public a paru approuver ces sécheresses, ou plutôt ces affectations de Claire et de Philippe Derblay, qu'on nous donne comme de grands sentiments. Le public a de ces méprises généreuses. Il croit aisément que ce qui n'est pas humain est d'une humanité supérieure. Mais, pour produire ces illusions, il faut que l'auteur qui les produit ait beaucoup de dextérité.

M. Georges Ohnet ne manque d'aucune des qualités du dramaturge résolu, confiant, qui sait son métier, et qui Ta appris chez les bons patrons. Il évite d'autant mieux certains périls de ses sujets, qu'il est décidé â les ignorer. II a de l'ordre, de la clarté, de l'énergie, une variété bien équilibrée de scènes touchantes et de scènes plaisantes ; il a le mol qui fait pleurer, sans qu'il soit pénétrant, et le mot qui fait rire, sans qu'il soit spirituel. Il a la plus avantageuse des hardiesses, la hardiesse dans le lieu commun, la fierté dans la convention. Il ne met pas l'émotion dans une parole, mais il la met dans une phrase. U connaît les passions, puisqu'il les traduit en situations dramatiques. Et le public y retrouve son compte. Le Maître de Forges

— su —

intéresse, secoue, attendrit tous ses qiectateors. C'est «sseiE dire que H. Georges Ohnet a beaucoup de talent, et un talent qui mérite la nraltiplidté et la durée de ses succès.

VictoP H^do

RUY BLAS H. GoQUEUN et M. Febvrb

45 avrU 4884.

Ruy Bios est un admirable poème dramatique, tout plein de vers puissants, fiuniliers, pittoresques ou charmants. Gela rachète bien, pour ceux qui sont sensibles aux sonorités et aux délicatesses de la poésie, les impossibilités de la pièce. Quant à ceux qui ne jugent aucun sujet impossible, dès qu'il produit des scènes émouvantes ou plaisantes, ils ont les deux genres de satisfactions avec Ruy Bios. Car ce drame, de style si éclatant, de langue si pleine et si souple, a des situations saisissantes et tragiques. U ne s'agit que d'accepter les héroïques folies de la pièce, le laquais amoureux de la Reine, la Reine pardonnant à cet amour qu'elle a partagé. Si l'on ne conteste pas au poète son étrange donnée, on sera pris par les scènes passionnées, terribles, d'un pathétique si profond, qui remplissent le troisième et le cinquième acte.

Camarera U reprit d*un ton sévère et lui dit c qu'il ne fidlait pu qu'une Reine d'Espagne regardât par la fenêtre a. UT de Yillars écrit, dans une de ses LeUres : c L'ennoi du palais est ai&eox, et je dis quelquefois i la Rdne, quand j'entre dans sa chambre, qu'il me semble qu'on le voit, qu'on le touche, tant il est répandu épais. •

Quand Ruy Bla» fiit joué pour la première fois, il y eut au moins un critique qui jugea absurde, d'une invention extravagantOi le billet devenu fiuneux du Roi i la Reine : « Madame, il iait grand vent, et j'ai tué six loups, b Nous savons maintenant d'ob ce billet fut écrit par Oiarles II i sa femme Marie-Louise; il fut écrit des solitudes qui environnent l'Escurial. c Le Roi, dit M** d'Aunoy, ne menait ordinairement à ses chasses que le premier écuyer et le grand veneur. » Chasses obstinées dans un paysage affreux d'Arabie Pétrée. « Ce fut de là, dit Saint- Victor qui a fait une évocation si colorée et si vivante de la Cour i Espagne sous Charles II, que Charles II envoya un jour à la Reine, dans un petit coffre de filigrane d'or, avec un chapelet en bois de calambour, ce billet qui tient dans un vers de Ruy Bios : c Madame, il fait grand vent, et j'ai tué six loup3. » Victor Hugo a pourtant ajouté quelque chose au texte du Roi ; — c*est CDcore lui qui nous l'a dit ; — il a ajouté la conjonction et. II a mis la douzième syllabe, qui faisaitle vers juste. La lettre n*en est pas moins authentique, avec cet et de plus, et elle est un des plus charmants et des plus frappants épisodes du deuxième acte.

Ce serait bien naïf de vouloir découvrir, en 1884, la beauté et Tétonnante variété de la poésie de Ruy Bios.

Sans prétendre à aucune découverte, on peut remarquer que ces vers ont tous les tons, qu'ils ont la pureté classique quand il le fout, et l'exubérance romantique quand elle sied. Il y a de ces vers qui sont comme ces grands de Gastille, desquels César de Bazan parle avec magnificence : « Suivis de cent clairons sonnant des tintamarres» tout harnachés d'ordres et de chamarres. » Et il y en a d'une sobriété parfaite. Racine aurait signé ce vers de la Reine :

Je vis venir à moi cet homme redoutable.

Corneille aurait pu dire :

Je crois que vous venez d'insulter votre Reine.

Et tant d'autres, où la simplicité est si forte, où Texpres* sion est nette et achevée. Hais ils ont tous, les mesurés et les excessifs, la marque de Victor Hugo, le plus grand ouvrier en vers français de la poésie française.

Ruy Bios a été joué excellemment au théâtre du Parc par M. Coquelin etpar M. Febvre, et, consdendeusementpar les autres acteurs. 11 serait exigeant de demander un véritable Ruy Blas à Bruxelles, puisqu'à Paris on n'en a guère connu qu'un, Frederick Lemattre. On a été assez bien par* tagé avec un don César et un don Salluste de première qualité. Et en art, dès qu'on a eu une sensation pleine et exquise, cela suflBt. Les défaillances d'alentour n'altèrent pas le plaisir qu'on a goûté.

Victor Hugo, dans la préface de Ruy Blas^ a tracé un double tableau de la noblesse d'Espagne au xvii* siècle.

HeûPi fieeqoe

Page 1