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ceux d'ici qui oonnaissent les bruits de Paris, qui savent d'avance» et par les chroniques, les points périlleux des pièces nouvelles.
Ce sont les mots plaisants de la Parisienne qui ont fait passer la platitude préméditée du sujet et des personnages. Nous avons déjà remarqué que le même public qui se trouve froissé, indigné, quand on lui présente avec émotion, avec générosité, une situation hardie, celle de Denise par exemple, ou de quelque autre drame, accepte aisément les comédies du vice et les étalages de la corruption, pourvu qu'il s'en puisse divertir. Et il ne s'agit pas ici du rire gaulois, de celui qui éclate à propos des gaillardises ordinaires de la vie. II s'agit d'un rire complaisant à certaines réalités basses, à certaines licences où le cœur n'est pour rien. Et ceux qui sont si sévères pour les sentiments sérieux, affranchis des conventions mondaines, sont fort indulgents à un libertinage bourgeois, qui se produit avec gaieté.
N'allons pas moraliser à Toccasion de la Parisienne. M. Henri Becque ne Stnquiète pas de morale en ses études d'ùpre sincérité. Il n'a aucun autre but qu'une nette et forte reproduction de ce qu'il a vu et entendu. Il n'a pas de thèse, il ne prend pas la parole et il ne se montre pas en ses œuvres. On peut conclure de la vérité amère de la Pamienne que c'est là une peinture de l'adultère bourgeois tout à fait propre à en dégoûter. M. Henri Becque serait donc arrivé, par la dureté même de son exactitude, a une fin morale. Mais c'est probablement le moindre de ses soucis. Tenez-lui compte de sa proGtable leçon, si
vous voulez. Lui, il n'a cure que d'être un observateur sagace des faits, gestes et paroles de certaines personnes peu sentimentales, et, de les noter avec précision et vigueur.
Le titre de la comédie de M. Henri Becque est bien général. La Parisienne^ voilà une appellation qui attribue à un nombre considérable de femmes les vices tranquilles de H""* Clotilde Dumesnil. M. Louis Ganderax nous a mis en garde, dans une ingénieuse et piquante conférence au Cercle artistique, contre les singuliers portraits de la Parisienne exposés dans les romans et les comédies du jour. Et nous aurions quelque naïveté à établir que toutes les Parisiennes ne combinent pas leurs aventures galantes avec la même sécurité, la même philosophie paisible et raisonneuse que celle de M. Henri Becque.
Acceptons le titre de la comédie, quelque ambitieux qu*il soit, si la comédie est forte et originale. Ce n'est pas la force qui lui manque, ni Toriginalité. Hais on cherche vainement une comédie, un sujet de comédie, un plan de comédie, une action quelconque, en cette succession de scènes. Chaque scène en soi est curieuse, d'une vérité photographique, pleine de mots d'un comique profond, des mots de situation et de caractère. Et toutes ces scènes ne mènent à rien, à aucun incident, à aucune péripétie. Il n'y a aucune lutte ni extérieure, ni intérieure, ni d'événements, ni d'émotions, à laquelle le public se puisse intéresser. La pièce commence à un certain moment de l'existence conunune de H. Adolphe Dumesnil, le mari ; de M"^ Clotilde Dumesnil, la femme ; de M. Lafont, l'amant ;
ei die 86 termine à an moment pareil de cette commune existence. Elle pouvait conmiencer un peu plus tôt, eUe pouvait finir un peu plus tard, puisqu'elle n'enferme p«i une action déterminée, un fait dramatique, ayant exposilion et dénouement. Gda ressemble aux Scènu popuUdreê de Henri Monnier, qui se composent de conversations de gens vulgaires, reproduites avec une merveilleuse exactitude. Henri Monnier pouvait saisir ces conversations i une antre heure de la journée, il ne les aurait pas rendues avec une réalité moins frappante, elles n*en auraient pas été moins curieuses. Et de même, l'art très sûr de M. Henri Becque i faire dire à ses personnages tout ce qu'ils ont dû dire évidemment, pouvait s'exercer en d'autres circonstances que celles qui sont montrées dans la Parisienne sans que l'intérêt de la pièce en souffrît. On aurait assisté à d'autres dialogues non moins vigoureux, non moins plaisants, qui auraient toujours eu autant d'action que la Parisienne^ puisqu'elle n'en a pas du tout.
LSobservation de M. Henri Becque, qui est si perçante, est d'une amertume et d'une sécheresse absolues. En voili un qui ne voit pas le monde en rose, qui ne croit pas aux illusions du cœur, dont le pessimisme est d'une impitoyable dureté. Nous avons des poètes pessimistes, et l'autre jour M. Paul Bourget caractérisait, avec son analyse subtile, ces troubles intellectuds de la jeune génération d'écrivains qui est venue après 1870, l'année terrible. Le pessimisme de M. Henri Becque n'a pas l'air d'avoir été produit par des ébranlements ou des crises quelconques. C'est ainai qu'il voit la vie dans ses platitudes, dans ses hideura.
dans ses malpropretés. Il n'a pas été moins amer dans le$ Corbeaux qae dans la Parisienne. Et comme on ne pouvait s^amuser des détails bas des Corbeaux, comme l'auteur les avait montrés avec sincérité, dureté, sans ironie dont on pût se gausser, on les avait mal pris. Tout le talent dépensé dans les Corbeaux n'avait pu diminuer la répugnance excitée par un art si triste, si désenchantant. La Parir sienne n'est pas plus douce, ne vient pas d'une humeur moins méprisante. Il n'y a que corruption, sottise, bassesse, en ces personnages de la Parisienne. Mais M. Henri Becque y a trouvé matière à user de sa force comique. Il a rendu ces vilenies plaisantes, tellement il en a noté avec justesse tous les mouvements et toutes les paroles. Il a donné un relief joyeux à une situation plate, en lui laissant précisément toute sa platitude. Et le public, qui a ri, ne s'est pas mis en peine, probablement, de la conception morose et salissante de la vie, que H. Henri Becque lui a présentée. Celui-ci ne met pas des gens sur la scène pour les faire aimer ou haïr, mais pour avoir la joie de les faire vivre réellement, parler exactement.
Il ne hait pas cette M"* Dumesnil, de si peu de scrupules. Et cette femme curieuse, d'un monde curieux, n'est pas méchante. C'est une femme avisée, qui n'aime pas les scènes, les complications, qui a été gentille pour M. Lafont, et qui ne trouve pas que cela donne le droit à M. Lafont d'être jaloux, despotique, encombrant. Du reste, dévouée à son mari, s'appliquant â le servir dans ses ambitions, ne faisant pas de déclamation inutile sur l'inutile aversion qu'elle aurait pour lui. Son infidélité, ce n'est pas de
Tadultère, gros mot et grosse aflaire, et qui peut tomber dans le tragique ; c*est un autre mot, que les Gaulois, et Molière avec eux, emploient couramment : c'est la « bagatelle » , comme elle le dit dans cette phrase si caractéristique de femme du monde, raisonnable, parlant raison i son amant : « Vous devez vous dire que je ne suis pas libre, que j'ai une maison à conduire, des relations à conserver ; la bagatelle n^ vient qu'après. »
Et le joli reproche de M"* Dumesnil à Lafont : « Vous n'aimez pas mon mari. » Et cette délicieuse protestation de l'amant : « Votre mari n'a jamais eu que deux amis en ce monde : vous et moi, » quds admirables traits de comédie, et comme ces inconscients d'immoralité, ces bourgeois dépravés et pas méchants sont d'une vérité profonde qui ne peut pas être odieuse !
Certes, la conception de la vie, que se fait M. Becque dans la Parisienne, est attristante. Si le monde n'avait que des femmes comme cette Clotilde, jolie et débrouillarde, que des maris comme Adolphe Dumesnil et des amants comme Lafont et Simpson, la platitude y serait incurable. Le seul être passionné de la pièce, Lafont, est foncièrement ridicule. Les autres ont l'égoïsme sec et l'âme vide. La friande Clotilde n'a un petit moment de sensibilité, aux adieux si durs de l'imbécile Simpson, que par le dépit qu'elle a de sa sotte aventure. Enfin, tous ces gens ont bien la franchise naïve de leur médiocrité ou de leur insouciance morale. Mais ne nous demandons pas si M. Becque ne voit que des gens de cette sorte dans notre humanité. Demandons-nous si ces gens de la Parisienne
existent vraiment, s'ils ont été bien observés et bien saisis par leur auteur.
Pour cela, oui. La pièce est criante d'évidence. Elle est pleine de mots où les caractères et les situations se marquent, de ces mots lumineux qui n'ont pas cherché le brillant, de ces mots de comique irrésistible, et qui ouvrent des jours profonds.
Et comme métier de théâtre, cette pièce, qui semble refaire toujours la même scène — la scène des plaintes de Lafont et des agacements et des roueries de Clotilde, — cette pièce a de vrais tours de force. La première scène, de hardiesse saisissante, fait que tout peut passer après cela. On sait quelle espèce de tableau va se dérouler. Ce ménage constant du mari et de Tamant est accepté, après ce premier coup brutal. Et la scène inouïe du début du troisième acte, la façon tranquille dont Simpson prend congé de celle qui lui a donné cinq mois d'agrément, et la hâte qu'il a de retrouver à la campagne ses chiens et ses fusils, cette scène d'une si apière réalité, devient un moyen, d'autant plus habile qu'il n'a pas l'air d'être un moyen, d'amener la réconciliation de Lafont et de Clotilde. L'homme de théâtre qu'est M. Becque est de première force dans cette pièce sans action. Et ce qui prouve la saveur de cette étude d'une certaine réalité, c'est la diversité des questions et des réflexions qu'elle pourrait soulever. Cette pièce, qui n'est pas une pièce, qui révèle en son auteur de si énergiques dons de théâtre, en ne s'astreignant à aucune des nécessaires conditions du théâtre, a été aussi discutée que les œuvres dramatiques fameuses des dernières années.
Mbii8 n*y toacfaoïui qu'an ooarint, i proproi de rtmiqoe représentation donnée par la troupe de la RanaiBsaiice tu théâtre Molière. Ge aérait amusant d'y revenir, ai œtte Parisienne noua était rendue en quelque théâtre de Bruxellea. Oomme il aérait curieux pour le public de revoir une œuvre si forte, si amusante et si choquante, d'an système dramatique si absurde, d'une vérité d'observations ai saisissante, où la vulgarité de certaines situations a été accusée par des mots si profonds, et qui semblent si nalfiil La Parisienne est fort bien jouée par la troupe du théâtre de la Renaissance, un théâtre qu'un directeur jeune, lettré, chercheur, H. Femand Samuel, pousse en dea voies intéressantes et hardies. If* Antonine est excellente dans M"^ Clotilde Dumesnil, pleine de justesse et de mesure, bourgeoise élégante dans sa corruption paisible, fine sans y mettre de malice, prenant sa vie sans scrupules comme elle vient. — M. Vois est fort amusant, et sans y appuyer, dans son personnage d'amant jaloux ; il a une sottise d'assez bon ton et de naïf égoïsme, qui est habile* ment rendue. — M. Bartel a tout à fait la physionomie et le langage de rhonnète mari, Adolphe Dumesnil. — - M. Galipaux n'a qu'une scène, la scène d'un passant^ selon la hardie expression de M. Becque, et la hardiesse de la scène et do l'expression semble avoir échappé au public. — Mais il s'est rattrapé aux autres parties périlleuses de la Parisienne. Et on peut dire que le talent âpre et original de M. Henri Becque, s'il n'a pas eu cause gagnée à Bruxelles, y a frappé un coup.
Camille lïetnonmztt