UN MALE
Pièce tirée, par MM. BAmER et Dubois, du roman de M. Camille Lemonnier.
SI mai 4888.
Un Mâle a réussi, comme on le pouvait prévoir, devant le public spécial de la première représentation. Les applaur dissements avaient peu d'occasions de se produire au cours de la pièce. Mais chaque acte a été suivi de deux rappels pour les artistes. Le nom des auteurs a été proclamé au milieu de grandes acclamations. Et le succès, qu'on nous annonçait depuis quinze jours, qu'on aurait bien dû organiser plus adroitement, avec moins de tapage et de reportage, a eu tous ses signes extérieurs. Pas tous, car il a manqué au Mâle un peu d'opposition. Si quelques coups de sifflet ingénieux s'étaient mêlés aux bravos, ce qui eût permis de les redoubler, et ce qui eût autorisé à dire qu'il y
avait eu bataille, que le public prenait parti pour oa contre Un Mâle, le sort de la pièce y gagnait certainement. Mais MM. Bahier et Dubois ont eu des amis trop honnêtes, pas assez habiles, qui ont applaudi pareillement chaque fin de chaque acte. Et ces manifestations ne suffisent malheureusement pas pour exciter beaucoup de curiosité autour des représentations de Un Mâle.
Le drame qu'on joue au Parc est tiré d'un roman de M. Camille Lemonnier qui a fait sa trouée, et qui n'en gardera pas moins ses mérites de vigueur et de couleur, parce qu'il aura produit une pièce sans intérêt. Il n'y a d'intérêt d'aucune sorte dans ces quatre actes sans action, sans développement de caractère, même sans épisodes originaux. Le roman ne mettait en scène que des personnages très primitifs, et, en lutte que des passions animales. Une belle fille s'allumait à la vue d'un solide gaillard, et s'offrait ce régal d'amour. Mais M. Lemonnier avait surtout montré la nature, complice de cette poussée physique. Les hommes et les femmes tiennent moins de place dans son livre que les arbres, le soleil, les choses de la campagne, les bois qui troublent et les fumiers qui grisent. Peu d'analyses intérieures des individus dans ce roman, mais beaucoup de belles descriptions détaillées de la ferme, de la forêt, du matin, du soir, des différentes odeurs de la terre et des fermentations. Les odeurs sont particulièrement soignées par M. Camille Lemonnier. a II fait sentir l'odeur des choses, » disait un jour Flaubert en parlant de Toui^eneff. L'auteur de Un Mâle s'est plus appliqué à mériter cet éloge que l'auteur de Terres vierges.
Si la nature est toute en couleurs, reliefs et exhalaisons dans le roman de M. Camille Lemonnier, les gens, très simples, y sont marqués de traits énergiques. Et les épisodes, la kermesse, les chasses du braconnier Cachaprès, les courses de la vieille Duc et de la sauvage Gadelette, les manigances de la Cougnole, bribeuse et entremetteuse, les scènes de cabaret et de ferme, les batailles et les coups, tout cela se détache dans le livre, est accusé violemment. Et la convoitise brutale du braconnier, et l'entraînement de Germaine se voient bien aussi. Ce qui reste obscur dans le livre, c'est le refroidissement de Germaine. Comment cette fille, attirée par ce que lui promettent la riche musculature et les prouesses audacieuses de Cachaprès, se dégoûte-t-elle de ces joies spéciales? On ne nous l'explique pas. Et il est vrai que pour des aventures d'amour si primitives, les explications sont inutiles. Cela me disait, et cela ne me dit plus. Voilà toute la psychologie de ces sortes de passions. Et cette psychologie serait bien courte pour composer un roman, si la description des lieux, les études d'après nature, les scènes paysannesques, les pages qui reluisent ou qui fleurent ne faisaient pas l'intérêt de l'œuvre.
Dans le drame de MM. Bahier et Dubois, rien n'a pu rester du pittoresque, des couleurs et senteurs de Un Mâle. On ne peut même pas avoir cette persuasion, ou cette vision que ce Cachaprès est bien ce qu'on dit qu'il est. L'imagination fait démêler cela à certain portrait, à certaines scènes qu'un livre peut donner. Mais au théâtre, nous ne pouvons juger que d'après ce qui se passe sur les planches. Et, du reste, quel sujet d'attention ou d'émotion
y a-t-il pour le public â oe qu'un personnage de drame soit ou ne soit pas physiquement vigoureux?
Les amours de Gacfaaprès et de Germaine n'ayant pu d*autre incident que le refroidissement inexpÛqué de Tamoureuse, la pièce ne peut avoir aucune action. Le quatrième acte a quelque mouvement, par les menaoes meurtrières de Gadiaprès voulant ressaisir celle qui loi échappe, et les feintes tendres qu'eUe simule, par la chasse à l'homme dont on a les échos, par la rentrée du braconnier tout sanc^ant, et qui vient s'abattre sur la scène. Ce sont là de grosses secousses de mélodrame, qui mettent quelque agitation en ce quatrième acte. Mais les autresactes n'ont pu être animés que par des épisodes tenant peu aux luttes amoureuses de Cachaprès et de Germaine, — le tableau d'un cabaret de village, avec cris et soûleries, les lenteurs et malices par lesquelles on arrive à Tachât d*une vache, les plaintes, prières et complaisances sales d'une vieille mendiante, qui mêle ses remerctments à la Sainte Vierge à ses réflexions d'entremetteuse. Quand nous disons que ces ^isodes produisent quelque animation, c'est beaucoup dire, notamment pour la vente de la vache, qui a paru très exacte, mais d'une exactitude sans intérêt. Gomme le dialogue dans Un Mâle veut être très vrai, il n'a aucun trait, pas un mot de caractère. Théophile Gautier, se refusant à écouter des conversations de portiers, très minutieusement notées par Henri Monnier, disait justement : « C'est aussi ennuyeux que d'entendre les portiers euxmêmes. 9 Et un dialogue ne peut avoir prise sur le public que par le relief qu'un auteur y a donné à la vérité.
Donc, très peu de t^ du» les quatre actes de Un Mate, quoiqu'on y prétende être vivant avec hardiesse et originalité. Le défilé du premier acte, — l'ivrogne, la mendiante, le joueur d'orgue de Barbarie, — a du bruit et de l'enluminure. Mais l'ivrogne n'est que répugnant. Dans C Assommoir, la soûlerie tenait à la pièce et la rendait dramatique. Ici, il n'y a que malpropreté inutile.
Les scènes de Gachaprès et de Germaine au premier et au quatrième acte ont du nerf, de bons mots de fougue sensuelle, et puis les phrases marmottées de la Gougnole et ses interventions gémissantes sont d'une réalité curieuse. Ces diéiives aubaines n'empèdient pas que Un Mâle ne sob extrêmement ennuyeux. On nous disait : Ce sera très hardi. Non, ce n'est pts hardi ; c'est un p«i répugnant, el malheureusement ennuyeux. Le livre de M. Lanonnier a beaucoup de qualités, quelques dé&uts, et n'est pas ennuyeux du tout.
rV • j^v 'iiv 'i:v 'iiv *î:v 'iiv 'iiv*