‹ Trente ans de critiqueChapitre 34 sur 42 · LE MORT · texte numérisé non relu

LE MORT

MM avrU 1894.

Le mimodrame le Mort a été tiré d'un roman de H. Camille Lemonnier, un des meilleurs romans et des plus personnels de l'auteur du Mâle, une étude à la manière noire, d'un relief et d'une vigueur remarquables. Les deux paysans, Balthazar et Bastian Baraque, à l'âpre lésine, au farouche labeur, assassins par convoitise grisante et furieuse ; leur frère idiot et plaignard, Nol ; la maigre et ardente gouge de village, la Tonia, qui affole Balt, jusqu'à lui faire oublier ses méfiances de meurtrier et ses faméliques avarices, la Tonia qui fait la haine des deux frères et complices et produit l'expiation du drame, puisque c'est à cause d'elle qu'ils s'égoi^ent aveuglément, — toutes ces figures, dans le livre de M. Lemonnier, s'accusent en traits précis, ont un pittoresque sordide, d'énergique réalité. Quelques détails répugnants inutiles ; trop de mauvaises odeurs et d'ordures. Mais les fumets du naturalisme alors étaient consciencieusement violents et c'était une preuve de force et de vérité que de remuer avec insistance tous les fumiers.

Le Mort de M. Camille Lemonnier n'en est pas moins une de ses œuvres les plus solides et les plus sobres, où son art a le moins emprunté aux hardiesses d'autrui, aux sujets à la mode, non directement observés.

Le mimodrame de rÂlcazar ne garde du roman que la scène de l'assassinat, celle de l'enfouissement de la victime, dont rhorreur est fort compromise au théâtre par les trucs visibles et le factice prolongé, et puis les terreurs des deux frères, qui viennent d'apparitions fantastiques, d'adaptations shakespeariennes, aux conventions de la pantomime et aux effets de lumière. On a le spectre de Banco très banalisé; on a les mains de lady Macbeth bien grossies et déformées. Mais le caractère, l'individualité des personnages a disparu; les deux âpres paysans, aux traits et aux laideurs si marqués, sont deux assassins de théâtre quelconques, ayant des peurs et des hallucinations scéniques. La Tonia n'est plus dans le drame, et sa chair de truande ne fait plus regorgement des deux frères. Et vous avez des épisodes trop artificiels et trop connus de meunier galant, de meunière dépitée, de notaire fantoche et de noce vaudevillesque.

Probablement, les auteurs ont voulu égayer leur Mort par quelques-unes des conventions ordinaires de la pantomime. On a jugé que trop de réalité, en un pareil sujet, serait un malaise pour le public. Mais ces épisodes, destinés à être allégeants et divertissants, n'avaient pas besoin d'être d'une platitude si vieille pour reposer les spectateurs des tableaux trop effrayants. Ces incidents puérils ont le malheur de n'être pas trop déplacés en ce mimodrame, qui

dèvraitètre terrible; ilsaoïiligDeiilkbtnalilédeioiitngiqae. Tool de même Paul Martinrtti, et aon frtee auBsi, aonl arrivée au terrible, dans le premier et le tnHsiàme acte. Noas avons fort admiré, le lendemain du Robert Màeaire^ du théâtre de la Bourse, la réalité minotieiifle et l'art saisiasant de Paul Martinetti, et sans attendre que ka enthousiastes à la suite et les enchériaseurs de snooès aieni découvert ce qu'on avait «gnalé avant eux. Ce mime, i la fimtaisie si curieuse et au dramatique si bien creusé, a des vérités très variées, et sa fébrilité sait être aussi comique qu'émouvante. Id, Paul Martinetti a surtout à rendre des •imnimma et des épouvsntes, et sans donner â son personr nage un caractère distinctif. Il joue supérieurement des scènes, et fait parler dramatiquement, incessamment sa physionomie et ses gestes, sans avoir eu besoin de marquer aucun des traits du Bast de M. CamiUe Lemonnier. Les convoitises qui entraînent, l'assassinat, le tremblement et l'achamement â faire disparaître la victime qui reparaît toujours, et surtout le troisième acte de fièvres et d'hallucinations qui deviennent fratricides, tout cela est d'une exécution savante, attachante, par laquelle ce corps frêle du mime semble avoir de la puissance. La folie du dénouement, le bercement tendre du frère qu'il vient de tuer sont des effets de théâtre bien fiictices, et Paul Martinetti n'y a mis que des adresses connues. Mais tous les détails de terreur de son rôle ont une justesse nerveuse bien intéressante â suivre. Louons aussi chaudement Alfred Martinetti, plein de vigueur et de dramatique, et qui prête une réalité violente à la scène de l'assassinat.

Le reste de rinterprétation du Mort est suffisant, sans mérites particuliers. Et la direction de l'Alcazar a très bien fait les choses pour cette expérience hardie d'un mimodrame si sombre. Le macabre tableau est bien placé dans son cadre; on n*a lésiné ni sur le décor ni sur la mise en scène. Ni sur l'orchestre non plus, chargé de jouer la partition toufiFue de M. Léon Dubois. C'est toute une symphonie descriptive et psychologique avec ambitions wagnériennes, insistances de leit-motiv et commentaire très étudié du drame. Les motifs ont peu de relief et de caractère, et Tinstrumentation est un peu lourde. Mais cette musique de M. Léon Dubois a sa couleur, et surtout sa conscience à rendre le pittoresque et les mouvements du mimodrame de MM. Lemonnier et Martinetti. On ne manquera pas, et ce sera justice, de prédire longue vie au Mort de l'Alcazar.

Jales Iietnaîttre

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