MONSIEUR ALPHONSE
SO décembre 487S.
On nous dit que Fauteur du Demi-Monde est retrouvé, que Fauteur des symboles et des paraboles de la Femme de Claude renonce à ses prédications, que ce vif esprit et cet observateur sagace a ressaisi ses mérites nerveux, souples, puissants, si prompts à dire le mot juste, à montrer la réalité nue des honunes et des situations. Notre joie serait grande, si nos craintes avaient été profondes. Mais nous ne parvenions pas à nous représenter M. Dumas fils comme un assembleur de nuages et un distributeur de sermons apocalyptiques. Il écrivait dernièrement à quelqu'un que nous connaissons bien : a Ne craignez rien, je ne m'égarerai pas dans les nuages du mysticisme. Je ne dis peut-être pas assez bien ce que je sais, mais je sais très bien ce que je veux dire. » Il Fa toujours su. Et s'il a mêlé un puritanisme excessif à d'inquiétantes recherches, s'il a recommandé aux hommes une impitoyable dureté, aux femmes une chasteté farouche, c'est qu'il jugeait utile de frapper fort et de planter haut sa doctrine.
n ne rejette pas ces moyens extrêmes, et il y a des théories et des héroîsmes tout pareils dans Ik Femme de Claude et dans Monsieur Alphonse. Seulement, dans l'œuvre symbolique, que le public a condamnée, les personnages n'étaient construits que pour exposer et démontrer certains préceptes. Dans l'œuvre dramatique, que le public vient d'acclamer, certains pe^onnages ne semblent faits que pour nous dire leurs passions, nous montrer leurs caractères, nous révéler leurs faits et gestes, comme les dessous qui les font agir. Aucun symbole dans Monsieur Alphonse. Une histoire saisissante, rapide, invraisemblable et possible, choquante et généreuse, qui reproduit, en remplaçant les obscurités des paraboles par les réalités du dialogue et, la solennité des attitudes par les familiarités de la vie, qui reproduit la même leçon de grandeur et le même exemple de sérénité héroïque que la Femme de Claude nous avait déjà donnés.
Le fond est resté le même. Et la forme est revenue à ses mérites naturels, à cette vigueur, à cette décision, à cette netteté qu'on a louées dans le Demi-Monde comme dans la Princesse Georges, M. Dumas fils ne renonce pas à ses visées morales, aux dogmes qu'il nous prêche et aux sacrifices qu'il nous recommande. Seulement, au lieu de nous livrer ses théories dans des compositions mystiques, il les mêle à des événements dramatiques, à des aventures, à des luttes que nous avons pu connaître. On discutera les théories, on discutera lliomme qui les propose et le talent qui les soutient. L'important, c'est que l'homme et le talent se présentent avec leurs avantages particuliers : l'audace, la
sûreté, l'obseryatioii froide et l'exécution franche. Nous étions bien certain que l'auteur de Monsieur Alphonse n'était pas capable de s'égarer décidément hors des routes que son tempérament et son esprit lui ont tracées. Et c'est pourquoi nous ne cherchons pas à voir dans la pièce nouvelle une abjuration ou une renaissance. On a parlé du retour de l'écrivain prodigue. H vaut mieux parler de Monsieur Alphonse, simplement et brièvement, sans s'étonner de ses qualités et sans triompher de ses défauts.
n y a deux personnages principaux et bien humains dans cette comédie : M. Octave, qui s'appelle parfois H. Alphonse, et son amie. H** veuve Guichard. Autour d'eux s'agitent une victime, un héros et un prodige. La victime, c'est W^ de Montaiglin ; le héros, le commandant de Montaiglin, marin comme on n'en voit guère et mari comme on n'en voit pas; le prodige, une petite fille de onze ans, nommée Adrienne. Ceux-ci forment le groupe où l'évangile de M. Dumas fils est répandu et appliqué. Les deux autres appartiennent modestement à ce monde inférieur et réel que Tévangile nouveau doit transformer et relever.
Le sieur Octave pouvait être un péril pour une comédie, même contemporaine. Un beau fils, non moins prompt à séduire les honnêtes filles qu'à les abandonner, d'une sécheresse de cœur qui se plie à toutes les lâchetés, d'une facilité de vie qui se prête à tous les avilissements, tel est l'homme, s'étalant dans ses vices comme dans ses spéculations. D est odieux, et il ne vous donne pas occasion de vous révolter. Il n'a presque pag une parole où l'on
puisse se récrier et flétrir cette bassesse sans dissimulation.
Car il ne songe pas à cacher ses aventures et ses arrangements. Il a séduit M"^ de Montaiglin quand elle était une jeune fille ignorante et pauvre, il a eu d'elle une enfant qui n*a guère embarrassé son existence et, présentement, il est en relation d'amour et d'affaire avec la veuve Guichard, une cuisinière sur le retour, qui a fait un riche mariage in extremis^ et qui livre avec ardeur sa maturité dorée aux séductions et aux convoitises d'un si joli garçon.
Le cynisme est parfait, et il a une sorte de naïveté. On dirait que ce M. Octave est un inconscient, produit naturel d'une certaine décomposition dont nous avons vu les nudités et les taches. Cette espèce n'est pas rare, avec son vide moral absolu et sa poursuite sans scrupule de tout ce qui peut faire le plaisir prompt, l'oisiveté garantie, l'aisance consolidée. Ces gens-li ne bravent pas l'honnêteté: ils Tignorent. Us ne se piquent pas d'audace : ils ont la souillure insouciante et la conscience muette. Ils vont à leur sensation et i leur intérêt, par le plus court chemin, en gens pratiques qui ne s'encombrent pas des conventions gênantes et des préjugés intolérants. Végétation malsaine qui pousse entre certains pavés et contre certains trottoirs. L'eau du ruisseau et le pied du passant ont favorisé cette édosion. Cela est né ainsi, et cela s'épanouit tranquillement.
M. Dumas fils n'a rien voilé du personnage et, pourtant, il ne £sdt pas crier notre irritation et nos dégoûts. Cette
candeur, irresponsable pour ainsi dire, sans nous désarmer, arrête les révoltes. Et puis, Tart est très sûr et la mesure ingénieuse dans les actes et les paroles du monsieur, n serait malaisé de le prendre en flagrant délit d'impudeur et de cynisme. Il glisse ses petits moyens, veille à ses commodités et à son bien-être, n*a point de méchanceté inutile ni de dogmatisme malfaisant : c'est le vice facile et r^isme convaincu. On rencontre souvent cet aventurier qui suit sa route et cet être méprisé qui ne s'interroge jamais. Son ai^e est boueuse, mais elle est vivante.
L'amie de M. Octave, la veuve Guichard, ne méritait pas de tomber en de pareilles mains. Et pourtant, il était fatal que cette ancienne cuisinière s'éprit de ce damoiseau élégant. M"^ Guichard a eu de mauvais jours, et elle a gardé de ses peines et de ses traverses, le propos rude, la jalousie vive, le mouvement emporté, comme elle en a gardé la générosité expansive et la franchise émue. Le jour où elle s'est trouvée riche, cette femme, de nature ardente et d'humeur libre, a voulu avoir des jours heureux. Et la mine gentiUe et les jolies façons de M. Octave lui ont fait venir l'eau i la bouche. Elle mêle tout, sa passion et sa vulgarité; elle est vraie et elle est indiscrète; elle est brutale et elle est bonne. Ne lui parlez pas des convenances et des précautions. Elle aime son Octave, et elle veut le conserver, et elle apporte dans ce sentiment, qui ne cherche pas la délicatesse, ses exigences et ses criailleries, ses bons mouvements et ses craintes méchantes. Ce n'est pas un type, c'est une simple femme, une femme du peuple, à la main lourde et au cœur chaud, point raffinée en ses sensa-
— estions, sincère dans ses faiblesses comme dans ses répliques, une gaillarde et une bonne femme, accommodant aussi bien que possible sa probité et son tempérament.
Voilà les deux personnages principaux de Monsieur Alphonse. Ils sont taillés en pleine réalité, et ils donnent son originalité véritable et son intérêt puissant à cette œuvre nerveuse. Le ménage Montaiglin et Tenfant qu'on y introduit ont l'artificiel qu'il est juste de retrouver dans les victimes, les héros et les prodiges.
Raymonde de Montaiglin a été mise à mal par le sieur Octave, alors qu'elle ignorait les moyens et les conséquences du mal. Elle a vécu pour son enfant, séparée à jamais de ce séducteur qu'elle n'avait point aimée, lui gardant une haine muette pour sa vie troublée et sa faute irréparable. Puis, elle a rencontré, en un jour clément, M. de Montaiglin, un marin à l'âme haute, au dévouement entier, à l'austérité sans nuage, à la charité sans réserve, qui ne lui a rien demandé que de vivre heureuse et de se laisser chérir et protéger.
Elle reviendrait au calme, à la confiance, sans ce secret qui la tient et ce chagrin qui la poursuit. Car sa fille est loin d'eUe, et elle ne peut la voir que furtivement, et elle doit lui donner déjà l'intelligence des situations fausses et l'habitude des prudences et des combinaisons. La petite fille a une vocation spéciale pour ce rôle habile, et elle joue son personnage d'enfant prodige avec une sûreté et une souplesse étonnantes.
Vous savez conmient l'action s'engage et se dénoue entre M. et M"* de Montaiglin, M. Octave et M"* Guichard :
Octave, avant d'épouser la veuve opulente et jalouse, imagine de confier son enfant à Montaiglin, vieil ami de son père, juge sévère mais généreux. Tout s'arrange ainsi, la mère mystérieuse pourra élever son enfant, et l'existence d'Octave ne sera plus embarrassée d'aucun souci. Tout est convenu, mais on a compté sans les soupçons et les vivacités de M"^ Guichard.
Elle commence par s'emporter et elle finit par s'attendrir. Cette petite fille qui l'irrite d'abord la toudie ensuite. L'amoureuse qui redoute et qui veut frapper une rivale s'efface bientôt devant la femme qui veut consoler une misère et réparer un abandon. L'enfant d'Octave sera naturellement l'enfant de sa femme, M"^ Guichard. Voilà la vraie mère, M"^ de Montaiglin, ruinée dans sa joie, menacée dans ce bonbeur auquel elle ne peut plus renoncer. Perdre Adrienne, après l'avoir reconquise, c'est une épreuve où elle se trahit. E31e se livre dans ses angoisses> et elle se dénonce dans ses résistances : « C'est ta fille, » lui dit M. de Montaiglin. Et il ajoute bientôt : « Nous la garderons. »
L'acte est admirable et accompli avec une absolue sérénité. Pas une paille dans ce caractère de bronze, pas un doute dans cet homme de sacrifice et de foi. Il n'y a rien de changé dans son ménage, qu'un devoir nouveau pour lui. C'est héroïque. Nous ne disons pas que ce soit chimérique. Mais on voudrait au moins une contraction sur ce visage tranquille, un tremblement dans cette voix grave. Nous avons, au contraire, une apostrophe solennelle : « Créature de Dieu, être vivant et pensant, etc. » Où diable la philosophie va-t-elle se nicher et la rhétorique
s'exercer? Il faut être bien mattre de soi pour user, en de tdles rencontres, des formules des moralistes ou des pères de l'Église.
Mais qu'importe! Une teUe grandeur, offerte avec tant de résolution et de simplicité, est d'un bon exemple. La bonté, si haut placée, et le devoir rude sont dignes de tenter certaines ambitions. Et c'est sur un tel enseignement que se termine cette comédie de peintures hardies, de réalités neuves et d'angéliques préceptes.
Nous ne suivons pas l'œuvre en tous ses détails et nous ne racontons pas les luttes de M"^ Guichard, les lâchetés de M. Octave, la diplomatie de M"* Adrienne et les souffrances de Raymonde. Il faut voir cela à sa place et dans son mouvement. Sachez que M. de Montaiglin réclame Adrienne comme sa fille, et la déclare telle à M"* Guichard ; sachez qu'il l'a reconnue par acte authentique et qu'il a obligé le misérable Octave à signer comme témoin cet acte qui le supprime comme père. Sachez que M^ Guichard, dans ses inquiétudes et ses soupçons, impatiente de certitude, force M"** de Montaiglin à tout découvrir dans un cri d'alarme et dans un élan maternel. Tout cela est mené avec une vigueur et une adresse excellentes. Et les engagements et les dialogues de M. de Montaiglin et de M"^ Guichard sont notés, spécialement, avec des paroles limpides, des mouvements justes et une parfaite indépendance. Mais, encore une fois, ce sont des scènes qu'on n'analyse pas, où chaque mot a son utilité et sa vérité.
Nous avons dit que les théories et les leçons de M. Dunas fils ne se sont point transformées depuis ses préfaces
fameuses et ses œuvres contestées. En effet : le commandant de Montaiglin a les doctrines entières, Tàpreté de devoir, la majesté de conduite et de parole de Tinventeur Claude Ripert. Il a de moins ce rôle de justicier philosophe qui aboutit au coup de fusil de la Femme de Claude. « Où prendrai-je le droit de te punir? » dit le commandant de Montaiglin i sa femme fléchissante sous son aveu, tremblante de sa faute. Et il n'interroge même pas celle qui se croyait perdue ; il n'a qu'un dédain tranquille pour le séducteur de celle qui porte son nom ; il est sublime avec calme et raisonneur avec élévation. On voit que Fauteur de Monsieur Alpliotise n'est pas descendu de sa morale escarpée et de son enseignement à pic.
Au contraire, il n'a diminué que ses rigueurs. Car il mêlait à des grandeurs surhumaines d*impitoyables condamnations. Les femmes, coupables d'amour irrégulier et de fantaisie ardente, nous étaient dénoncées comme la Bête de l'Apocalypse et le péril social. Il fallait tout craindre de celles qui n'étaient que des fenmies de temple ou de foyer, et toutes les violences étaient contre elles de légitime défense. Il paraît que le mot de l'Évangile se pouvait appliquer à ceux qui prennent la galanterie avec facilité : a Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez. » Et les menaces contenues dans la moindre liaison illégitime, et les abîmes de perversité étalés par les femmes trop conciliantes, tout cela nous était présenté avec des couleurs noires et des traits effrayants.
Ces dures sentences sont absentes de Monsieur Alphonse. Les fenmies, d'amour libre et de sensation prompte, n'y
sont pas flétries et marquées au fer chaud. Il y a indulgence véritable et sympathie vive pour une de ces natures fruste^ qui n'observent pas les prescriptions de monsieur le curé, qui vont à leur passion sans honte et à leur joie sans scrupule. M"^ Guichard n'est pas une femme de temple ni de foyer. Et pourtant H. Dumas fils ne lui a pas marchandé la brusquerie généreuse, Tanimation et la sincérité. Il n'a eu garde de nous dénoncer cette libre amoureuse comme une corruption et un danger. Il accepte cette femme de tendresse impérieuse, d'humeur décidée, et la fait accepter.
Ce n'est pas nous qui nous en plaindrons. D'autant que cette condescendance n'a pas nui i l'auteur ni à sa création. Rien de plus vivant que M"^ Guichard, rien de plus humain, rien de mieux observé et de mieux rendu. Tous les traits sont justes et il n'y en a pas un de trop. Le personnage est frappant et ses mots, comme ses gestes, sont pris sur nature. C'est une figure plaisante et qui ne grimace pas un seul instant. Le comique de M"** Guichard ne jaillit jamais que de la vérité de la situation ou du réalisme du personnage. Point de mot rapporté, point de saillie incrustée dans ce rôle naturel. M. Dumas fils a dessiné, avec sa fermeté savante et sa précision fine, bien des types reconnaissables et des visages caractérisés. Il n'a pas produit au théâtre d'individu plus vivant, plus solide, mieux en chair et en os que H"** Guichard.
Octave, nous l'avons dit, est touché avec une vigueur, une habileté rares. Adrienne, la petite fille, a bien de l'esprit et de la rouerie. Mais les enfants, charmantes sur la
scène, ne peuvent pas avoir ce que le poète a recommandé : l'ignorance qui fait rêver, l'innocence qui f!ût sourire. EDes démontrent leur charme, et elles le détaillent. Enfin, l'œuvre vous intéresse, vous amuse et vous remue. Elle a les qualités si pénétrantes de M. Dumas fils, et tous ces mérites d*observation, de vigueur, de réalité neuve, d'intention haute, de morale exigeante. On peut bien s'étonner après coup ; mais le coup est si soudain, si bien lancé, par une main si forte et si souple, qu'on en garde la marque.