‹ Trente ans de critiqueChapitre 5 sur 42 · L'ÉTRANGÈRE · texte numérisé non relu

L'ÉTRANGÈRE

$8 septem^e i87€,

VÉtrangèrCf dont le succès a été si fiructueux au Théâtre-Français et la valeur si contestée, X Étrangère, dans un cadre terne et avec une exécution chôtive, n'a plus les mêmes proportions, ni son mélange aussi bien dosé de convention et d'audace. Les personnages s'agitent, et la chimère les mène ; les impossibilités de l'aventure éclatent à tous les yeux, et le factice des hommes, des femmes et de leurs paroles rend ce son creux que rien ne dissimule plus*

Les mérites de cette comédie ont assez de force, assez de décision, assez de vivacité nerveuse pour faire leur trouée, même quand ils nous sont présentés avec embarras et gaucherie. Mais quand leurs défauts ne sont pas énergiquement défendus et habilement sauvés, ces cinq actes tourmentés, où de saisissantes réalités s'étalent à côté de transparentes combinaisons, laissent voir leur canevas incohérent, et tous les morceaux qu'on y a péniblement rattachés, et tous les nœuds qui y servirent.

Il paraît que la pièce primitive de M. Alexandre Dumas fils nous montrait surtout ce qu'on appelle le point d'honneur des gens de vie élégante, et ce qu'il peut produire. Le duc de Septmonts, gentilhomme de bonne maison et de mauvaises mœurs, faisant figure encore parmi les existences de luxe et de plaisir, bien que réduit aux plus cruels expédients, le duc de Septmonts avait perdu au jeu une somme considérable. Or, dans le code qui gouverne les cercles et les salons, et qui ne s'adresse pas à la magistrature, l'article le plus formel est que la dette de jeu est la seule sacrée. Vous comprenez ce que ce point d'honneur pouvait coûter à l'honneur véritable du duc de Septmonts. Pour conserver (hroit de cité dans le monde qu'il habite, cet aventurier titré était entraîné en toutes sortes de tours misérables et d'expéditions basses. Pour être en posture encore de galant homme officiel, il devenait un aigrefin qualifié, extorquant ce qui lui procurait la dernière dignité de sa vie : la correction dans les aventures du baccara. Cette pièce primitive de M. Dumas fils, nous a-t-on dit, dont le mariage du duc de Septmonts était le nœud principal et l'intérêt dramatique, était surtout la reproduction très osée, l'analyse brutale des vilenies et des souillures auxquelles peut être réduit, par obligation hautaine, par nécessité de position, un duc ruiné et sans scrupules.

Comment l'étrangère, mislress Clarckson, en est-elle venue i occuper le premier plan dans l'œuvre définitive de M. Alexandre Dumas fils? Nous l'ignorons, et ce n'est pas cette œuvre qui nous le dira ; car on'y pourrait laisser, à

une place secondaire, et avec avantage, cette mistress Clarckson, et son naïf mélange de férocité et de sentimentalité, et ses calculs tranquilles et ses cris de guerre sauvages contre les hommes. Rien de plus bizarre que cette figure qui assemble de si violents contrastes. C'est un personnage qui a des parties d'excentricité neuve et des restes ingénus des traditions les plus usées. Cette mistress Clarckson a une scène originale au premier acte, quand elle impose sa présence à la duchesse de Septmonts, quand elle passe avec tant de grâce, tant de sûreté, un si impertinent cynisme, une si dédaigneuse froideur, au milieu de ce monde qui la méprise, mais qui la redoute. Il y a là les assises et les lignes d'une composition inattendue et forte. Rien de trop, et toutes sortes de hardiesses accumulées en quelques contours fermes. On ne voit que le profil de cette créature singulière, mais le relief est excellent et l'arête vive.

Les autres actes troublent bientôt cette impression nette : Mistress Clarckson nous fait des récits de la traite des noirs, elle tombe dans des déclamations indignées, et elle expose solennellement la théorie de sa mission providentielle. Le personnage curieux et saisissant du premier acte se disperse absolument et se vulgarise dans ces prècheries bruyantes. Dès que mistress Clarckson prend le rôle d'apôtre du mal, qu'elle déclare la guerre à la plus laide moitié du genre humain, qu'elle a, pour expliquer ses faits et gestes, des considérations générales et frénétiques, elle n'a plus ni personnalité, ni précision, ni nouveauté. Elle devient un composé artificiel de tirades heurtées, de sorties choquantes et de précautions timides.

Une autre singularité et un autre hors-d'œuvre du drame, ce sont les dissertations scientifiques sur les vibrions, sur l'amour qui se rattache i la physique et sur le mariage qui dépend de la chimie. Tout cela n'a pas allégé la marche de Y Étrangère. U y a pourt^t, dans ces conférences un peu prolongées et laborieuses, des vues piquantes, des mots acérés, et cette recherche de brutalité blessante et d'austérité voulue, où se complaît souvent M. Alexandre Dumas fils. Nous avons déjà signalé cette étrange mixture qu'il a introduite dans ses dernières œuvres, cette licence des paroles s'ajustant à un dogmatisme moral intolérant, ces effusions mystiques et ces durs préceptes, qui s'accommodent, selon les pratiques des prédicateurs et des confesseurs, des curiosités les plus sensuelles. Mêler sur la scène, ou dans des préfaces à sensation, V Imitation de Jésus- Christ et le Tableau de Vamour conjugal^ c'était assurément une alliance qui n'avait rien de banal. Et M. Alexandre Dumas fils nous a renouvelé, en la plupart de ses derniers ouvrages, cette surprise-là. Elle reparaît dans Y Étrangère. L'auteur n'y a pas abusé de ces considérations qui s'étalent dans la Femme de Claude et qui ont pénétré même àAns Monsieur Alphonse, où la vertu la plus sévère nous est recommandée par les raisons les plus choquantes. Mais il a eu la bizarrerie de nous montrer, dans une même pièce, toute une série de virginités et de puretés de fait, se livrant au plus hardi langage et aux doctrines les plus libres.

On a remarqué, en effet, que dans cette Étrangère si audacieuse, presque tous les personnages sont d'une chasteté obstinée et complète. Mistress Glarckson, d'abord.

s'intitule elle-même la «vierge du mal» ; elle a beaucoup reçu et n'a jamais rien donné; elle a circulé au milieu des aventures, des marchés, des campagnes amoureuses, sans y laisser la moindre parcelle de son capital d'innocence. La duchesse de Septmonts et le compagnon de son enfance, Gérard, ces deux amants si exaltés, repoussent comme une souillure l'idée de s'appartenir véritablement. En outre, la duchesse prend bien soin de nous avertir qu'elle est aussi peu mariée que possible, et Gérard donne des renseignements circonstanciés sur son existence cénobitique. M. Glarckson, lui, n'est pas moins austère, tellement ses affaires Toccupent, et le docteur Rémonin n'est pas moins pur, tellement la science lui suffit. Enfin, c'est une collection de personnage séraphiques; ils ne touchent à la terre que pour en savoir les excitations, les ardeurs, les cynismes ; mais eux, ils s'abstiennent tranquillement de ces faiblesses sur lesquelles ils s'expriment avec tant d'abondance.

C'est là assurément une des nouveautés de Y Étrangère^ et ce contraste entre la vie de chacun des personnages et la désinvolture de leurs paroles et de leurs doctrines est assez surprenant. Nous avons heureusement dans ces cinq actes d'autres nouveautés, de celles qui tiennent au talent même de M. Alexandre Dumas fils, qui rendent bon témoignage de sa manière vigoureuse, de son exécution tranchante et fine. C'est ainsi, avec cet art souple et cette décision forte, que sont traitées la scène entre la duchesse de Septmonts et son mari, et celle entre le duc de Septmonts et M. Clarckson. Quand cette femme, de cœur fier et de vaillance noble, jette à l'homme à qui elle a été unie et p^

qui elle ne veut pas être salie, quand elle lui jette au visage ses révoltes et ses dégoûts ; quand elle le démasque, lui, dans sa bassesse, et quand elle se montre, elle, dans le déchirement de sa vie, on n'entend que des mots pris à une réalité poignante, on n'a que les brusques échappées d'une émotion sincère. U n'y a pas de rhétorique, il n'y a pas de convention, il n'y a pas de morale factice dans ce duel serré, od chaque coup porte, où chaque riposte est saisissante et chaque mouvement décisif. La duchesse de Septmonts peut tout dire à ce moment-là, et cette femme jeune et chaste peut tout savoir, car les flétrissures que son mari a répandues sur elle lui ont laissé de cruelles expériences et d'inoubliables frissons.

La scène entre M. Clarckson et le duc de Septmonts n'a pas la même éloquence vibrante et la même émotion profonde et juste. Mais elle est pittoresque, elle a une brusquerie habile, elle renouvelle et elle transpose très ingénieusement les vieux moyens et les vieux effets. Ce M. Clarckson arrive, dans YÉtrangère, à jouer un rôle de sauveteur, de héros qui dénoue les aventures tragiques, de justicier qui exécute et qui supprime les coupables. Ces fonctions-là prêtent à la solennité, à l'attitude mélodramatique et à la parole lourde d'emphase : M. Clarckson, tout héros qu'il devient, n'a garde de se guinder ni de déclamer. C'est un homme d'affaires, très clairvoyant, très pressé, qui tue un homme quand il le faut, comme il conclut une transaction commerciale : avec résolution et rapidité. Il dit son fait au duc de Septmonts avec familiarité, en esprit pratique qui y(Ài bien les choses, en homme résolu qui ne veut pas être

mêlé i des tripotages encombrants. Il lui donne un triomphant coup d'épée sans faire de grands gestes, sans s'imaginer qu'il remplit une mission. Il supprime simplement, en mécanicien exercé, un rouage nuisible. C'est dans ces tranquilles conditions que la duchesse est délivrée et que le duc est effacé par M. Clarckson. La scène est originale, elle remplace heureusement les indignations sonores par les arguments rapides et les mouvements nobles par des coups droits et sûrs. Cette façon nette de châtier le crime et de sauver Tinnocence, avec le sang-froid et la précipitation d'un homme qui a d'autres affaires i traiter, et qui ne peut pas s'attarder dans des réflexions sentimentales, est très intéressante, et elle n'est pas du tout banale. Et ces deux scènes, et celle de l'étrangère au premier acte, sont les trois grands effets de la pièce. C'est là que M. Alexandre Dumas fils surtout a mis sa marque et qu'on y retrouve tout son talent, avec ses ressources nerveuses, tranchantes, un peu dures. Il y aurait d'autres épisodes à signaler où l'auteur a usé en mattre de son esprit et de son habileté. Comme il y aurait bien des phrases et des scènes i relever où ce qui est chimérique se combine avec ce qui est révoltant, où les naïvetés les plus gauches s'unissent aux incohérences les moins explicables. Mais il nous suffit d'indiquer ces couches diverses de Y Étrangère; cette succession de morceaux à l'emporte-pièce et de laborieux arrangements constitue une œuvre curieuse, agaçante et forte, très fausse et très réelle.

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