‹ Trente ans de critiqueChapitre 6 sur 42 · LA PRINCESSE DE BAGDAD · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE DE BAGDAD

i9 mars 4884.

La Princesse de Bagdad n'est pas une des bonnes pièces de M. Alexandre Dumas fils, et ce n'est pas une des plus hardies. Elle a eu pourtant la mauvaise chance de faire scandale au Théâtre-Français. Rien ne lui a manqué, ni protestations ni sifflets, de ce qai dénonce les discussions passionnées du public et de ce qui amène, selon que ce vent d'orage tourne bien ou mal, les chutes ou les fortunes retentissantes. On n'a eu que des rires reconnaissants pour les tableaux de l'amour conjugal de Divorçons ! et l'on a eu des cris d'indignation pour les malentendus matrimoniaux de la Princesse de Bagdad. Il nous semble que toutes les audaces de sujets et de paroles sont maintenant permises, pourvu qu'on se moque de l'amour. Hais les auditeurs les plus sympathiques aux énormités gaillardes, écoutent d'une oreille fort ombrageuse un auteur qui s'explique sérieusement sur les rapports des dames et des messieurs. Telle est l'imprudence de M. Dumas fils. Bien t[ije l'enjouement ne lui fasse pas défaut et qu'il soit en

mesure de railler tout ce qu'il voudra, il ne prend pas Famour gaiement. Toutes œs questions étemelles du mari, de la femme, de l'amant, de Tenfant, il ne les traite pas avec le parti pris d'y plaisanter. Il ne fait guère passer ses témérités sous des folichonneries. Même quand les témérités réussissent peu, il faut louer qui les présente avec franchise. Et la Princesse de Bagdad nous épargne au moins ce ton banalement narquois, qui rend égaux les lourds et les fins écrivains.

Cette Princesse de Bagdad^ qui a excité tant de révoltes, nous paraît assez innocente. Et ses monstruosités se réduisent en définitive à être une fanfaronne de vice, le jour où elle est injustement accusée d'une faute. Elle aime mieux se glorifier de cette faute qu'elle n'a pas commise que consentir à l'humiliation de se justifier. Telle est la principale audace de la pièce de M. Dumas fils. Elle est un peu subtUe. Gela ne veut pas dire qu'elle ne soit pas vraisemr blable. D y a des affectations de cynisme, comme des affectations de réserve. Une grande artiste, que H. Dumas fils a bien connue, Desclée, avait parfois de ces vanités de toute licence. Elle s'attribuait, par un caprice de causerie, des aventures ou des goûts imaginaires. Ce que Desclée faisait par simple étalage de crânerie, la Lionnette de M. Dumas fils peut bien le faire par insolence dédaigneuse de femme outragée. Mais nous ne voyons pas dans cette fimfaronnade — qu'on la trouve exagérée ou naturelle — de quoi alarmer les pudeurs et indigner le public.

La Princesse de Bagdad est un drame rapide et peu compliqué. Les événements n'y sont pas nombreux, et ils se

tion, d'un caractère produisant les scènes et les épisodes jusqu'au dénouement. C'est pour le mot de la fin que l'histoire a été arrangée. Le procédé n'est pas nouveau, n y a des morceaux de poésie, de petites épopées, dont les développements puissants sont étages pour aboutir à un seul vers tranquille, où l'émotion du poème est condensée. Victor Hugo a beaucoup usé de cet effet-là dans sa Légende des siècles. Au théâtre, le moyen n'est pas sans danger. Car ce n'est pas seulement à la conclusion de la pièce que le public doit s'intéresser, c'est surtout à son point de départ, à ce qui met aux prises les personnages et amène les incidents.

Le principal défont de la Princesse de Bagdad^ c'est que jusqu'à la scène finale de révélation maternelle, rien de ce qui arrive ne passionne véritablement personne. Et quand cette scène se produit, puisque c'est une femme dont on avait peu de souci qu'elle transforme, on n'est guère ému par le revirement qu'on ne souhaitait pas. Il y a des morceaux excellents dans la Princesse de Bagdad; il n'y a pas un sujet qui tienne et qui vive, des individus dont nous suivions avec anxiété les propos et les aventures.

Vous connaissez les trois personnages : Lionnette, l'épouse bigarrée, toute insouciance, toute hauteur, tout cynisme et, finalement, tout dévouement et toute pureté; le mari, M. de Hun, un jaloux affolé, qui insulte sa fenmie quand il la soupçonne, et qui va chercher la police quand il se croit sûr d'être trahi; l'amoureux, M. de Nourvady, l'homme aux quarante millions, qui ne descend pas de rhomme aux quarante écus de Voltaire, personnage fiital.

très prolixe dans les explications de sa fatalité. Vous sayes aussi que M. de Noorvady fidt agir ses quarante millions pour avoir raison des dédains de M** de Hun, qui est minée, et qui se décidera violemmoit à une vie i^olente et galante, puisque son mari l'outrage et que son enfimt lui échappe. Son mari étant bète et son fils indiflE&rent, die, ne pouvant être ni épouse ni mèrei elle sera courtisane, i son corps défendant, sans nul goût ni oitrain.

n est bien difBdle que dans cette aventure peu compliquée, dans cette lutte d'une jalousie, d'une bravade, d'un désir, le public voie un drame émouvant. On ne tient pas jdus à ce que M. de Hun soit aimé de sa femme, qu'à ce que cdle-d aime M. de Nourvady. Et les fiuiforonnades de lionnette ne sont pas non plus une matière i émotion. Quand bien même la pièce serait vraie, elle sent l'artificiel. Toute cette construction, faite pour l'issue du dernier acte, est tourmentée. Les audaces, peu choquantes du reste, car nous en avons entendu bien d'autres, et M. Dumas, dans la VïsUe de noces, touche à des fonds autrement corrompus que dans la Princesse de Bagdad, les audaces ne sont qu'une &çon de fidre revmr de plus hm cette femme i qui son enfent vient de c dooner une âme >•

Donc, tout l'intérêt de la pièce, qui n'est ni dans le sujet ni dans les personnages, est dans son exécution, dans le talent que l'auteur a dépensé. Ici encore, il y a mélange. Le réel et l'aSscté, la vigueur nette et la convention dédamatoire se partagent ces trois actes. Le premier acte est k meilleur de tous. D a une scène charmante, celle où deux de la maison de Hun nous disent les origines de Lion-

Dette, sa situation présente et son avenir probable. Cette conversation est de la meilleare manière de H. Dumas fils, alerte, nerveuse, de cette ironie courante de personnages spirituels qui marquent si bien les choses et les gens de mots caractéristiques et légers.

Nous aimons peu le deuxième acte, celui où M"^ de Hun se vante d'être la maltresse de M. de Nourvady, qu'elle n'aime pas et qui ne Ta pas eue, pour citer une expression de la pièce, qu'on a trouvée très hardie et qui était familière au xviii* siècle. Ce deuxième acte, dans son apparente brutalité, est fort discoureur. M. de Nourvady y expose ses trames, en homme qui veut être très fort, et qui est un peu naïf. H""* de Hun y professe sa corruption avec un emportement qui a de la rhétorique. U y a de l'arrangement et de l'inutilité dans ces scènes violentes. On y explique trop abondamment des faits qui ne dureront pas et qui ne mèneront à rien.

Mais la vraie explication est au troisième acte, dans les confidences de Lionnette à son vieil ami, le notaire Richard. Voilà du théâtre excellent, de l'observation saisissante, des mots haletants, des révoltes, des dégoûts qui se trahissent. Le dénouement est déjà dans cette fausse résignation, si amère, de Lionnette. L'émotion est profonde ici, et les paroles ont, dans leur affectation voulue, le timbre et l'accent justes. L'enfant n'a plus qu'à paraître, sa besogne est sourdement achevée, la mère est mûre pour sa maternité. Il n'y a plus qu'un petit coup de théâtre à ménager, et c'est ce qui termine la Princesse de Bagdad, et ce qui a été la raison de faire commencer cette comédie.

Nous n'avons gaère la que des jugements extrêmes à propos de cette dernière œuvre de M. Dumas fils. Nous n'y mettrons pas tant de vivacité dans aucun sens. Il y a à prendre et à laisser dans cette pièce mélodramatique. Nous y sommes plus frappés de ses naïvetés que de ses audaces. Mais les bons morceaux y ont cette précision, cette force que personne ne possède plus que M. Dumas fils, dans le théâtre contemporain. Certaines parties du premier acte et du troisième ont le meilleur tour de main de l'auteur, cette façon rapide qui suffit à incruster les mots émouvants comme les mots plaisants. Quant au reste, qui a tant choqué les uns et tant déconcerté les autres, on peut bien le rejeter. M. Dumas fils reste assez en fonds démérites originaux, de vue nette, d'exécution sûre pour nous dédommager de ce qui, jugé révoltant par beaucoup de spectateurs, nous a paru simplement déclamatoire et convenu.

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