DIANE DE LYS - ET DESCLÉE
S4 mars 4884-
Le théâtre du Parc irient de reprendre Diane de Lys, la seconde des grandes œuvres de H. Dumas fils, par ordre de date. Diane de Lys, drame en cinq actes, qui fut rq>ré8enté pour la première fois au Gymnase de Paris le 15 novembre 1853.
Une reprise comme celle-là vaut bien une nouveauté. On a beau savoir à peu près par cœur les plus fortes pièces de M. Dumas fils, on y retrouve, à chaque fois, la même impression vive. La réalité des personnages, la sagacité de l'observation, la vigueur de l'esprit ne sont pas des mérites que le temps altère. Les comédies de M. Dumas fils sont plus ou moins rapides, car il a commencé par vouloir dire toute la vérité, plus ou moins moralisantes ou socialisantes, car il ne s'est pas toujours proposé de faire servir la scène à des changements de mœurs et à des réformes de législation. Mais celles qui se comphiisent aux dissertations, comme celles qui proc^&dent par coups de théâtre, et par paroles évidentes ont, au fond,
la même sdenoe et la même marque, resteront au nombre des plus curieuses et définitives études de leur temps.
M. Dumas fils avait bien raison, l'autre jour, dans une lettre qui devient célèbre, d'accepter avec une raiUerie douce et une philosophie charmante la menace d'un prochain oubli. Il peut se résij^er au dédain des jeunes écrivains qui proclament eux-mêmes leur avènement et leur talent. Il est assez bien assuré, maintenant, d'avoir laissé dans la Dame aux camélias^ dans IHane de Lys^ dans le Demi- Monde^ dans les Idées de 3f"* Aubray, dans l'Ami des femmes, dans Monsieur Alphonse^ dans la Visite de noces quelques documents humains qui serviront aux historiens futurs de la littérature et de la société françaises au XIX* siècle.
Il n'y a pas, dans les autres pièces de M. Dumas fils, de personnages d'un relief plus frappant que le comte et la comtesse de Lys. La baronne d'Ange, du Demi-Monde, a des contours plus arrêtés et des dessous plus profonds ; mais sa rouerie séduisante est plus facile à rendre que l'étourderie passionnée de Diane de Lys. Celle-ci est une vraie femme, tête légère et cœur solide, capable de petites imprudences pour jeter des distractions au milieu de ses ennuis, capable de grands sacrifices pour être loyale dans son amour. Elle a cette sorte d'audace souriante des femmes qui ont le pouvoir des faire des gamineries avec sécurité et distinction. Son âme est vide et sans écho ; il faut bien qu'elle fasse du bruit par la ville pour n'entendre pas ce silence mortel. Le jour où une parole ardente aura vibré dans cette âme-là, toutes les agitations factices et les vaines
témérités sévanouiront. La coquetterie railleuse et les périlleux enfantillages de Diane de Lys ne sont que des moyens pour elle d*entretenir un peu de mouvement autour de sa solitude : son cœur est seul et dans les ténèbres, et il se chante de petits airs pour se rassurer.
Rien de mieux observé que cette légèreté apparente d'une femme à l'âme haute, à la passion fière. Celui qui troublera cette rieuse emportera toute sa vie. Elle, qui semble passer avec de petites moues dédaigneuses au milieu des hommages et des désirs, elle s'abandonnera avec ivresse à l'émotion qui la touchera. Création exquise que cette Diane de Lys, avec ses hardiesses si féminines, ses libertés de grande dame, ses timidités d'amoureuse, son instinct si soudain et si vrai, au premier et au deuxième acte, de ce qui va changer sa vie, en être l'irrésistible roman et l'irréparable folie.
Le comte de Lys n'est pas une figure moins originale et moins nette que sa femme. Ce galant homme, un peu sceptique, un peu hautain et très spirituel, parvient, dans une situation nécessairement tragique ou triviale, à mettre de son côté le bon goût, l'habileté,* la raison. Il se tient à égale distance des violences mélodramatiques et des bassesses ridicules. Cet homme, qu'on n'aime guère, devient intéressant par un rare mélange de volonté calme, de distinction aisée, d'ironie ferme.
Ce sont là les deux physionomies vraiment nouvelles de Diane deLys. L'amoureux Paul Aubry est un amoureux assez banal, convenablement muni de phrases et d'exclamations passionnées. La manière acérée de M. Dumas fils se
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retrouve pourtant dans les premières scènes de ce rAle4à ; Paul Aubry a une fiiçon de ne pas fidre la cour à Diane qui est la plus originale des séductions et le plus délicat des bonunages. On voit tout de suite que cet homme, qui pénètre avec effiraction dans Tamitié de cette femme étourdie, a brisé du même coup toutes les serrures et toutes les barrières. Ils ne se sont rien dit, et ils nous ont tout avoué. C'est très joli, cette victoire ignorée des combattants, et dont nous voyons la marche et les résultats.
Il ne faut pas oublier non plus dans Diane de Lys œ profil d'artiste amer si bien tracé en quelques traits. Triste portrait que celui de Taupin, condamné par les défaillances de sa vie à la bohème à perpétuité. Le voilà étouflfê sous un mariage dont il sent tout le premier l'avilissement. Il n'a plus de talent, parce qu'il n'a plus d'illusion. Il n'a plus qu'une raiUerie désespérée, reste desséché des croyances et des aspirations d*autrefois. Ce profil est sombre, malgré ses lignes fantasques ; mais qu'il est ressemblant !
On a bien souvent repris Diane de Lys dans les théâtres de Bruxelles. Nous avons un souvenir très distinct de ces reprises particulières. C'était en septembre 1867. M. Ddvil dirigeait alors le théâtre des Galeries Saint-Hubert. Après avoir usé abondamment des étourdissants succès et des amusantes fantaisies du musicien Offenbach et des poètes moqueurs Heilhac et Halévy, H. Delvil revenait à la comédie, qui avait inauguré sa fortune au théâtre du Parc, et il fidsait débuter une comédienne, d'assez grande réputation en Italie, Aimée Desdée. On la vit, aux Galeries Saint-
Hubert, d'abord dans Les pattes de mouches, et puis dans Dia$ie de Lys.
Elle n'est pas morte. Sa Toix, sa figure, tout son air, ses &çons et ses gestes, jusqu'à ses toilettes, tout cela est encore dans notre oreille et dtevant nos yeux. Elle avait au premi^ acte une robe originale, audacieuse, velours vert sur satin vert, deux verts différents, qui se heurtaient délideusement. Nous voyons encore le joli mouvement de femme curieuse et d'enfont volontaire, par lequd elle enlevait une lettre dans le paquet des lettres d'amour du peintre Paul Aubry. D n'y a pas une de ces intonations de femme frémissante, de grande dame qui s'agite et que l'amour va mener, que nous n'entendions encore, avec les quelques notes traînées qui en faisaient si bien ressortir les accents nerveux et justes.
C'est dans Diane de Lys que M. Dumas vit Desdée à Bruxelles, n était venu &ire répéter l'Ami des femmes au théâtre du Parc, que M. Letellier dirigeait alors. Grand émoi, naturellement, à la direction Delvil, très anxieuse de la force que cette visite de Dumas allait apporter à l'entreprise et à la troupe du Parc.
Dumas se rappellera probablement qui lui proposa d'aDer entendre Diane de Lys au théâtre des Galeries SaintrHubert, jouée par IP* Desdée. Bien que M°* Desdée n'eût laissé qu'un souvenir indécis de sa première apparition au Gymnase de Paris et de son passage an Vaudeville, il s'empressa d'accéder à la demande qui lui était faite par deux personnes dont l'une était M. Louis Ulbach, et dont nous n'avons pas besoin
de nommer l'autre. Il avait quelque défiance, ne sachant pas ce que Desdée était devenue en ses voyages en Russie et en Italie, après ses premiers et faibles débuts à Paris. Il fut saisi, dès le premier mot. Nous entendons encore le mot familier qu'il nous dit tout de suite : « On me l'a changée en route. » Après le deuxième acte, il montait dans la loge de Desdée, l'embrassait, et lui disait en manière de félidtation : « Vous allez venir à Paris. » En effet, quelques mois après, Desdée rentrait au Gymnase, ou plutôt y débutait réellement, avec sa vraie personnalité et son vrai talent, dans cette même Diane de Lys. Elle y devait créer Froufrou, la Princesse Georges, la Visite de noces, la Femme de Claude, et puis mourir, ayant assez fait pour son nom et pour sa gloire.
Voilà quelques-uns de nos souvenirs de Diane de Lys. Nous y songions l'autre soir, en écoutant ce drame de passion si vivante, d'esprit si net, de si pénétrante observât? tion. La pièce n'a qu'un défaut, c'est qu'elle a un mouvement tournant au quatrième acte. L'intérêt se partage entre Diane et son mari. Elle a raison, et il a raison. On est pour elle, et on est pour lui. Et surtout, on démêle assez visiblement que M. Dumas fils approuve, en somme, le comte de Lys. Il est favorable à la logique inexorable, au droit précis de ce mari de bonne compagnie, spirituel et distingué. Mais cette évolution qui nuit à l'amoureux de la pièce, à Paul Aubry, ne diminue rien du charme et de l'émotion de Diane. C'est une vraie figure de son temps, avec les étourderies, les nervosités, les grâces et les passions où sont reconnaissables une femme et la femme.
Geoirge Sand