‹ Trente ans de théatre (volume 2)Chapitre 23 sur 33 · SOUVENIR DE CENSURE ET DU **GANT ROUGE · texte numérisé non relu

SOUVENIR DE CENSURE ET DU **GANT ROUGE

(aient à notre visa un vaudeville de MM. Jaime fils et George Duval, intitulé Coquin de priniempsl,,. Le titre paraissait alléchant, et je savais que Jaime fils avait été la terreur de Tancienne censure... Mais George Duval, qui prit la peine de m'apporter lui-même ces quatre actes, me disait, ne se doutant pas qu'il me causait une grosse déception :

— Vous verrez qu'il n'y a pas un mot à changer dans notre pièce!

Georges Duval n'avait pas tort : sa pièce, très amusante d'ailleurs, ne pouvait effaroucher la censure. J'en fus pour mes frais et je restai, une fois encore, le censeur de Delormel!...

L'él('î arrivait : la plupart des théâtres fermaient leurs portes et ceux qui, comme la Portev^ainl-Martin et le Châtelet, restaient ouverts, nous offraient l'un, les Chevaliers du brouillard, raiilro, les Environs de Paris,., Que faire? Que couper, que tailler dans la classique prose db D'Knnery ou dans celle, non moins classique, de nos amis Monréal et Blondeau? Je n'espérais

»0 SOUVENIRS DE THÉATRK

plus qu'en un seul homme: le directeur de <3iuny. La scène du boulevard Saint-Germaiii se trouvait alors en pleine prospérité. Léon Marx, en même temps qu'il avait formé une troupe solide de bons comédiens, reconstituait avec des comédies oubliées de Labiche un riche répertoire. Georges Feydeau, qui n'avait donné que Tailleur pour darnes^ à la Renaissance, s'essayait alors à Cluny dans les Fiancés de Loches^ un charmant vaudeville qui n'obtint pas le succès qu'il méritait ; le nom de Grenet-Dan- •court, justement célèbre depuis le colossal succès 4e Trois femmes pour un mari^ reparaissait sans cesse sur Taffiche ; Léon Gandillot allait, quelque temps après, triompher sur cette môme scène avec sa délicieuse Tournée Ernestin et, suivant le bon exemple, certains d'y trouver d'excellents interprètes, MM. Paul Gavant, Victor de Cottens, Greorges Berr délaissaient le café-concert et faisaient leurs premiers pas d'auteurs dramati^ ques sur la petite scène du boulevard Saint-Germain. Et, à chaque première représentati<«i, Charles Garnier, fidèle compagnon de rOacle> de répéter :

— AUart, Véret, Lureau, Dorgat, mais Bras-

SOUVENIR DE CENSURE ET. DU **GAÎiT ROUGE'' 294

seur, Geoffroy, Lhéritier, Gil Pérès ne valaient pas mieux 1... C'est rancienne troupe du Pakish Royal !

Il y avait quelque exagération dans ces éloges. Ce théâtre avait la veine, et la presse, d'accord avec Charles Garnier, était unanime à célébrer en termes dithyrambiques Tinlelligence et le savoir-fairo de Marx. Mais encore un directeur aussi parfaitement heureux avait-il le devoir de découvrir de temps à autre dés jeunes auteurs. Rendons à Marx cette justice qu'il risquait de préférence en été de telles aventures. C'est ainsi qu'en plein mois d'août 1888, entre une fructueuse reprise des Cinq francs (Hun bourgeois de Paris et une remise à la scène de /a Cléy un bon vaudeville de Labiche, il donna l'hospitalité à deux écrivains absolument inconnus, MM. Henri Lee et Edmond Rostand.

Le Gant rouye devait-il être pour moi cette pièce décisive que je rêvais depuis des mois?... Les jeunes auteurs me permeltraient-ils de débutor dans mon rôle de Caton? Hélas! le Gant romje ne me satisfit pas plus que le Coq de la même couleur!... La pièce était d'une chasteté rare : un premier acte qui se passait au musée

Grévin séduisit Marx ; les deux autres lui parurent un peu longs et demandèrent à être mis au point par un vieux routier. Cet « homme de théâtre » fut M. Marot : connaissant tous les secrets de la dramaturgie, il était merveilleusement qualifié pour cette tâche. J'espérai alors que cet homme, — j'allais dire ce médecin de théâtre ! — transformerait la pièce. Mais non ! Le Gant rouge^ visé sans ombre de correction, disparut de l'affiche après quinze représentations et je restai le censeur de Delormel !...

On sait le reste... Le successeur de M. Marx, se rappelant, non sans à-propos, que l'auteur de Cyrano débuta à Cluny, veut reprendre le Gant rouge, M. Marot ne dit pas non, M. Rostand ne dit pa^ oui, et M. Lee ne dit trop rien. Les uns objectent que le brillant académicien n'a pas tort, les autres que M. Marot a tous les droits : les courriéristes posent la question, les chroniquenrs la discutent et la Commission des auteursène la tranche pas... Oii commence la collaboration ? Où finit-elle ? Grave et inextricable

Page 1