‹ Trente ans de théatre (volume 2)Chapitre 24 sur 33 · SOUVENIR DE CENSURE ET DU "GANT ROUGE · texte numérisé non relu

SOUVENIR DE CENSURE ET DU "GANT ROUGE

problème ! Collaborateurs ! Mais quel est rhomme en ce monde qui se passe d'aide et d'appui? écrivait un critique qui n'élait pas une bête. Collaboraleurs ! Un roi est entouré de ses collaborateurs qu'il appelle des ministres; un général d'armée esta la tête de quati*e cent mille collaborateurs à la même gloire ; un musicien a trois cents collaborateurs de son génie : l'orchestre, les chœurs et les chanteurs. Et voyez cetle aimable femme, est-elle assez jeune, assez charmanle?... Eh bien! elle a pour collaborateurs (le sa beauté non pas seulement sa vingtième année et ses deux grands yeux pleins de feu, mais le tisserand qui a tissé ces belles étoffes, le ver qui les a filées. Pas un brin de sa dentello, pas une pierrorie à sa parure et pas un fil de son lacel qui n'indiquent la collaboration d'une foule d'ouvriers que la statistique seule oserait conipler !

VA j'imagine que ce critique, en sa large sagesse, eût tenu à M. Marot le langage suivant : « En 1888, vous n'avez pas signé la pièce, monsieur ! Vous en restiez le collaborateur anonyme ! Eh bien ! que M. Rostand devienne aujourd'hui ce collaborateur anonyme que vous

étiez autrefois. Votre Gant rouge fut, il y a quinze ans, la pièce de MM. Lee et Rostand r il sera aujourd'hui la pièce de MM. Marot et Lee... Chacun son tour! » Et je vous demande sî, à tout prendre, cette solution ne semble pas très acceptable...

Juillet Î90S.

Dans un joli et pittoresque « Tableau de Paris », consacré au Conservatoire, M. Jules Claretie, insistant sur Tinutilité des recommandations auprès du jury, faisait, Tautre jour, une discrète allusion à celle élève qui, autrefois, pria un dramaturge célèbre de lui préparer une scèno de concours; elle s'imaginait que pour obtenir le premier prix, la voix prépondérante du plus influent des jurés suffisait...

A colle époque, Timporlant, c'était d'offrir du nouveau à un public fatigué d'entendre les ingénues dans Agnès, les grandes coquettes dans Célimène, les soubrettes dans-Toinon et les amoureuses dans Henriette. Les règlements étaient alors d'une sévérité quelque peu exce»-

sive, et le répertoire moderne (peut-être était-ce un bien!) ne tenait qu'une place restreinte dans les concours de fin d'année.

- Après de longues recherches, auteur et interprète dénichèrent, dans les Trois Sultanes de Favart, une vraie scène de concours, une scène à effet et à premiers prix, dont le seul défaut était d'être longue : l'auteur, sentant le péril, tailla dans le vif et prit le parti de coudre plusieurs scènes en une seule : ce tout, il faut le dire, fut jugé exquis, si exquis que la scène, maintes fois reprise sous la même forme, est aujourd'hui consacrée : la jeune élève, — elle était déjà Tintelligence, la vivacité et Fesprit mêmes! — remporta un succès fou auprès du public qui, par ses frénétiques applaudissements, lui décernait d'emblée le premier prix. Mais les jurés avaient été indiscrètement mis au courant de l'incident, et, lorsqu'on dépouilla le vote, la triomphatrice n'obtenait que le second prix ; pour le premier, elle avait une voix, une seule voix : celle de son auteur... En dépit de l'enthousiasme du public, les jurés voulurent donner une leçon, pas bien méchante après tout, à leur illustre collègue et à sa brillante protégée.

Le héros de cette aventure était, vous le pensez bien, Dumas... Un de ses plaisirs favoris, c'était de mettre au point un acte soi-disant classique, et de se livrer à cette petite cuisine théâtrale... Quelques années, bien des années après ce concours, la Comédie-Française remit à la scène la pièce de Favart, tout exprès pour la pauvre Jeanne Ludwig. Dumas, suivant son habitude, assistait, sur le théâlre, à la représentation, car il préférait le guignol, le parloir des comédiens disait-il, à la loge d'où Ton voit mal et à la baignoire d'oii Ton n'entend guère...

Jeanne Ludwig sortait de scène, heureuse de son nouveau succès...

— Venez, que je vous embrasse sur les deux joues ! mon enfant, fit Dumas... Vous n'avez pas Tair de vous douter que c'est à moi que vous devez votre triomphe de ce soir?

— A vous, maître?

— Oui, h moi!... Sans moi, vous entendez bien, votre Favart et ses sultanes n'auraient jamais été tirés de l'oubli auquel ils ont droit, elles, toules les trois, et lui encore plus!

I^t Dumas conta son histoire du Conser¥atoire,

vieille déjà de bien des années, ajoutant en riant :

— Je vous enverrai demain ma version, celle qui me fit, à moi, rater mon premier prix!

— Et votre victime, c'est?

— C'est la comédienne à laquelle vous ressemble/le plus!... N'allez pas lui rappeler Thistoire, au moins!... Le secret professionnel, vous savez !

Ces temps ont disparu... Les jurés no préparent plus les scènes de concours et les élèves ne se donnent plus tant de mal pour faire des découvertes dans le vieux répertoire. Seul, le public gronde, réclame des réformes déjà accomplies, pesle contre des traditions depuis longtemps abolies et maudit invariablement le j^iry...

— Ce que votre jury a distribué de récompenses, c'en est indécent! me disait, au sortir du concours de comédie, un auteur dramatique venu là pour découvrir une étoile.

Ah! comme j'aurais voulu prouver, à mon

interpellateur, que cette générosité n'est pas si indécente et a des causes infiniment res|>ectables. Un grand critique le dit naguère dans un retentissant feuilleton : le spectateur des concours du Conservatoire est un êlre très particulier ; il ne pense à rien : il trouve seulement qu'il fait chaud et il se dit qu'il serait beaucoup mieux sur quelque terrasse ombragée de tilleuls, ou près de quelque belle eau courante bordée de saules et de peupliers ; il est paisible, il est amoureux de la paix, et tout à coup, sans que rien Ty prépare, un gaillard, tout de noir habillé, hurle Othello tandis qu'une jeune fille, toute révolue de blanc, hurle, sur le môme ton, Desdémone. Ce défilé de jeunes gens qui crient et gosliculent sans rime ni raison, autrement (lit sans accessoires ni mise en scène., conslilue un spectacle extraordinaire, nul ne le conteste...

Mais ce spectateur — M. Théodore Dubois rin(li(|uait, l'autre jour, dans un malicieux rappel à Tordre — est un invité, un simple invité ; il n'a pas payé sa place : il l'a obtenue difficilement, par faveur, car la salle, démesurément petite, ne peut contenir tous

les quémandeurs ; sa présence n'était pas indispensable, et si, par malheur, il avait été absent, la journée n'eût pas été moins chaude et le jury ne se fût pas montré moins clément! Il sait tout cela, Finvité. . .

— Oh! ce Corneille! soupirait tristement, l'autre jour, un de ces inutiles... Le Cid, passe encore!.,. Mais BajazeiU..

Je laissai aller ï « invité » et, malgré moi, je songeai à ce brave juré qui, durant près d'un quart de siècle, attribua, à la satisfaction de ses collègues, ies Plaideurs à Corneille et le Men^ leur à Racine... Et je me demandai si, à tout prendre, l'ignorance du bon juré n'est pas moins dangereuse que la sévérité, chaque année grandissante, de ces éternels fâcheux... Crieraientils encore à Tindécence et à l'excès d'indulgence, s'ils savaient ce que cachent de misères inavouées ces Macbeths dont les mèches font sourire, ces Chimènes dont les bandeaux semblent ridicules, ces Scapins qui semblent porter Molière sur leurs jeunes épaules?... « Celle-ci,

objecte-t-on, joua la comédie à la Renaissance cent cinquante fois de suite; celui-là figura à l'Athénée dans une pièce à succès... Ils ont enfreint le règlement! Ils ne devraient pas être admis à concourir. » Mais l'affreuse vérité est là ; elle fut dite et redite aux juiés par le secrétaire général du Conservatoire. M. Femand Bourgeat, qui s'acquitte des difficiles fondions de préfet de police de l'École avec une rare circonspection : sans l'Athénée, san^ la Renaissance, ils n'auraient pas eu de quoi manger, ces indociles élèves!

Et le service militaire qui guette ce « premier accessit » s'il ne décroche pas le premier prix! Et sa mère, comédienne excellente, dont la vie est toute de travail, attend la proclamation des récompenses; elle sait que le concours de son fils a été médiocre, que sa scène parut mal choisie, mais elle espère encore en la suprême indulgence des jurés! Mais les jurés n'ont rien pu faire, et voilà le soutien de famille qui, demain, faute du premier prix, partira pour le régiment, jetant à bas toutes les espérances maternelles!... Et cet autre élève qui, pour suivre les cours du matin au Conservatoire et pour

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jouer le soir, sous un faux nom, ilaus .un ibëàtre de banlieue, a dû demander Tautorisation à son contre-maitre, car il est ouvrier et gagne lepain de toute la maisonnée!... Et cette petite fille de quinze ans, qui, en cachette, apprit par cœur tous les rôles, qui se présenta à TÉcole malgré sa mère, qui assista à toutes les classes du Conservatoire sans négliger celles du lycée ^t qui gagne son premier prix!... La voilà célèbre, la petite maudite ! Elle devient Thonneur , l'orgueil et la gloire de toute sa famille repentante!...

Ah! s'ils savaient, les « invités », avec quelle joie, en janvier, ce jury distribue secours, indemnités, bourses, pensions, à tous ces petits débutants qui, pleins d'illusions, ignorent ce que cette vie factice du théâtre cause de déceptions!... Comprennent-ils, par ces diverB exemples, que la tâche du jury se trouve parfois singulièrement délicate et douloureuse?

Pour ma part, j'ai eu Thonneur de faire partie de nombre de Comités et de Commissions; jjai jeté, dans les urnes, des boules et des bulletins de toutes les couleurs... Eh bien! de toutes les assemblées. administratives auxquelles j'assistai.

il n'en est pas de plus haute que celle qui, présidée par le directeur du Conservatoire, juge, en pleine indépendance ot en toute liberté, nos futurs comédiens!

Août 1903.

Cela est vrai, absolument vrai : la représentation d'Horace au théâtre antique d'Orange fut superbe. J'ai obtenu à FHôtel de ville la double salve et je me hâte de dire que Théophile Gautier, dont j'invoquai les paroles, reste seul responsable de ce succès oratoire; enfin j'ai été embrassé par Paul Mounet... Voilà trois faits d'une haute importance, que mon ami Serge Basset vous signala avec une extrême bonne grâce, et que je livre, à mon tour, à la postérité théâtrale!...

Après de telles fêtes je n'eus pas le courage de reprendre le train de Paris; à l'exemple du poète à qui je dois ma victoire municipale, j'erre et je m'attarde sur ce lac, qu'il déclarait

le plus beau du monde, le lac Léman. Ici, je revois Genève rayonnante, dessinant ses toits surmontés par les tours de Saint-Pierre; et là, entre deux sommets, je dislingue, lorsque le temps est pur, une mince ligne de neige : c'est le mont Blanc, gi'-ant des Alpes, qui, dégagé de toute vapeur, domine Thorizon : sur la cime du géant, le capitaine du bateau nous montre Napoléon couché sur son lit de mort; c'est la classique énigme que connaissent les habitués du lac... Puis les nuages disparaissent et se fondent : la cime du grand mont prend alors cette couleur rose qui, suivant Texpression môme du poète, est la pudeur de la neige, quand le soleil lui donne le baiser du soir!

N'est-ce pas que cette image, qui sans doute vous fait sourire, produirait un très gros effet dans un discours d'inauguration ?

Il n'avait donc décidément pas tort, ce fameux cocher d'Avignon, dont je contais naguère ici môme l'histoire et qui ne trouvait rien de mieux pour séduire ses clients que de leur débiter avec un accent du cru (un accent plein d'ail, répétait notre regretté ami Henry Fouquier, qui s'y connaissait) des pages entières

tirées de Loin de Paris et des Vacances du lundil J'ai tout natarellement, dès mon arrivée en Avignon, demandé des nouvelles de l'aimable automédon qui nous divertit si fort en 1894 : il a filé pour Pompéi, il a vendu ses chevaux, il est descendu de son siège, et c'est lui-même qui mainlenant guide les visiteurs à travers les célèbres ruines; il reste fidèle à Gaulier et continue à agrémenter ses promenades quotidiennes de récitations savantes.

Et voilà comme, m'inspirant des sages avis du cocher d'Avignon devenu guide de Pompéi, je proclamai, en plein hôtel de ville d'Orange, qu'il est impossible de rien voir de plus majestueux que cette triomphale descente du Rhône... Les seuls noms de Montélimar, de Viviers, de Pierrelatte, de Saint-Andéol, éveillaient chez mes audileurs des souvenirs exquis, et quatnd je rappelai le fameux mot : « La Provence c'est ritalie, et Avignon c'est presque Rome! » j'avais visiblement gagné la sympathie de tout FAvignon. Un mot de plus et je devenais conseiller municipaL

Au fond, ringénieuse méthode de noire cocher d'Avignon ne date pas d'hier...

— Pour honorer une gloire, répétait jadis le doyen de la Comédie Française, Edmond Got, il n'est rien de tel que de s'adresser à une autre gloire.

Et là dessus, ce paradoxe posé, il partait en guerre contre les traditionnels à-propos, consacrés, chaque année, à Molière, à Racine et à Corneille.

— Qu'on célèbre nos écrivains illustres, soit! s'écriait, dans un accès d'extraordinaire grognerie, noire incorrigible doyen. Seulement, prenez garde, mes enfants. A quand le lour de lîeaumarclinis, de Marivaux et de Regnard? Les annivorsaires de théâtre, c'est comme les statues, il en pleut... Et le malheur veut qu'avec ces fûtes périodiques, les faiseurs d'à-propos sortent de tous les coins du globe! Ainsi, en ce moment, je suis, moi, en train d'ap-

prendre uae poésie en l'honneur de Molière... Ecoutez-moi ça!

Nous sommes tes enfants et ton anniversaire Nous permet l'humble hommage et les simples discours; L'accent plus familier montre un cœur plus sincère; Père, c'est nous encore, puisque c'est toi toujours I

S'appliquant à balbutier aussi mal que possible ces quatre malheureux vers et à en montrer le convenu et Tarlificiel, Got repartait de plus belle :

— Cette histoire de mirliton que je viens de vous débiter est d'un grand, d'un très grand poète, sachez le... Franchement, vaut-elle les vingt-cinq louis qu'on octroie à chaque faiseur d'à-propos et ne vaudrait-il pas mieux charger Fun de nous de lire ou de dire l'admirable morceau de La Bruyère, sur Molière, Racine ou Corneille? Pensez-vous qu'une semblable lecture ne serait pas autrement digne et des grands disparus et de notre compagnie que ces mauvais petits actes à deux vers pour un sou (j'ai fait le compte) ennuyeux pour tout le monde : le public qui ne les écoute pas et les artistes qui apprennent, pour une fois seule-

ment, des rôles inutiles et insipides?... Et alors, pas de droits d'auteurs!

Pas de droits d'auteurs! Ces actes à deux vers pour un sou! De quel ton de pitié et de mépris notre homme lançait ces mots! D*un seul irait, il enterrait tous les à-propos... Puis, négligemment et non sans une indulgente mélancolie, il ajoutait :

— Mais Perrin ne voudra jamais admettre une telle réforme! Elle n'est pas assez compliquée !

Enfin, comme s'il voulait payer d'exemple et donner une sanction à sa méthode :

— J'espère bien quç le camarade chargé de vanter, sur ma tombe, mes exceptionnelles vertus, ne se mettra pas la cervelle à l'envers! Entre toutes les oraisons funèbres qui m'ont été consacrées de mon vivant, je lui recommande celle de lîan ville... Qu'il la lise à l'entrée du cimetière — côté cour! — et je lui promets un joli suc(îès de larmes — côté jardin!

310 SOUVExMRB DE THÉÂTRE

J'(^(ais en Irain de conter les théories de Got à une charmante comédienne venue à Orange pour applaudir ses camarades de tragédie, quand la représentation A' Horace commença.

Le ciel devenait d'une pureté rare, d'un bleu léger transparent, pénétré de lumière, où flottait un petit nuage blanc destiné à mieux faire valoir encore ce fond d'azur attendri...

— A l'Acropole, derrière le Parthénon, murmura ma voisine qui avait de la littérature, le ciel n'est pas plus beau !

Le fait est que, dans un tel décor, toutes les tragédies trouvent leur place. L'expérience est décisive : elle réussit il y a quelques semaines avec Phèdre^ elle a été renouvelée avec Horace^ et à la fin de ce mois c'est Bintannicus qui triomphera.

Jamais M. Mounet-SuUy qui, non sans quelque raison, considère le rôle d'Horace comme particulièrement ingrat, ne fut plus maître de sa voix et de sa diction. Que dire de Paul Mounet, superbe vieil Horace, d'Albert

RETOUR D'ORAI^GE 31i

Lambert fils, le plus parfait Curiace qu'il nous ait été donné d'applaudir, de M"*^ Weber, Camille h la fois savamment classique et délicieuscnienl moderne, de M™* Moreno, qui, ^râce à une impeccable diction et à un jeu d'une rare sûreté, met au premier plan le rôle de Sabine? Que dire de W^'' Delvair et de M. Fenoux, qui tinrent à faire le voyage d'Orange et se sont montrés dignes de tels partenaires?

lit j(î soiig(îai, en écoutant Horace, à ce premier pèlcM'inage de 1888 où, avec Sarcey, Fouquier, Adolphe Jîrisson et Gustave Larroumet, alors directeur des IJeaux-Arts, nous allions, en quelque sorle, à la découverte du théâtre de la colline. Nous pleurions tous d'émotion et nous frémissions d'admiration... Et je me demande aujourd'hui ce (ju'aurait dit notre Oncle de la roprésoulation (V Horace, lui qui jugeait celte trag(Mli(^ indigne du grand nom de Corneille, et pestait contre rininielligenle brutalité d'IIorace, la nervosité agaçante de Camille, et ce terrible maladroit — je cite ses termes mêmes — de vieil Horace.

Il n'est plus douteux aujourd'hui que le théâtre anti(iue d'Orange doit rester ouvert à la tragédie

et à la musique classiques. Le fait d'offrir, cette année, (rois séries de représentations constitue une indication précise. Il n'est pas un artiste de tragédie ou de chant qui ne rêve aujourd'hui de se faire applaudir sur cette scène unique au monde. Quelle joie le jour où Rose Caron y apparaîtra triomphante dans Iphigénie ou dans Fide- /io, où l'admirable Litvinne y sera acclamée dans VOrphée de Gluck, où Emma Calvé, réalisant le rêve de sa vie d'artiste, chantera Armide, où Lucienne Bréval y retrouvera son succès de 1894! Quelle joie le jour où Julia Bartet, naguère acclamée en Antigone, nous rendra les divines héroïnes de Racine : Andromaque, Iphigénie, Bérénice ! Il y a là tout un plan de représentations classiques que doivent étudier les fidèles du théâtre antique.

Et je m'aperçois, en terminant cet article, que je ne souffle mot de l'aimable accolade de Paul Mounet : elle n'avait rien à voir avec l'allocution de rilôtel de Ville. J'avais, il y a bien des années, fort injustement traité l'artiste, lorsqu'à son entrée à la Comédie-Française, il s'essaya dans le répertoire moderne; j'étais fort jeune alors, et, par conséquent, souvent fort

injuste; il ne m'en coule rien de reconnaître mes torts. J'ai appris à apprécier PaulMounet comme artiste, comme maître de déclamation au Conservatoire, et j'ajouterai comme homme. Il est de ceux qui honorent leur profession. Quand on a commis une injustice, il faut avoir le courage et la loyauté de le reconnaître.

UN AMT

Septembre 1908,

— Tu sais qu'en 1906 j'aurai mes trente ans de Parlement, c'est-à-dire mes trente ans de théâtre... J'espère bien aller jusque-là... J'aurai droit alors à ton oraison funèbre... Tu me la promets, au moins!

C'était le langage que me tenait, il y a quelques semaines, notre pauvre ami Edmond Millaud : il ne se doutait pas alors que la fin approchait, et nous-mêmes nous l'avions vu si souvent, à force de volonté, résister au mal et en triompher, que nous ne désespérions pas... Il a devancé l'heure : il n'avait que vingt-sept ans de théâtre, et me voici dans l'obligation de tenir parole...

— Surtout n'oublie pas de dire que je m'ap-

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