VICTORIN JONCIÈRES
connaissant hommage à ces intéressantes matinées.
Tout marchait donc à souhait au concert. Au théâtre, à TOpéra, la Reine Berthe ne réussissait pas; mais suivant l'exemple de Dimitri^ le Chevalier Jean réparait, à TOpéra-Comique Téchec de son ainée à TOpéra. Emma Calvé, alors inconnue, faisait ses débuts dans le drame de Victorin Joncières et demandait à notre pauvre amie Gabrielle Tholer — c'est chez elle que j'eus le plaisir de la voir pour la première fois — des leçons de comédie. Elle allait si je ne me trompe, chanter les Noces de Figaro^ et, tout naturellement, rintcTprète de Mozart, douée déjà d'une voix morveilleuse, mais se sentant encore inexpéiinuMilce comme comédienne, sollicitait les avis do Tarlisle qui jouait de si piquante façon la comtesse du Mariage de Figaro.
La carrière du Chevalier Jean devait être malheureusement interrompue par la catastrophe de rOpéra-f'.omiqiie. L'ouvrage, très chaleureusement accueilli à Paris, obtenait un succès en-
:VMj SOIVEMUS DE THEATRE
llioiisiaste h rélrangcr, et ^Joncicres se Voyait traîné en triomphe sur les scènes do nos voisins. !Mais, il ne le savait que trop, ces victoires-là ne comptent pas; il confessait volontiers que, suivant le mol de Gautier, Tauteur qui ne reçoit pas Tapplaudissement de Paris n'a qu'une réputa-'^ lion de province.
— Mon pauvre Chevalier Jean! faisait-il...
Dire que c'est lui qui m'a fichu la guigne !
Puis, se ravisant, il ajoutait :
— A Carvalho encore plus qu'à moi, d'ailleurs...
Ce maudit Chevalier porta, en effet, malheur au musicien et au directeur. Mais alors qu'au milieu de leirihlcs luîtes Carvalho se rebiffait et reprenait pleine confiance, Joncières, lui, se décourageait et ne cessait de se lamenter sur les misères du pauvre héros...
Puis, comme si l'affreuse malchance poursuivait Joncières, une nouvelle déconvenue l'attendail. Par deux fois, il brigua les sufrages de ses confrères de l'Institut, et par deux fois les portes du palais Mazarin lui furent fermées.
11 faut le dire franchement : cetéchecparut de
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tous points immérité. Dimitri^ le Chevalier Jean et les nombreux ouvrages de Joncières applaudis au concert, sa parfaite érudition musicale, tout devait lui concilier t estime des graves académiciens de la section musicale... Mais ceux-ci ne lui pardonnaient pas d'exercer une fois par semaine, avec autant de talent que d'indépendance, les lourdes fonctions de critique.
— C'est bien fait pour moi! Ils m'ont retoqué, répétait-il. J'ai eu trop souvent la dent dure... Je n'avais vraiment pas besoin de faire de l'esprit!...
Ce nouvel échec l'affligea profondément; mais un suprême espoir lui restait. Il cachait dans ses tiroirs un grand opéra, intitulé Laiicelot.
Eugène Bertrand, nommé directeur de l'Opéra, reçut l'œuvre et promit à Joncières de la monter immédiatement. Rappellerai-jo que les promesses de l'aimable Bertrand n'étaient parfois, pour les auteurs, que de vaines espérances? Cela se passait en 1892... Au mois de mars de Tannée
•suivante, M. Gailliar(l,(5loigné de TOpdra depuis le départ deRill, faisait sa rentrée directoriale... Hortrand lui soumcilait les engagements pris avec les auteurs et les artistes. Rendons à l'associé de Bertrand cette justice qu'il exécuta scrupuleusement les contrats... Certes, le jeune directeur avait de bonnes raisons pour se méfier du nouvel ouvrage de Joncières ; il avait été un des créateurs de la Reine Berthe\ mais par un sentiment de coquetterie artistique dont il convient de lui savoir gré, M. Gailhard voulait préparer une éclatante revanche à Joncières. Oubliant les petites rancunes assez légitimes, en somme, de l'interprète de la Rnne Berthe^ M. GaiUiard se fit un malin plaisir de tenir les promesses de son associé... Bien plus, par un singulier hasard, un véritable hasard de théâtre, la première pièce représentée, en 1900, par la direction Gailhard fut celle qui avait été la première reçue, en 1892, par la direction Bertrand. Les répétitions marchèrent sans encombre, et le compositeur, naguère quelque peu exigeant, se montra d'une douceur extrôme. Ses principaux interprètes, MM. Renaud, Vaguet et' M''° Deina, se déclaraient enchantés de leurs
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rôlps. Un ballot ayant été, sur la demande même de la direction, intercalé entre le deuxième et le troisième acte, l'ouvrage tenait ainsi toute l'affiche. Mais la guigne, l'horrible guigne du Chevalier poursuivait LanceloL Les librettistes, défenseurs dt^cidés des duos et des romances, ne se soucièrent pas des exigences de la critique musicale nouvelle. Le compositeur se tira indemme de l'épreuve, et les infortunés auteurs du livret furent une fois de plus rendus responsables d'une faute qu'ils n'avaient qu'à moitié commise. Joncières, désemparé, terrassé par le chagrin, n'avait pas eu le courage d'adapter sa partition au goût du jour.
— Je sais bien ce qui manque à Lancelot, nous disait-il à l'une des dernières répétitions d'ensemble... Ces quatre actes sont déjfi vieux avant môme qu'ils aient vécu! Il me fallait les relire et les reprendre d'un bout à l'autre... Et quand je pense qu'on tombera sur mes collaborateurs!... Mais mon meilleur collaborateur n'est plus là!... Elle est partiel... J'aurais dû partir en même temps qu'elle!
Et le malheureux Joncières fondit en larmes.
MO SU! VEMIiS DE THÉATHE
— Un bon musicien et un l)ravo homme!
me disait, il y a quelques années, M. Ernest Reyer. Je voterai pour lui demain, à Tlnstitut.
Je me suis souvenu, Taulre jour, en apprenant la mort de Joncièrcs, de ces réconfortantes paroles de Tillustre auteur de Sigiird, Puis, je consultai les journaux, et je ne trouvai, exception faite du bel article de notre ami Gabriel Fauré, que des notes nécrologiques pour la plupart inexactes et d'un laconisme désolant. Et je constatai (ju'au moment m^me où Joncières s'éteignait dans son petit appartement de la rue Castiglione, Maurice Rollinat était emporté par le plus terrible des maux... La guigne, toujours la guigne jusqu'à sa minute suprême!...
La (Icniivre de Rollinat ne devait-elle pas forcément nuire à celle de Viclorin Joncières?...