‹ Trente ans de théatre (volume 2)Chapitre 31 sur 33 · A L INSTITUT · texte numérisé non relu

A L INSTITUT

Le Figaro donnait hier la liste des candidats au fauteuil de M. Henry Roujon, élu secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, et notre distingué collaborateur Emile Berr, examinant les titres de chaque concurrent, ne manquait pas de faire judicieusement remarquer que le grand favori devrait être M. Georges Lcygi^es, ompr^ché jusqu'à ce jour, pour des raisons d'ordre ministériel, de solliciter les suffrages académiques... Et M. Ernest Reyer, toujours lidèlc à ses vieilles amitiés, de déclarer que, pour la première fois, il retarderait jusqu'au î) décembre son départ annuel, afin d'être présent le jour du vote au palais Mazarin.

362 SOCVENiaS DE THÉÂTRE

Au milieu de celte mêlée, se drosse un^glorieux artiste, le plus grand tragédien de notre temps, M. Mounet-Sully, et déjà nous savons, par de multiples interviews, que le doyen de la Comédie-Française pose, au nom de ses camarades petits et grands, la question de confiance. Il veut savoir si décidément la profession de comédien constitue un art ou un piétier; il demande si,^comme le proclamait dans un ouvrage consacré à l'Institut Tancien secrétaire perpétuel M. Delaborde, une « confraternité factice » est seule possible entre les hommes devant leur notoriété, les uns à des œuvres tirées de leur propre fonds, les autres à leur simple talent^d'interprètes.

C'est contre cette « confraternité factice », sévèrement signalée par M. Delaborde, que M. Mounet-Sully proteste et a raison de protester. Une telle opinion lui]" paraît fausse et démodée, et là-dessus les chroniqueurs les plus autorisés plaident la cause du doyen et citent des témoignages illustres.

Un seul peut-ôtre suffisait, celui d'Alexandre Dumas. N'est-ce pas, en effet, Fauteur du Demi- Monde qui, repoussant ces puériles légendes

accréditées par M. DeJaborde,- écrivait il y a dix ans : « Ce n'est plus la scène, c'est la vie, c'est la vérité prise sur le fait; il y a là une tradition d'art qu'il faut conserver à tout prix, cet art du théâtre et du comédien étant notre véritable art national, celui où nous sommes sans rivaux depuis plus de deux siècles. C'est bienj peu de chose, disent certains critiques. Gloires- d'histrions ! Triomphes de bateleurs ! Un grand pays comme la France peut-il se contenter d'amuser les autres? Ça vaut toujours mieux que (Jolies ennuyer d'abord, et ce qui prouve que les autres peuples voudraient bien en faire autant, c'est qu'ils s'assimilent tant qu'ils peuvent notre littérature dramatique, en attendant qu'ils en aient une. » Puis, comme si cette profession de foi ne lui suffisait pas, Dumas invoquait ces comédiens disparus qui avaient mis leur intelligence, leur talent et leur cœur au service de tant d'œuvres et tant de rôles, et tristement, il se demandait ce qu'étaient devenus tous ces visages naguère si expressifs, si lumineux et si mobiles, toutes ces âmes en vibration incessante où tant d'âmes imaginaires avaient puisé la vie.

Et que nous voilà loin, avec ces âmes en vi-

bration incessante, honorées par Dumas, de la confraternité factice, derrière laquelle s^abritait M. le vicomte Delaborde!...

On pourrait croire que Dumas, lorsqu'il s'extasiait sur cette faculté, chez le même artiste, de se transformer si complètement dans l'expression des sentiments humains, flattait intentionnellement les comédiens dont il savait les petites faiblesses. Un fait, dont j'eus Thonneùr et le plaisir d'être un des témoins, atteste que le grand écrivain mit toujours ses actes en parfait accord avec ses paroles et ses écrits.

La scène à laquelle je fais allusion se passait, si je ne m'abuse — M. Jules Claretie pourrait en donner la date exacte — au mois de février 1895. Dès Taube, par un dimanche effroyablement hivernal, j'avais été réveillé par un formidable appel téléphonique. Mon ami Georges Bernard, aujourd'hui receveur des finances, me faisait savoir, de la part de M. Poincaré, dont il était le chef de cabinet, qu'à trois heures précisesj tous les fonctionnaires des théâtres de-

vaient se trouver réunis au foyer des artistes de la Comédie-Française. Got paraissait, ce jour-là, pour la dernière fois en public avant sa solennelle représentation de retraite, et c'était dans cet admirable rôle de Giboyer, qu'il a marqué d'une impérissable griffe, qu'il allait faire ses adieux. A l'heure fixée, j'arrivai au foyer, m'imaginant que Got était fait officier de la Légion d'honneur... La cérémonie de la rosette n'eut pas lieu, faute de croix disponibles; elle fut remplacée par un tout petit discours, mais quel discours! Dumas, M. Roujon, M. Claretie, et quel(|ues inlerprètes de la comédie d'Emile Augier — on n'avait prévenu personne — eurent un véritable régal. Jamais peut-être, M. Poincaréqui, aux concours généraux, au (lentenaire de l'Institut et en maintes autres circonstances avait aKiraié son beau talent d'oraleur, ne se montra plus avisé, plus spirituel; jamais l'art du comédi(Mi ne fut défini en termes plus délicats. Le doyen, qui, on le sait, ne se distinguait pas par un excessive sensibilité, laissa couler une toute petite larme... Quant à Dumas, qui, en spectateur muet, assistait à la scène :

— Je me trompe parfois quand j'écris mes

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pièces, me dit-il tout bas... Mais je vous affirme que je ne me trompe ni sur celui qui vient de parler, ni sur celui à qui il a parlé!... Ce sont deux rudes bonshommes!...

J'allais recevoir les confidences de Dumas sur le jeune ministre et le vieux comédien, quand nous fûmes invités h nous rendre dans la loge directoriale- La représentation fut naturellement triomphale. Got, de plus en plus ému, avait désappris son rôle; il perdait la mémoire, il s'arrêtait, mais les spectateurs enthousiastes récoutaicnt bouche béante et Tacclamaîent, semblant lui dire: « C'est impossible! il faut rester ! »

Et Dumas, attentif, contemplait cette salle en délire et nous répétait :

— Une mauvaise date pour notre Comédie- Française ! C'est dommage qu'on ait oublié la rosette... Bah! On lui donnera l'Institut!... J'en reparlerai à mon ministre...

Mais Dumas mourut quelque temps après, et Got n'obtint ni la rosette d'officier ni la place à l'Institut.

Faut-il aujourd'hui invoquer Tautorité de témoins plus récents? Les plus sévères d'entre nos jeunes auteurs dramatiques ne s'inclinentils pas devant la fertilité d'invention de celui-ci ou devant l'abondance d'idées de celui-là qui, comédien doublé d'un extraordinaire metteur en scène, trouve le moyen, en quelques heures, entre une répétition générale et une première représentation, de transformer tout un personnage, loule une scène, toute une pièce?

]N'esl-cc donc point de la collaboration cela?

Que de fois, en leurs savantes conférences et en nos réunions hebdomadaires, Sarcey d'abord, Larrouniet ensuite — celui-ci successeur de l'auslore M. Delaborde ! — nous montrèrent, nous découvrirent, nous déchiquetèrent ici le comédien toujours égal à lui-même, retrouvant chaque soir, à la même minute, à la même seconde, la voix, la pose et le geste en quelque sorte qnotidiens; là, au contraire, l'artiste inégal, obéissant à son cerveau et à son cœur, ne sachant rien des choses convenues, répudiant le

convenable et le correcl, tantôt détestable, tantôt sublime, mais jamais médiocre. Avec quel art exquis et quelle malice suprême, toujours à l'instar de Dumas et à l'inverse de M. Delaborde, iliS affirmaient, après de superbes discussions, qu'un comédien dépend surtout du camarade qui lui donne la réplique, tout comme un bon joueur de dominos dépend de son habile partenaire !

Disons que toutes ces théories provoquent, par leur subtilité môme, d'éternelles contradictions. Le comédien, qui tient avec une égale perfection un emploi toujours le môme, est-il supérieur ou intérieur à celui qui opère les plus diverses transformations? Que de problèmes tous plus inextricables les uns que les autres! A la vérité, les temps ont marché depuis le jour où le très honorable M. Delaborde criait à la « confraternité factice » et proclamait l'infériorité de !'« interprète ».

Mais ne suffit-il pas, je vous le demande, d'avoir suivi la mise en marche, les répétitions, les travaux, les progrès, la naissance d'une œuvre de théâtre pour apprécier chez cet « interprète » les plus rares qualités d'intelligence

et de cœur? El voilà pourquoi aujourd'hui, ne me préoccupant ni des personnes ni des talents, je félicite le doyen de la Comédie-Française d'avoir hardiment posé la question de confiance devant Tlnstitut. Nous savons — nous n'avons pas autre chose à savoir! — que M. Mounet- Sully est le plus autorisé représentant de l'art tragique, comme M. Coquelin reste le premier de nos comédiens.

POUR BEGQUE

Dccembro 1903,

Pour Daaias! s'écrient fièrement aujourd'hui ses amis, relevanl Tincroyable défi jeté au glorieux auteur de Francillon, M. Jules Claretie, qui monta Touvra^e et un connut la genèse, a ici même donné des textes concluants et cité des lettres décisives. Après un tel plaidoyer la question est jugée, la cause entendue.

Cette victoire en appelle une autre aussi légitime, aussi littéraire... Ici encore, l'administrateur de la Comédie-Française ne nous refusera pas son appui ; je l'ai vu, il y a quelques mois, dans des circonstances particulièrement douloureuses, tendre les deux mains à un adversaire prétendu irréconciliable; j'ai su avec quelle loyauté cette réconciliation s'opérait, et pas plus

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