‹ Trente ans de théâtre (volume 3)Chapitre 3 sur 17 · Réponse à M. Xozière · texte numérisé non relu

Réponse à M. Xozière

bienfaisance qui doit secourir dircclement et immédiatement tous lesimprévoyants duthéâtre, à quelque classe qu'ils appartiennent, une Société d'où le mot pension est intentionnellement banni, une Société qui n'a qu'un budget, celui des secours, devait se préoccuper d'offrir tout d'abord un peu de joie au Paris des faubourgs et de la banlieue ou, pour parler plus exactement, au Paris des petites places de nos grands théâtres.

Les débuts, vous le savez, mon cher confrère, ont été pénibles. 11 s'agissait de savoir comment les petits Parisiens accueilleraient notre idée. Nous leur avons, en commençant, offert des fragments de chefs-d'œuvre : nous avons composé des affiches oij toutes les formes de l'art dramatique et musical prenaient place, et nous n'avons oublié ni la chanson, ni l'opérette, ni la chansonnelte. C'étaient Molière et Musset, Hugo et Lamartine qui faisaient le fond de nos spectacles, mais il faut bien dire que notre tourlourou national, le joyeux Polin, eut les honneurs de ces premières batailles.

Le succès de ces spectacles donnés au mois de mai 1902 nous autorisa, dès la rentrée d'oc-

tobre, à faire mieux encore, grâce à Tempressement de M. l'administrateur de la Comédie-Française et de ses artistes. Nous avons pu alors apporter aux publics de nos faubourgs, non plus des fragments, mais des œuvres entières dans leur intégralité. C'était une nouvelle étape à franchir. Nous savions que le Misanthrope et les Femmes savantes, excellemment joués par des artistes heureux de se trouver en contact avec un public si vibrant, seraient applaudis; mais rien ne nous disait que la liagédie obtiendrait la même faveur que la comédie. Nous n'avions qu'une confiance médiocre en Racine et en Corneille. Racine, à Bataclan, dans ce quartier habitué aux obscénités du café-concert I Heureusement, nos craintes étaient vaines; la représentation à' Andromaque ne fut qu'un long triomphe.

Le lendemain de cette inoubliable soirée, M. Gustave Larroumet évoquait ici même le souvenir des superbes soirées du théâtre d'Orange : il s'extasiait sur ce public grouillant^ pleurant, haletant, frémissant. « Yoilà, si l'on veut, concluait-il, la forme véritable du théâtre populaire; le grand répertoire allant chercher le

peuple chez lui. La société riche irait le voir rue Riclielieu, comme par le passé ; mais de temps à aulre, le plus souvent possible, il irait, lui, dans les faubourgs, se mettre en contact avec l'âme du peuple. »

M. Gustave Larroumet fut, vous vous en souvenez, l'apôlre de nos représentations populaires. Dès le début, il comprit le double but de notre Œuvre : il l'aida à naître, à vivie et à grandir ; souffrant, malade, il porta la bonne parole au public de Montparnasse, Comment, d'ailleurs, ne pas tenir scrupuleusemf^t compte des indications fournies par un homme qui, en sa double qualité d'ancien directeur des beauxarts et de critique, a eu, et a chaque jour, connaissance de tous les projets de théâlros populaires à Paris et en province, qui reçut les confidences des entrepreneurs de spectacles, et qui a lui-même présidé ces comités d'organisation où cette question fut cpnt fois mise à l'ordre du jour pour être ensuite ajournée et définitivement enterrée ?

La soirée ^ Andromaque à Ba-la-clan parut décisive. Le public du quartier, qui s'entassait dans cette grande salle de café-concert et prenait d'assaut toutes les places à l'annonce seule du spectacle, réclamait une nouvelle représentation. Tartufe lui fut oiïert et Molière n'obtint pas moins de succès que Racine.

Devant un pareil résultat, il nous eût été facile de reprendre une, deux ou trois fois avant la fin de l'année 1902 le chemin du boulevard Voltaire. Mais avions-nous le droit de favoriser ce quartier au détriment d'un autre? Nous ne le pensions pas... Le théâtre-ceinture, répétait-on de tous côtés! Or, ce n'était plus faire du théâtreceinture que de visiter et de desservir plusieurs fois de suite le même public.

Théâtre-ceinture! Le mot, vous le faites judicieusement observer, est de M. Catulle Mondes, et nous n'entendons pas nous en attribuer la paternité. J'ai dit avec quelle ardeur enthousiaste mon éminent confrère et ami nous soutint en toutes occasions. Mais il y a une

nuance entre le théâtre-roulotte, le théâtre démontable, le théâtre nomade tel que le conçoit M. Catulle Mendès et ce théâtre-ceinture tel que nous tentons de l'appliquer aujourd'hui. Cette idée du théâtre-roulotte, vous le reconnaissez vous-même, est avant tout une idée de poète; elle est charmante, mais elle n'est peutêtre pas tout à fait réalisable dans notre immense et boueuse capitale; elle exige un éternel soleil...

Toutefois, si vous comprenez les inconvénients d'exécution qu'aurait le théâtre-roulotte de M. Catulle Mendès, vous êtes d'accord avec lui quand il s'agit du choix des ouvrages, et vous nous dites : « Il faut faire un pas de plus et prendre résolument un théâtre de quartier où une troupe bien entraînée donnera, devant des ouvriers, des employés et des étudiants, nos chefs-d'œuvre classiques et aussi des ouvrages nouveaux. »

En un mot, ce que vous réclamez, c'est la construction d'un théâtre dans un faubourg désigné. Vous comptez sur le tramway et sur le métropolitain : vous espérez qu'une fois ce théâtre-modèle construit, les petits bourgeois,

les ouvriers et les étudiants y accourront en foule, pourvu que la place Ja plus chère ne dépasse pas quarante sous et que la place la moins chère coûte vingt-cinq centimes.

C'est ici, mon cher confrère, que je m'arrête. Ce n'est, hélas ! un secret pour personne que les architectes de théâtres exigent beaucoup de temps et d'argent... Si aujourd'hui nous sommes parvenus à régulariser nos représentations populaires de faubourgs, c'est surtout parce que nous nous sommes contentés de nos propres forces, c"esl-à-dire de nos chefs-d'œuvre qui peuvent se jouer partout sans décors, sans accessoires, sans mise en scène. Que de fois des centaines de mille francs furent demandés à la Chambre, au Conseil municipal et autre part encore, pour construire un théâtre modèle, un théâtre-trapèze avec toutes les commoJités des Volkstlieater de l'étranger! Quels ont été les résultats? Les directeurs de théâtres populaires, péniblement, sans subvention, vécurent quelques semaines, quelques mois, voire une saison entière, et tous disparurent.

Mais ail mettons que, par un hasard inespéré, ces centaines de mille francs soient accordées à

un architecte chargé de bâtir ce théâtre-modèle; admettons que, par un second hasard non moins inespéré 'que le premier, l'ouvrier prenne la peine de s'habiller, de diner et de s'installer dans le métropolitain pour se rendre à l'autre bout de Paris, dans ce grand théâtre populaire modèle ; admettons, enfin, que d'ingénieuses combinaisons d'abonnement assurent la réussite de cette entreprise. Quelles sont les pièces que vous représenterez dans ce théâtre ?

Vous demandez des œuvres classiques, mais vous exigez aussi des œuvres nouvelles et, pour interpréter les unes et les autres, les anciennes et les modernes, vous réclamez une troupe jeune, laborieuse, capable de mener de front cotle double besogne. Cependant, vous ajoutez qu'un théâtre populaire ainsi conçu ne doit pas devenir un instrument politique : vous estimez qu'il y a là un danger qu'il faudrait soigneusement l'viter en bannissant de ce théâtre aussi bien les œuvres de haine que les pièces basses et vicieuses.

En somme, vous reprenez, mon cher confrère, la théorie si séduisante, que j eus le plaisir d'entendre développer au comité fondé

SOUS les auspices de la Revue d'art dramatique en décembre 1899. Je fus seul à cette époque, ou presque seul à trouver ce système périlleux, et vous savez avec quelle froideur je fus accueilli.

Périlleux, direz-vous. Et pour quelles raisons ?

La première raison, c'est que le théâtre simple, fort, démocratique, social, tel que l'entendait Michelet, le théâtre d'éducation populaire n'a point du tout pour mission, ce me semble, de représenter les ouvrages nouveaux. Les chefsd'œuvre de notre littérature dramatique paraissent assez nombreux pour alimenter une telle entreprise... J'avais précisément devant moi, au comité de la Revue dart dramatique, déjeunes et biillanls écrivains de théâtre qui, sans y prendre garde, combattaient pour leur propre cause. Pouvais-] e leur dire qu'un ouvrage nouveau est plus ou moins bon et que, tout naturellement, il fait plus ou moins d'argent? Or, je ne suis pas, nous ne sommes pas des imprcsarii,

il ne faut pourtant pas l'oublier... Ce n'est pas de gaîté de cœur que, dans nos représentations, nous écartons de nos intermèdes les noms de Reyer, de Massenet et de Saint-Saëns.

La question des anciens et des modernes, des morts et des vivants, a été, dans nos réunions, discutée sous toutes ses formes; c'est moi même qui insistai pour que seuls les auteurs classiques figurassent aux programmes des représentations de faubourgs. J'avais eu soin de consulter nos présidents d'bonneur et particulièrement M. Victorien Sardou, que je tiens pour le guide le plus avisé... Or, tous, et M. Sardou comme [les autres, pensent ({xx Andi'omaqiie , le Misanthrope^ Tartufe ou le Malade imaginaire, bien plutôt que les meilleurs ouvrages modernes, sont faits pour atteindre notre but, le vôtre comme le nôtre, qui est d'arracher les publics de faubourgs aux insanités du café-concert...

Et le Schiller-Tlieater de Berlin, objectezvous? Ne joue-t-il donc pas, lui, les ouvrages nouveaux? Vous avez bien voulu invoquer mon témoignage, et je suis bien forcé de vous faire observer que la méthode du directeur du Schiller-Theater n'est point du goût des auteurs.

M. Lœwenfeld ne représente les ouvrages nouveaux que douze fois, pas davantage. Aussi qu'arrive-t-il ? Les jeunes écrivains allemands hésitent et reculent : quant à leurs aînés, ils cherchent des directeurs qui ne soient pas contraints d'arrêter leurs pièces après douze soirées... Nos auteurs se montreraient-ils plus désintéressés? Vous n'en jureriez pas : ni moi non plus.

La seconde raison, non moins importante que la première, c'est que ces quatre mots que nous inscrivons soigneusement en tète de nos affiches des théâtres de faubourgs, par la Comédie- Française, exercent sur le public de nos faubourgs une action magique. Il est un point sur lequel lous les direcleurs de Ihéàlres de faubourgs tombent d'accord : c'est que nos représentations classiques réussissent et ne réussiront que si c'est la Comédie-Française, et la Comédie seule, qui joue Molière, Racine, Corneille...

— N'ayez aucune crainte, me disait, il y a quelques jours, M. Larocbelle fils, qui, avec M. Hartmann, dirige quatre de nos plus importantes scènes de quartiers. Sociétaires ou pensionnaires, c'est tout un 1 La Comédie-Française,

cela nous suffit! Songez que j'ai été élevé dans les bonnes traditions et que mon père connut et tâta tous les publics de notre capitale ! Je suis navré lorsqu'une recette de Grenelle ou des Gobelins monte parce que nous avons intercalé un intermède de café-concert... Je suis ravi quand nous faisons de l'argent avec un drame de Victor Hugo et de Dumas, bien joué par nos solides troupes d'ensemble... Car c'est l'ensemble — l'argument de Sarcey reste irréfutable — qui fait la force de nos scènes de banlieue et nous permet de lutter contre les tournées et les étoiles! Mon associé, M. Hartmann, vous conta, l'an dernier, l'histoire de Cyrano de Bergerac joué dans un des théâtres du voisinage. La direction avait engagé, en représentations, un comédien connu et apprécié à Paris, mais le public, loin de savoir gré au directeur de s'être mis en frais, réclama le comédien, son comédien, celui qui jouait habituellement l'emploi, et fit mauvais accueil à l'artiste engagé en représentations. Pour ce qui est du répertoire classique, il n'y faut pas songer! Nos troupes de quartiers se montreraient incapables d'entreprendre un tel travail. Molière et Racine ne

réussiront chez nous que s'ils sont joués par la Comédie-Française, et encore pas trop souvent... Oui, pas trop souvent... Aussi, croyezmoi .. J'insiste... Gardez-vous bien de multiplier ces représentations classiques ; une par saison, dans chaque quartier, c'est-à-dire deux par année, et nous serons largement satisfaits...

Et M. Larochelle ajoutait :

— Si je vous disais que la représentation que vous avez offerte salle Huyghens, à deux pas de notre Ihéàtre Montparnasse, et que nous redoutions, nous a fait du bien. Ce soir-là, notre recelte monta de plusieurs centaines de francs I Les spectaleurs qui n'avaient pas trouvé de places salle Huyghens se sont réfugiés chez nous...

J'en conclus avec M. Larochelle que, n'en déplaise à certains auteurs vraiment trop timorés, les représentations classiques de faubourgs offertes à petites doses ne peuvent nuire aux directeurs de ces théâtres.

Toutes ces explications, mon ciier confrère, je vous les devais avant de répondre aux questions qui nous ont été faites à propos du fonctionnement régulier de nos représentations classiques. Jusqu'ici, nous avons suivi notre programme à la lettre; nous avons, les uns après les autres, desservi tous les faubourgs de Paris. Encouragés par des débuts inespérés, nous avons élargi notre idée : chaque quartier aura maintenant sa représentation ; grâce à une entente avec le Conseil municipal et la Préfecture de la Seine, nous réservons des places aux écoliers les mieux notes de l'arrondissement; enfin — el c'est là notre plus douce récompense ■ — nos confrères, sans distinction de parti et avec une extrême indulgence, reconnaissent qu'il y a, dans ces représentations, une forme du théâtre populaire.

Je dis une forme, mon cher confrère, car nous ne croyons point avoir définitivement fondé à Paris le théâtre réclamé depuis de longues années.

Vous avez indiqué ce qui avait été fait et co qui, à votre sens, reste encore à faire. Nous pouvons différer d'avis — et nous en différons — sur les moyens d'exécution. L'avenir nous dira quelle était la meilleure formule. Est-ce celle du Comité de la Revue d'art dramatique , c'està-dire la vôtre? Est-ce celle de M. Gaston Deschamps qui paraît être celle de M. Emile Faguet? Ne seraft-ce pas Jean Frollo, l'avocat quotidien des petits Parisiens, qui dirait vrai? Quant à moi, j'incline à croire que c'est tout simplement M. Gustave Larroumet, qui nous a indiqué la seule roule véritablement pratique, la seule solution possible : '< le grand répertoire allant chercher le peuple chez lui, dans les faubourgs, de temps à aut?'c ».

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