ET LE CONSEIL MUNICIPAL
Tandis que M. le sénateur Déandrcis, à l'exemple de M. Simyan, rapporteur du budget à la Chambre, constatait que les représentations populaires classiques des Trente ans de théâtre dans la banlieue parisienne constituent un acheminement direct et pratique vers le grand théâtre populaire de comédie et de musique, M. Deville proposait à ses collègues du Conseil municipal de voter une indemnité pour chaque spectacle à venir.
Il importe d'expliquer dans quelles conditions et pour quelles raisons cette proposition a été faite.
Le 30 janvier 1903, poursuivant notre but,
qui consiste à desservir tous les théâtres Je faubourgs les uns après les autres, nous nous étions adressés au propriétaire de la salle Wagram, un établissement spécialement fréquenté par les amateurs de bals et de meetings. Nous fûmes avisés que, du moment que le produit de la recette était destiné à une bonne œuvre, la salle serait louée à des prix exceptionnellement avantageux. Les impresarii ont d'ailleurs soin de nous réserver spécialement le lundi ou le vendredi : ce sont les jours creux de la semaine; ces soirs-là, les'risques directoriaux sont nuls, et le prix demandé pour la location de la salle permet au directeur de réaliser un petit bénéfice. Tous les inlérêls sont ainsi conciliés.
Donc, le 30 janvier, la salle Wagram nous ouvrait ses portes; l'affiche portait Horace y joué par la Comédie-Française, et les Deux Aveugles par r Opéra-Comique; la partie chorégraphique était confiée aux plus aimables artistes de noire Académie de danse, et la causerie faite par un conférencier connu, M. George Vanor. Celait le premier spectacle de l'année 1903, le douzième de la série inaugurée le 1" mai 1902. La représentation fut de tous points excellente ;
jamais la tragédie de Corneille ne parut plus belle que sur celte scène improvisée, d'une exiguïté extraordinaire et d'une incommodité réelle; jamais les interprètes, encouragés par des rappels sans fin, ne furent aussi parfaits.
Cette réussite, on le devine, prenait une importance particulière. Nous avions visité ou, pour mieux dire, desservi l'année dernière les scènes de faubourgs et de banlieue, et nous avions apporté aux petits Parisiens, chez eux, dans leurs quartiers, au modeste tarif de leurs places, les chefs d'œuvre de notre littérature, joués par nos plus grands artistes; mais, cette fois, la tentative était autre; nous transformions une salle de bal et de réunions publiques en théâtre, et en théâtre classique.
M. Escudier, alors président du Conseil municipal, et M. Deville, rapporteur général du budget, qui assistaient à cette représentation, nous demandèrent comment nous comptions assurer le fonctionnement régulier de ces spectacles. Il s'agissait, en réalité, de décider si les soirées de 1903 s'organiseraient comme celles de 1902 ou si, au contraire, elles ne devaient pas être assimilées à des représentations régulières. Cette
BIDLIOTHECA
question allait, d'ailleurs, être discutée et résolue le lendeaiain même, le 31 janvier 1903, par notre Comité qui se constituait pour la première fois en Assemblée générale.
Il fallait, d'une part, que ces représentations ne fussent pas onéreuses pour notre budget, et, d'autre part, que leur régularité fût définitivement assurée. Or il est clair que les frais de location de salles, les indemnités aux personnels des théâtre, les droits perçus par l'Assistance publique et les deux sociétés des auteurs, les transports, les affiches, le contrôle constituaient des frais d'autant plus importants que le tarif modique des places ne permettait pas de réaliser de grosses recettes. D'autre part, avions-nous vraiment le droit d'abuser plus longtemps du dévouement infatigable des artistes? Allionsnous toujours faire appel à ce concours gracieux qu'ils nous avaient spontanément offert, non point une, deux ou trois fois pendant l'année 1902, mais onze fois? Qui ne voit, en effet, que si la tâche est séduisante pour les interprètes des
grands rôles du répertoire classique, pour AJceste, Célimène ou Andromaque, elle l'est moins pour M. Loyal, Panope ou Sabine?
Telle était la question. La réponse ne se fit pas attendre. Des habitants du XYP arrondissement qui avaient assisté à la représentation d'Horace, salle Wagram, nous firent remarquer que, depuis la disparition du théâtre Rossini, Passy et Auteuil n'avaient plus leur théâtre de quartier; ils en concluaient qu'un arrondissement qui ne possède ni théâtre, ni music-hall, ni cirque, ni café-concert (j'en excepte les bateaux omnibus du Point-du-Jour !) devait être plus favorisé que les autres. C'était l'évidence même. Mais oiî donner ces représentations? A Passy ou à Auteuil? Pourquoi ne pas faire un essai dans cette immense salle Humbert de Romans oii M. Victor Charpentier offrit d'intéressants concerts et qui, si elle n'a pas de loges, contient plus de mille fauteuils? Mille fauteuils ou stalles à un, deux et trois francs. Là était le salut. Notre recette se trouvait assurée et nos frais, y compris les indemnités allouées aux interprètes, couverts. Enfin, comme la salle était immense, nous pouvions donner aux écoliers
de rarrondissement de Passy un certain nombre de places, à l'entière satisfaction de la direction de l'Enseignement de la Préfecture de la Seine.
Une causerie préparatoire, un chef-d'œuvre admirablement interprété, de courts intermèdes de chant et de danse ingénieusement choisis, un très abordable tarif de places, et avec cela des places réservées aux écoles de l'arrondissement desservi par nos représentations, tel était notre programme. Il n'en fallait pas plus pour séduire le rapporteur général du Conseil municipal qui gagna immédiatement notre cause auprès de ses collègues.
Il y a, là, on le voit, nombre d'intérêts en jeu, et les intéressés directs sont, en somme, les directeurs et les artistes, sans compter les auteurs.
Comment ne pas redire avec quel empressement tous, grands et petits, vinrent à nous en ces inoubliables soirées d'essai du mois de mai 1902? Comment oublier que c'est sur les
inslances d'une charmante comédienne que nous avons néglige les « fragments » et les « récitations », les « spectacles coupés » du début pour donner intégralement un chef-d'œuvre classique? Gélimène n'avait pas tort, puisque les représentations de Maguéra et de Belleville ont été pour elle des répétitions utiles qui lui ont permis de mettre au point un rôle difficile entre tous, et d'y remporter ensuite, à la Comédie-Française, le plus éclatant succès.
Ces représentations devront-elles un jour donner aux anciens le moyen de s'emparer de ceitains grands rôles, et aux jeunes l'occasion de s'essayer dans des personnages qu'ils jouent trop rarement? Constitueront-elles alors, non seulement l'acheminement vers un grand théâtre populaire, mais, du môme coup, la réalisation de ce théâtre d'application que M. Charles Bodinier avait rêvé il y a quelques années de fonder rue Saint-Lazare? Ce sont là, aussi bien pour les vétérans que pour les débutants, des questions qui pourront être utilement examinées. Mais ce qu'on ne saurait, quant à présent, trop répéter, c'est que la Comédie-Française a, dans la circonstance, prouvé une force
et une vitalité prodigieuses. Quel est le théâtre qui pourrait, le même soir, déléguer sa troupe dans plusieurs endroits différents? Est-ce le mécanisme da théâtre, est-ce le fameux décret qui accomplit de tels prodiges? Je l'ignore, mais le résultat reste éloquent.
Chacun, d'ailleurs, trouve son compte à ces représentations populaires. Nos artistes classiques iont connaissance avec le plus admirable de tous les publics, tandis que les modestes et laborieux employés, formant le petit personnel, veillent aux préparatifs de ces soirées et touchent, à la fm de chaque soirée, des indemnités supplémentaires qui complètent leur traitement régulier.
Sait-on, par exemple, que les figurants qui sont payés 2 ou 3 francs dans leurs théâtres touchent un cachet de 5 francs chaque fois qu'ils collaborent à l'un de nos spectacles populaires'i*
En donnant une sanction aux rapports de MM. Déandreis et Simyan à la Chambre et au Sénat, le Conseil municipal ne témoigne pas seulement sa sympathie à une œuvre démocratique, il rend en même temps justice aux artistes
de la Comédie-Française qui, sous l'impulsion de leur chef, ont définitivement assuré l'avenir des soirées classiques populaires dans les faubourgs de Paris.