‹ Trente ans de théâtre (volume 4)Chapitre 4 sur 15 · L'ANCIEN SECOND THEATRE-FRANÇAIS · texte numérisé non relu

L'ANCIEN SECOND THEATRE-FRANÇAIS

Chaque théâtre a ses historiographes. M. Porel, aujourd'hui directeur du Vaudeville, et M. Georges Monval, le savant archiviste de la Comédie-Française, ont écrit l'histoire administrative, anecdotique et littéraire de l'Odéon, depuis 1782 jusqu'à 1853, en deux volumes qui forment un excellent ouvrage. Mais je savais qu'un grand comédien, aujourd'hui disparu, non oublié, l'admirable interprète de Molière et de Musset, M. Delaunay, avait pieusement conservé ses notes sur le théâtre dont il fut, à sa sortie du Conservatoire, le modeste pensionnaire. J'écrivis à M. Delaunay; c'est par cel aimable billet qu'il répondit à ma requête :

« Que pourrai-je vous dire de l'Odéon que j"ai quitté il y a cinquante-deux ans sans aucun espoir de retour? J'y suis resté trois ans : j'ai été engagé par Bocage à 80 francs par mois, 200 francs et 300 francs les années suivantes. Mais si Versailles ne vous paraît pas trop loin, venez ! Je serai enchanté de renouer connaissance avec vous... »

Je pris donc le chemin de Versailles et retrouvai la maisonnette, telle que je la visitai au commencement d'octobre 1896, quand je fus chargé de demander à M. Delaunay s'il sortirait exceptionnellement de sa retraite pour dire, devant l'Empereur de Russie, au château de Versailles, la Soirée Perdue. Une maisonnette ! Un petit musée bien plutôt. Ici, des portraits de Provost, de Régnier, de Lafontaine, des deux Brohan, Suzanne et Madeleine, la mère et la fille, des deux Monrose, d'Emile Perrin, de Mlle Bartet et de M. Mounet-Sully, tous artistement encadrés et agrémentés de flatteuses dédicaces ; là, un immense tableau représentant le cours de M. Delaunay au Conservatoire... La revue des portraits et des dédicaces terminée, nous passons dans la salle des archives et M. Delaunay me tend le bulletin de répétition du Gymnase où, sous un pseudonyme, il allait furtivement jouer

la comédie... Le bulletin est daté de 1845. Puis, voici rengagement à l'Odéon (direction Bocage), écrit de la main môme du régisseur, Léon Moisson de Brécourt, qui devait devenir le beaupère de M. Victorien Sardou. J'en copie l'article final : « Le présent engagement commencera au plus tard en octobre 1846 et finira le 15 juin 1847 à l'option du directeur. Le présent engagement sera prolongé d'un an à la seule volonté de M. Bocage, qui devra prévenir le comédien de cette volonté le 1er juin 1847 au plus tard. »

Le jeune artiste, l'engagement ne le dit pas, payait ses costumes, mais le directeur lui offrait, à titre exceptionnel, ses omnibus! Et, de cette voix délicieuse qui chanta les couplets de Fortunio, les fredaines de Yalentin, les folies d'Octave et les plaintes de Perdican, M. Delaunay débite le prologue d'ouverture célébrant l'avènement de Bocage à l'Odéon : il est de Théophile Gautier et se termine par ces vers à l'adresse des jeunes premiers :

Ils doivent, par contrat, garder la taille mince, Ou sfn aller grossir les troupes de province!

Se laissant aller à ses souvenirs qui datent

déjà d'un demi-siècle et n'en sont pas moins d'une vivacité extraordinaire, M. Dclaunay passe à la vie de Bocage.

Bocage dirigea par deux fois l'Odéon. 11 était ouvrier cardeur dans une fabrique de Rouen, où il gagnait dix sous par jour, quand, mourant de faim, dégoûté de la vie et sur le point d'en finir, il alla frapper à la porte du Conservatoire de Paris : elle ne lui fut pas ouverte. Suivant les sages conseils d'un ami, il se fit garçon épicier, clerc d'huissier, caressant toujours le rêve d'être comédien. Le Conservatoire lui étant de plus en plus fermé, il entra dans une troupe ambulante qui parcourait la province : il y apprit son métier et se présenta à la Comédie-Française. 11 y fut admis et débuta dans Y Abbé de l'Épée, une pièce aujourd'hui oubliée qui, il y a quelques années, jouée par Talien, faisait des apparitions discrètes, mais heureuses, sur l'affiche de l'Odéon. Le succès fut médiocre. Le jeune comédien ne se découragea pas : il regagna les théâtres de province et entra enfin à l'Odéon. 11 y resta trois années, se faisant remarquer dans Y Homme habile d'Epagny et le Dernier jour de Missolonghi, un drame d'Ozaneaux, accompagné de

la musique de l'auteur du Prr aux Clercs et de Zampa, ]e compositeur à la mode... Mais le grand succès ne venait toujours pas. Bocage entra à la Gaîté, où il remporta une victoire décisive dans le rôle du curé de V Incendiaire. Alors vinrent Anton y et la Tour de Nesle. Bocage était célèbre : la Comédie-Française l'engagea. Les sociétaires protestèrent contre cet engagement, qui leur semblait être un coup d'Etat. Le Comité estimait que l'artiste n'était pas classique et manquait de style... Il ne réussit ni dans Alceste, ni dans Nicomède. De guerre lasse, Bocage retourna à sa chère Porte- Saint-Martin. En conteur fidèle et singulièrement documenté, M. Delaunay se livre alors à la plus amusante des imitations de Bocage, de Frederick Lemaître et de leur successeur Lafontaine, parodiant, avec un art infini, les procédés de tous ces artistes à panache, mais rendant pleine juslice à leur talent et insistant sur les feuilletons du critique du Moniteur : « Bocage était le capitaine d'aventures du moyen âge. Il avait toujours une riposte prête aux coups du sort, se relevant au moment où on le croyait écrasé, plein de sang-froid, d'aplomb et d'au-

dace, réalisant la plus étrange figure du drame moderne : luttant de talent, qu'il fût Antony, Buridan ou Didier, avec le génie de Frederick, la passion de Mme Dorval, la majesté épique de M"'' Georges, et n'étant inférieur à aucun de ces redoutables partenaires. »

En 1843, Bocage entre à l'Odéon, conduit à la victoire la Lucrèce de Ponsard et YAntigone d'Auguste Yacquerie et Paul Meurice. Lucrèce triomphait, mais le romantisme était en défaveur. Les Burgraves étaient froidement accueillis et, fatalement, Bocage partageait la disgrâce du théâtre dont il était l'interprète favori.

En 1845, il était nommé directeur de l'Odéon, Le Diogène de Félix Pyat, Y Agnès de Méranie de Ponsard, Échec et Mat d'Octave Feuillet et Paul Bocage réussirent, mais le double métier de directeur et de comédien était au-dessus des forces de l'artiste. Après deux années de direction, il dut, épuisé de fatigue, abandonner l'Odéon qui avait été le rêve de sa vie. La troupe . de la direction Bocage comptait alors Randoux, Clément Just, ce Clément Just qui dans des rôles de second plan sut se faire apprécier, il y a une

vingtaine d'années, à côté des Dumaine, des •Taillade et des Lacressonnière : Monjauze, le lénor du Théâtre-Lyrique : Roger qui devint directeur du Vaudeville : Barré, l'excellent Barré qui devait être un des meilleurs, un des plus dignes artistes de la Comédie : Vannoy, qui allait avoir son heure de gloire à la Porte-Saint- ; Martin et créer Cocardasse du Bossu : Blaisot, le [consciencieux Blaisot du Gymnase qui, au Conservatoire — ô dérision! — avait gagné un prix, pendant que l'immortel Delaunay n'obtenait qu'un accessit : enfin Delaunay, lui-même, l'Horace idéal de Y École des femmes, l'inimitable Perdican. Les artistes femmes avaient nom M" Araldi, qu'on donnait comme rivale à Rachel, Mmc Moreau Sainti, la grande coquette, M" Naptal, qui épousa son camarade Arnault et quitta l'Odéon pour le boulevard du Temple, et M"" Bonval une future soubrette de la Comédie

Bocage céda l'Odéon à Augustin Yi/enlini, le père de M. Albert Yizentini, le directeur de l;i Bcène de notre Opéra-Comique, dont l'éloge n'est plus à faire. Sous la direction Yi/enlini, Ballande débutait, el à la grande troupe de

Bocage venaient s'ajouter Mme Marie Laurent, Larochelle, et ce même Albert Yizentini, qui tenait les rôles d'enfants et se donnait le luxe d'aller jouer, à la Comédie-Française, la petite Louison du Malade Imaginaire.

Bocage était rentré à la Comédie pour y créer, sans trop de succès, la Vieillesse de Richelieu d'Octave Feuillet et Paul Bocage, mais son Odéon lui manquait... Il y rentra, nommé celte fois pour trois ans : on le gratifia de la subvention de 100.000 francs, à la condition qu'il ne reparaîtrait plus sur les planches...

Cette seconde direction Bocage fut marquée par le triomphe de François le Champi de George Sand. Mais on reprochait alors au directeur d'introduire la politique à l'Odéon et d'inaugurer un système de billets de famille, on dirait aujourd'hui de billets à droits... Ses succès lui avaient créé de terribles inimitiés. Républicain farouche, organisant des représentations politiques, ordonnant à la claque de réclamer la Marseillaise, le Chant du départ et les Girondins, Bocage était révoqué par le ministre Baroche : 1° parce qu'il avait distribué dans Paris des billets, dits de famille, en nombre con-

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sidérablc et sur la présentation desquels on était admis à toutes les places, moyennant un prix de beaucoup inférieur à celui du bureau ; 2" parce qu'il avait délivre des billets aux élèves de l'Ecole Polytechnique avec lesquels ils pouvaient aller à toutes places en payant un franc pour tout droit et amener des dames et autres personnes de leur connaissance !...

C'étaient de fallacieux prétextes. Le décret de révocation du 27 juillet 1850 invoquait les billets de famille. La vérité est que Bocage était républicain, ce que le commissaire du gouvernement d'alors voyait d'un mauvais œil... Mais Bocage voulait à tout prix être directeur. Chassé de l'Odéon, il s'installa au théâtre Saint-Marcel dont il cherchait à faire une scène littéraire, Larochelle vint à son aide et Bocage échappa à la failli le. La fin approchait. Il alla entre temps créer Claudie à la Porte-Saint-Martin, le Marbrier de Dumas au Vaudeville. 11 eut encore la gloire de créer les Beaux Messieurs de Unis Doré, et en 1862, en plein succès, à l'âge de soixante et un aie-, il mourait, laissant la repu lai ion d'un artiste supérieur et ayant eu l'honneur de caractériser toute une époque... Il est, je crois, juste

de dire que les deux directions de Bocage à l'Odéon montrèrent le Second Théâtre-Français sous son jour véritable : un théâtre de lutte et d'avant-garde. C'était le temps, que revirent en 1862 les spectateurs de la Gaëtana d'Edmond About, où, pendant les entr'actes, qui étaient pourtant plus courts qu'aujourd'hui, les étudiants poussaient des cris d'animaux féroces et poursuivaient le vacarme une fois le rideau levé. Bocage, pour parer à ces tumultes, avait installé au foyer du théâtre un musée où l'on admirait des Delacroix, des Corot, des Isabey, mais rien n'y fit : les cris d'animaux continuaient, alternant avec les sifflets à roulettes, et le musée de Bocage cessa de vivre.

En avril 1848, M. Delaunay, sur la demande de son professeur Provost, quittait l'Odéon et entrait à la Comédie-Française; il y demeura jusqu'au jour de sa retraite, fidèle à son art, donnant l'exemple d'une belle vie d'artiste. Et comme je lui demandai si c'étaient tous ses souvenirs sur l'ancien Odéon, M. Delaunay ouvrit de nouvelles archives et me donna, de l'écriture même de son célèbre camarade

Edmond Got, une lettre que je reproduis inté-

gralement.

« Hameau Boulainvilliers, Paris-Passy, 10 novembre 1865.

« Mon cher camarade,

« Il y a trois mois, j'ai envoyé au Comité ma démission de sociétaire après vingt et un ans passés de service.

J'avais préalablement déclaré par écrit à M. Ed. Thierry que mon intention était, si on le désirait, de me réengager comme pensionnaire avec six mille francs d'appointements fixes et des feux par acte, combinés d'après les moyennes des six dernières années, de façon à équivaloir à ma position actuelle, en plus ou moins, selon la proportion exacte de mon travail.

C'était là une expérience dont je m'offrais à courir l'aventure dans l'intérêt du théâtre et de son avenir, mais, suivant mon projet, le résultat, même reconnu bon, ne devait porter atteinte à aucun des droits acquis, et ne se serait étendu plus tard qu'aux survenants, ou à ceux d'entre nous qui l'auraient formellement demandé.

.Notez qu'avec ces six mille francs fixes et ces feux par acte, tout sociétaire n'en aurait pas moins eu droit à sa part proportionnelle dans les dividendes de lin d'année.

Bref, j'avais naguère, en réclamant l'élévation du droit des auteurs, soutenu avec succès la cause

du travail littéraire, et nous n'avons certes pas eu lieu de nous en repentir; aujourd'hui, j'ambitionnais d'en faire autant chez nous pour le travail artistique, et, pour ne rien troubler autour de moi, c'était moimême qui voulais en faire l'épreuve peut-être à mes dépens.

« On ne l'a pas voulu et le Comité a refusé péremptoirement ma démission, au nom de l'article 12 de l'acte de société ainsi conçu :

« Après vingt ans de service seulement (à partir « du jour des débuts), tout sociétaire devra prendre « sa retraite, à moins que le Gouvernement et le Co- « mité d'administration n en décident autrement. »

« Et voilà l'acte qu'on m'oppose, et qui peut au besoin nous enchaîner tous ! — Le Code civil défend pourtant les marchés léonins et les vœux éternels.

« Aussi, au nom de ce même acte, violé sans cesse et impunément dans ses principaux articles, j'ai demandé à la Justice la dissolution de la Société même, telle quelle est, et, à cet effet, j'ai dû envoyer par huissier, à chacun de mes co-associés, une assignation nominative.

« En pareil cas, les statuts et le simple bon sens, d'ailleurs, exigenl que l'assemblée générale soit convoquée, puis éclairée et consultée. On n'en a pourtant rien fait. L'Administration s'est bornée à faire réclamer officieusement auprès de chaque sociétaire, fût-il en congé, cette assignation personnelle, pour mettre, disait-elle, de V ordre et du calme dans cette malheureuse a/faire.

« Et soit indifférence, soit appréhension injuste, tous mes collègues, deux exceptés, se sont ainsi dessaisis de la pièce en question.

« Oh ! alors, ce faisceau une fois réuni, l'administration n'a pas manqué de s'en faire sous le manteau une arme contre moi et presque un trophée aux yeux de l'autorité; — et on a tranquillement constitué à petit hruit un avoué collectif pour la défense unanime de la Société, et on a eu bien soin de notifier, à plusieurs reprises, dans l'exploit, qu'on agissait au nom et d'après la volonté expresse de chaque sociétaire contre mes inqualifiables prétentions.

« L'unanimité, et l'unanimité indignée, voilà donc un des gros arguments qu'on m'oppose!

« Eh bien! moi, je dis que cette unanimité prétendue n'est que la mise en scène d'une surprise déloyale pour beaucoup d'entre nous, et je le prouve.

(« En effet, plusieurs de mes camarades sont venus depuis lors me faire visite et se renseigner près de moi : tel approuvant ma conduite, tel me demandant presque conseil, tous ignorant de quoi il était question.

« Aux uns, j'ai tâché d'expliquer mes idées ; aux autres, j'ai répondu que je ne voulais exercer aucune pression, même amicale, sur leur détermination.

■ Mais aujourd'hui, avant que les événements n'arrivent enfin, bien malgré moi, vers des complications extrêmes, je viens vous demander franchement, oui ou non, si, dans votre intention, la remise de mon assignation aux mains de M. Ed. Thierry a

véritablement la portée qu'on lui attribue — ou si, comme j'aime à le croire, vous n'avez voulu, par là, que vous décharger des soucis inconnus d'une action judiciaire, sur ceux que cela vous semblait principalement concerner?

« Pardonnez-moi cette longue lettre, mais je devais vous dire ce que, selon moi, on vous a dit tout de travers, si tant est qu'on vous l'ait dit même. C'est qu'en résumé, il n'y a là que des principes en cause et point du tout des personnes. Aussi, dans votre réponse, liberté de conscience entière ! Je la veux pour moi, c'est pourquoi je la respecte chez les autres.

« Recevez donc, dans tous les cas, mon cher camarade, l'assurance de ma parfaite considération.

« Signé : E. Got. »

M. Got avait tenté une petite révolution, et le procès, que les journaux du temps ont appelé le procès de la Contagion h l'Odéon, est tout entier dans cette lettre...

11 ne me reste plus, pour être quitte avec l'ancien Odéon, qu'à remercier son plus glorieux artiste de m'avoir si obligeamment livré ses notes sur cette belle période de théâtre.

J'arrive à l'Odéon que j'ai mieux connu : l'Odéon de M. Félix Duquesnel.

M. Duquesnel avait été, à la fin de l'Empire, l'associé de de Chilly à l'Odéon. On fêtait la centième représentation de la fameuse reprise de Ruy-Blas, dans laquelle Mme Sarah Bernhardt jouait la Reine, Mme Emilie Broisat Casilda, Mélingue don César, Geffroy don Salluste, et Lafontaine Ruy-Blas, quand, au milieu de la fête, de Chilly fut frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante. -Le lendemain, sur la demande de Victor Hugo et de George Sand, M. Duquesnel était nommé, seul, directeur de l'Odéon.

La direction Chilly-Duquesnel avait été heureuse. La direction Duquesnel fut brillante. Mais la guerre avait été, dès le premier jour, déclarée entre le directeur et l'administration des Beaux-Arts. D'un éclectisme adroit, d'une indépendance absolue, M. Duquesnel avait un système directorial qu'il entendait pratiquer, sans tenir compte des influences occultes et des

hautes recommandations. In bon direcleur, selon lui, devait être un beau joueur et risquer la partie, c'est-à-dire la saison, sur une seule pièce. Cette pièce s'appelait une fois la Maîtresse Légitime, de Poupart Davyl — nous pourrions dire en collaboration avec Duquesnel, car il est de notoriété', et l'auteur en convenait lui-même, que le directeur avait été pour lui le plus précieux des collaborateurs — une autre fois les Danicheff, de Dumas et Corvin, et, ici comme là, la partie était gagnée. Gagnée encore avec la Jeunesse de Louis XIV, de Dumas, et YHetman, de M. Déroulède. Perdue avec Joseph Balsamo. Mais cette fois, c'était Fauteur qu'on voulait atteindre.

La guerre administrative redoublait ; le directeur était accusé de négliger le répertoire. Mauvais prétexte, quand on considère que les artistes de l'Odéon s'appelaient alors Mmos Sarah-Bernhardt, Emilie Broisat, Blanche Barretta, Thérèse Kolb, Antônine, Hélène Petit, Clotiklc Colas, Léonide Leblanc, Crosnier, MM. Pocel, Marais, Yalbel,Baillet,TrufHer,Gil-^aza,Clerh... L'Odéon a-t-il jamais eu une troupe aussi belle et plus complète?

Se souciant fort peu des incessantes observations et du contrôle administratif, la direction inaugurait les vendredis classiques, et, essayant un système, heureusement continué et repris par M. Porel, elle remontait les chefs-d'œuvre du répertoire avec la musique du temps : le Malade imaginaire et le Bourgeois gentilhomme mec les intermèdes et les ballets chantés de Lulli; le Mariage de Figaro avec les entr'actes de Mozart. Elle fit mieux : elle délégua, chaque dimanche, ses artistes à la Gaîté, alors dirigée par Jacques Offenbach et Albert Vizentini. Ce furent, à vrai dire, les premières matinées parisiennes. Il n'y avait guère eu, avant la guerre, que les matinées de Ballande s'adressant à un public, tout neuf, de collégiens qui n'allaient pas encore aux courses et de parents qui les menaient chez Ballande comme dans une école ;i bachot. Interrompues par la guerre et la Commune, ces matinées reprirent en 1872... Sarcey lui-même dans ses Souvenirs d'âge mûr, raconte qu'alors une masse flottante d'artistes sans engagements tendaient les mains vers Ballande et le suppliaient de leur donner une occasion de se produire dans l'ancien répertoire. Ballande leur

faisait de belles promesses mais comme tout directeur qui se respecte, il ne les tenait que rarement. Parmi les acteurs connus, il s'en trouvait qui rêvaient d'entrer à la Comédie-Française et allaient demander à Ballande de remonter une pièce spécialement pour eux. Mmo Marie Laurent jouait Clytemnestre ; Mme Laurence Grivot, la Fausse Agnès de Destouches; Mme Duguéret, la Pauline de Polyeucte. Parfois des comédiens, déjà célèbres, allaient prêter leur concours aux matinées Ballande, uniquement pour prendre contact avec ce public nouveau du dimanche après-midi : M. Coquelin, Mrae Arnould Plessy, M. Febvre. C'était Sareey qui était chargé par Ballande de préparer les conférences. Les conférenciers s'appelaient Ernest Legouvé, Henri de Lapommeraye, Albert Delpit.

M. Duquesnel organisa à la Gaîté des matinées mixtes, dont le succès fut prodigieux. Les collégiens — j'en étais — réclamèrent vingttrois fois le Bourgeois gentilhomme délicieusement reconstitué. Le comédien Dalis, adoré de ce public, jouait M. Jourdain; M. Vauthier, qui était alors le baryton favori de la Renaissance où l'on acclamait Giroflée, la Petite Mariée et les

.plus charmantes opérettes de Charles Lecoq, ouait et chantait le Muphti, et un jeune bary- |ton, qui se nommait Lucien Fugère, était remarqué dans l'intermède... Car il y avait des (intermèdes de toutes sortes, des grands et des ipetits ballets, scrupuleusement conformes à ceux qui s'exécutaient à la cour du Grand'Roi, et toute cette reconstitution avait été minutieusement opérée par M. Weckerlin. Ces vingti trois représentations du Bourgeois gentilhomme avaient suivi celles du Malade, de M. de Pourceaugnac, des Femmes savantes, de Y Ecole des Maris, de la Vie de Bohême, du Barbier de Séville, du Marquis de Villemer, et une opérette du répertoire, chantée par les artistes de la (laite, terminait le spectacle, joyeusement commencé par les artistes de l'Odéon. Qui ne se souvient, parmi les habitués de ces matinées, dos représentations des Bendez-vous bourgeois] Le joli ouvrage de Nicolo avait pour interprètes Daubray, Christian, Fugère, Grivot. M"10" Théo, Laurence Grivot, Révilly et Darlaux. C'est à ces mêmes matinées de la Gaîté-Odéon que fut donnée la reprise des Êrynnies, créées en 1873 -iw la scène de l'Odéon par Mmc Marie Lau-

rent et Taillade, rejouées à la Gaité par les mêmes artistes. L'orchestre, les chœurs, le ballet exécutaient la partition complète, que M. Massenet avait écrite, deux ans auparavant, sur la demande du directeur de l'Odéon. et, comme un succès n'arrive jamais seul, M. Duquesnel taisait exécuter sur son théâtre, par l'orchestre de Colonne à son aurore, le beJ oratorio : Marie- Magdeleine.

C'était le temps ou, pendant que les troupes de l'Odéon et de la Gaîté triomphaient le dimanche clans des matinées qui furent uniques, les théâtres de genre, le Gymnase le premier, sous l'intelligente impulsion de Montigny, remontaient toutes les pièces de Scribe, de Dumanoir, de Bayard, de Biéville, connues sous le nom, quelque peu décrié, de comédies-vaudevilles. Landrol, qui était le Porel du Gymnase, avait à ses côtés Mme Blanche Pierson, qui, le soir, jouait une grande comédie de Sardou, quand elle n'en jouait pas deux, acclamée l'après-midi dans le Mariage de Raison ou la Somnambule, fredonnant très agréablement les vieux couplets de ce répertoire disparu. Mlle Maria Legault, à peine échappée du Conservatoire,

jouait la Joie de la Maison le dimanche matift, et, le soir, Nos bons Villageois. On ne dédaignait pas alors d'offrir, le môme soir, sur trois scènes ditïérentes, Y École des Femmes avec des Agnès qui, toutes trois, ont fait leur chemin, M"e Reichemberg à la Comédie-Française, Mm0 Barretta à l'Odéon, Mlle Legault au Gymnase... C'est que le théâtre de Madame, qui a subi tant de modifications et de crises, avait alors un répertoire et une troupe... Ravel donnait ses dernières représentations, et Lesueur apparaissait encore, superbe, en Kirchef du Fils de Famille, où il portait allègrement un « kiosque » au régiment, dont la cantinière était Mœo Fromentin, le colonel Landrol et le héros, tantôt M. Andrieu qui nous a quittés pour la Russie, tantôt M. Frédéric Achard, alors le grand jeune premier du Gymnase, le créateur de M. Alphonse et de Bébé, aujourd'hui l'organisateur de ces terribles et victorieuses tournées qui ont si gravement atteint nos théâtres de province... Et le brave DervaJ chantait, d'une voix digne et déjà éteinte, les couplets de la Femme '/ai se jette par la fenêtre, et Blaisot avait ses fidèles, ri M. Francès amusait déjà, et M""' Marie

Samary imposait Maloina ou l'Orpheline russe... Chaque théâtre avait donc deux répertoires, l'un pour le soir, l'autre pour les matinées. Mais peu à peu, l'Odéon, comme les autres théâtres, se contenta d'offrir le même spectacle les dimanches matin et soir. Il n'en aurait pas fallu davantage pour rappeler sérieusement à l'ordre M. Duquesnel. Une éclatante reprise du Voyage de M. Perrichon mit le feu aux poudres. La direction de l'Odéon fut un jour accusée d'avoir fait doubler, à Paris, les rôles de la pièce de Labiche et d'avoir délégué, à Lyon, en l'honneur de l'inauguration du théâtre Bellecour, les titulaires de Perrichon. M. Duquesnel, agacé par ces tracasseries administratives, envoya dédaigneusement sa démission dans une forme un peu brutale que nous ne reproduisons pas ici, bien qu'elle ait acquis force de légende. Il quitta l'Odéon, regretté par les auteurs et les comédiens qu'il retrouva bientôt, d'abord au Châtelet où il donna avec un retentissant succès le célèbre Michel Strogoff, qui eut quatre cents . représentations consécutives et produisit plus d'un million de bénéfices, puis à la Porte-Saint- Martin où, chaque hiver, il risquait la partie sur

une Théodora ou une Tosca, la gagnant toujours. On sait la suite. Le théâtre prenant un chemin qui lui semblait plein de périls, M. Duquesnel l'abandonna pour se remeltre à la chronique parisienne et à la critique dramatique, où il tient aujourd'hui une des premières places.

M. Duquesnel, il n'est pas inutile de l'ajouter, n'avait jamais obtenu qu'une subvention de soixante mille francs. Chaque fois qu'il demandait la restitution de la subvention des cent mille francs — celle-ci avait été réduite de quarante mille francs après la guerre — on lui répondait invariablement « qu'il était trop habile pour en avoir besoin, et que l'Etat était trop pauvre... » C'est ce chiffre de soixante mille francs, qui, naguère, avait donné à l'auteur du Fruit défendu et des Ennemis de la Maison l'idée de célébrer la subvention en un à-propos d'où j'extrais ce couplet :

Ses finances, messieurs, sont enfin en progrès... Car les représentants de tous les intérêts Ont fait, en sa faveur, un acte académique En lui votant, au nom de la France artistique, A la majorité de deux voix... un trésor ! Soixante mille francs, la moitié d'un ténor.

C'est peu, me dira-t-on? C'est beaucoup. C'est la vie C'est l'honneur ! L'Odéon accepte et remercie...

Charles de la Roimat renonça à ses fonctions de Commissaire du Gouvernement près les théâtres subventionnés el à son feuilleton hebdomadaire du XIXe Siècle pour reprendre l'Odéon. Il voulait à lotit prix redevenir directeur du théâtre, où, de 1836 à 1867, il avait monté avec amour tant d'ouvrages qui avaient amené des batailles chez les étudiants. LaRounat, qui avait contribué à la réputation des Thiron, des Febvre, des Laray, des Jane Essler, des Dinah Félix, repassa les ponts. Mal lui en prit. Sa direction fut courte : il fut alors victime d'un accident terrible dont il ne se remit jamais. Il se traînait à l'Odéon fatigué, malade, s'appuyant sur M. Porel qui avait déjà pris, sous la direction précédente, une place prépondérante et sur M. Fernand Bourgeat, son fidèle ami. M. Porel dirigeait Je travail des répétitions, M. Fernand Rourgeat était chargé des rapports avec les auteurs. Ni lesdramarturgesni les comédiens ne se plaignirent de cette double suppléance.

M. Porel était à la fois comédien et directeur de la scène. La tache était lourde et, quand, à la mort de la Rounat, on dut nommer un directeur, la lutte fut vive entre les deux collaborateurs de la Rounat, le directeur de la scène et le secrétaire général. Chacun avait ses défenseurs et des défenseurs acharnés. J'avais alors l'honneur d'appartenir à la critique et je ne fus pas du côté du vainqueur. La suite me donna tort : M. Porel réussit à l'Odéon. Mes torts, je les ai avoués, et avec d'autant plus de plaisir que je suis resté l'ami du secrétaire général, aujourd'hui chef des services du Conservatoire et suis devenu celui du directeur qui préside aux destinées du Vaudeville. Et M. Porel ne m'en voudra pas si, faisant de nouveau amende honorable, je cite ici le portrait que nous a donné de lui Alexandre Dumas, dans la notice qui suit VÀmi des Femmes — édition des Comédiens :

« Après trois ans et demi passés au Gymnase, M. Porel fut pris de la nostalgie de l'Odéon et il y retourna pour n'en plus sortir et pour devenir, ;i tirs juste titre, l'acteur favori de ce public jeune, Lapageur, mais intelligent. Je l'ai retrouvé

tout à fait consommé dans son art quand j'ai eu à mettre en scène la Jeunesse de Louis XI) , dans laquelle il jouait le grand Molière, dont il a le masque et qu'il a représenté dans douze pièces différentes. Il a été encore avec moi le Taldé gouailleur des Danicheffeï le Richelieu de Joseph Balsamo. Je voudrais avoir plus d'espace dans ces notes, pour parler plus longuement de ce comédien à la fois si délicat et si précis, qui, n'ayant pas encore quarante ans, a créé plus de cent pièces rien que depuis cette guerre de 1870, où il s'est vaillamment battu, où il a été blessé d'un éclat d'obus, transporté à l'ambulance de l'Odéon et soigné par Sarah Bernhardt, laquelle s'était faite infirmière. Au contraire de cette grande tourmentée, Porel, infatigable comme elle, mais sédentaire, casanier même, tenant de la Thorillière, le comédien gentilhomme, et de Mabillon, le bénédictin de Saint-Maur, Porel s'est pris de la plus touchante tendresse pour ce vénérable Odéon qui, semblable au Philémon de la Fable, renaît toujours plus jeune, au moment où l'on croit qu'il va mourir de vieillesse. Une fois le rideau baissé, transformant sa loge en cellule, Porel, à la lueur de sa lampe, entouré

de documents recueillis à grand'peine, d'archives et de paperasses de toutes^sortes, Porel écrit, dans une langue nette et colorée, l'histoire de ce beau théâtre dont il s'efforce en même temps de refaire la fortune en lisant les manuscrits que les jeunes gens envoient, en donnant des avis excellents aux jeunes auteurs, des conseils de maître aux jeunes débutants, en jouant presque tous les soirs son double répertoire, ancien et moderne, devant son jeune public, qui le récompense de tant d'efforts par des applaudissements de bon aloi. Quand on a eu affaire à un artiste de ce mérite, doublé d'un homme de ce caractère, on remercie l'un et l'on salue l'autre ! »

Le salut est-il assez cordial, et comment dire, après l'auteur de Y Ami des Femmes, que de telles espérances n'étaient pas vaines?

La direction la Rounat-Porel avait donné le Bel Armand, de M. Victor Jannet ; Severo Torelli, ciré par M. Lambert fils, sortant du Conservatoire, M. Duflos, M. Paul Mounct, M. Lambert père, Mm0 Tessandier, Mme Barety ; Le Nom, une des œuvres les plus puissantes d'Emile Hergerat, joué par M. Adolphe Dupuis et M. Porel, celui-ci remarquable dans un rôle de prêtre; la Formosa,

d'Auguste Yacquerie ; YAmhra! de Grangeneuve; Mon ft/s, du pauvre Éjnile Guiard, et enfin le Mari, d'Eugène Nus. Ce fut la dernière pièce que joua M. Porel.

Le programme de la direction Porel était superbe. Dans tous les coins de Paris, la direction avait adressé de longs imprimés, indiquant les pièces reçues, les artistes engagés, les prix des abonnements aux soirées classiques et aux matinées-conférences du jeudi. Quelques jours après le lancement de ce formidable programme, M. Porel avait cent quarante mille francs d'abonnements dans sa caisse. Le coup avait porté.

Partant de ce principe que, de tous les théâtres, l'Odéon est le plus propre à tous les genres et le plus favorable à tous les essais, le drame en vers et la féerie, la comédie bourgeoise et le grand drame musical, ne pouvant oublier que l'Odéon avait eu la gloire de représenter le Freyschutz de Weber, le Don Juan de Mozart, et le Barbier de Rossini, M. Porel estimait que le succès de ces chefs-d'œuvre autorisait toutes

les tentatives... Il usa donc largement de l'autorisation qu'il s'octroyait. D'autres diraient qu'il en abusa, puisque ses successeurs prirent l'engagement de ne plus donner de musique, à moins d'autorisation spéciale du Ministre.

La subvention qui, à la fin de la direction Duquesnel, avait été reportée au taux de 100.000 francs, allait être employée à la mise en scène, à la musique et à la résurrection d'ouvrages méconnus.

Les ouvrages méconnus étaient, sans ordre de dates : Henriette Maréchal des frères de Goncourt, que le succès à l'Odéon vengea des sifflets de la Comédie et où le .comédien Dumcny, qui avait passé inaperçu au Gymnase, se fit remarquer dans le rôle du Monsieur en habit noir, créé par Bressant; Renée Mauperin, des mêmes Goncourt, adaptée à la scène par M. Henry Céard, bien jouée par M"c Cerny, qui venait de se révéler dans le petit pâtissier du Numa Roumestan d'Alphonse Daudet; Germlnie Lacerteux, qui fut pour M""1 Réjane, jusqu'alors la Parisienne exquise du théâtre de Meilhac et Ilalévy, l'occasion d'un triomphe qu'on n'a paa oublié: l'Artésienne, de Daudet, dont la chute

au Vaudeville restait inexplicable et qui, l'orchestre de Colonne ou celui de Lamoureux aidant, allait être pour l'Odéon de M. Porel et de ses successeurs, une vraie mine d'or.

Et M. Porel, on l'a dit, faisait une chose neuve et qui pouvait être de conséquence. M. Porel créait ou ressuscitait un genre de spectacle intermédiaire entre l'opéra-comique et la comédie en prose : ce spectacle, c'était la prose relevée de musique... La division de VÀrlésienne en trois actes n'avait pas de sens et le mot vague de pièce n'indiquait, en aucune façon, la famille d'ouvrages à laquelle l'œuvre appartient. L' 'Artésienne est une élégie en cinq tableaux, une idylle en cinq suites de scènes mêlée de symphonies et de chœurs, de musique vocale et instrumentale.

Suivant une sage maxime développée par Emile Perrin dans une belle préface sur le théâtre, M. Porel pensait que la mise en scène idéale ne consistait point seulement dans l'exécution parfaite des décors et des costumes Selon lui, la mise en scène c'était — c'est encore — l'harmonie, et cette harmonie est dans le jeu des artistes, dans leur groupement sur le théâtre

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bien plus que dans le décor d'un Amable, d'un Carpezat ou d'un Jambon, ou le costume d'un Biancbini. Comme Perrin, il désirait qu'une volonté supérieure, attentive, invisible et présente, présidât à ce bon accord et réglât cette harmonie.

Et l'impeccabilité de ce bon accord, la perfection de cette harmonie nous ont donné des ouvrages si divers et si nombreux qu'en en commençant la liste, j'hésite, dans la crainte d'en oublier. J'ai cité les ouvrages ressuscites. Dirai-je ceux qui, tirés de Shakespeare, olTraient à tant de poètes et de musiciens l'occasion de se révéler? Car ce fut encore une des manières de M. Porel que d'abriter, derrière le nom de Shakespeare, cruellement négligé, deux noms inconnus, celui d'un poète et celui d'un musicien. Et si, d'aventure, l'adaptation ne réussissait pas par la faute du musicien ou de l'adaptateur, c'était, bien entendu, Shakespeare qui était déclaré responsable de l'échec. Que d'articles alors sur Shakespeare! On avait applaudi Le bel Othello de M. Grammont et le Macbeth de Lacroix. Mais irait-on jusqu'à S/ujlock et à Beaucoup de h ru il pour rien?hQ spectateur de l'Odéon

était-il suffisamment préparé à ce genre de speclacle ?

Après M. Auguste Dorchain, qui présente, en vers exquis, Conte d'Avril, agrémenté d'une jolie musique de M. Widor, MM. Louis Legendre et Benjamin Godard donnent Beaucoup de bruit pour rien; MM. Edmond Haraucourt et Gabriel Fauré Shylock; MM. Georges Lefèvre et Francis Thomé, un Roméo; M. Adolphe Aderer, 1 ' Eijmont de Goethe, soutenu par la musique de Beethoven.

Et tandis que poètes et musiciens trouvent à l'Odéon une large hospitalité, M. Porel reconstitue la musique de Moreau pour la reprise d'Esther, celle de Lulli pour la reprise de Psyché, celle de Monsigny pour la Partie de Chasse de Henri IV de Collé et maintient au répertoire deux tragédies dont, aujourd'hui encore, l'annonce sur l'affiche fait recettes : Athalie et les Erinnyes.

Toute cette poésie, relevée de musique, n'empêchait pas les jeunes écrivains de théâtre de se produire. M. Jules Lemaître lance son premier ouvrage dramatique. Révoltée, et le troisième acte, merveilleusement enlevé par

Mmo Raphaële Sisos et M. Candé, fait sensation : M. Maurice Boniface s'essaie dans le Marquis Papillon, heureux spécimen de poésie légère : la direction donne à la Marchande de Sourires, de Mme Judith Gautier, un encadrement exceptionnel, et, désireuse de satisfaire ceux qui lui faisaient un grief, assez juste en somme, de se confiner dans les traductions mêlées de chant, elle appelle les écrivains aimes du Théâtre Libre, MM. Jean Jullien, Léon Hennique et Georges Ancey, qui nous offrent la Mer, Amour et Grand1 Mère... Pour le retour de M. Guitry on remonte le Kean de Dumas, aussi soigneusement qu'on remonta naguère le Michel Pauper, d'Henri Becque, et le Fils de Famille, adroitement enlevé au répertoire du Gymnase. Et les ouvrages du répertoire sont là, complètement sus et montés, destinés à parer à l'insuccès d'un ouvrage nouveau : les Faux Bonshommes et la Vie de Bohême, ressources suprêmes et toujours certaines : les Inutiles, de Cadol, Charles Vil chez ses grands vassaux, la Maîtresse Légitime. Puis Mmo Réjane fait son entrée à l'Odéon et cette entrée est triomphale. Elle avait jadis supérieurement créé la Glu de Richepin, à l'Ain-

bigu, et c'est une raison de plus pour s'attaquer à Germinie et Shylock, mais comme si les pièces nouvelles ne lui suffisaient pas, elle reprend la Famille Benoîton de M. Sardou, joue la Suzanne du Mariage qui, au Conservatoire, fut son rôle favori, et demande qu'on remette à la scène le Fantasio, de Musset. Entre temps, toute heureuse de tenir les emplois les pi lis variés, sentant qu'à ces transformations diverses son talent devient plus souple, sa diction plus classique, son style plus large, elle se repose en jouant un gentil vaudeville de MM. Bocage et de Courcy, la Vie à deux. Enfin elle crée la superbe et frémissante Amoureuse , de M. Georges de Porto- Riche. Que d'efforts, que de travaux, que de répétitions pour camper ce personnage tout de tendresse, de passion et de vie! Et la première des comédiennes de nos théâtres de genre passe au rang des plus grandes artistes de ce temps, en cette soirée mémorable du 25 avril 1891.

Citer les artistes qui ont passé par l'Odéon de M. Porel, c'est dresser la liste des meilleurs comédiens de Paris : MM. Raphaël Duflos, Albert Lambert père et fils, Paul Mounet, Guitry, Chelles, Dumény, Candé, Calmettes, Marquet;

Mmes Aimée ïessandier, Segond-Weber, Cerny, Antonia Laurent, Raphaële Sisos, Alice Panot, Lynnès, Rachel Boyer, Marguerite Baréty, Rosa Briick et Yahne, laquelle, refusée au Conservatoire, était acclamée dans l'Innocent de VArlésienne. Les artistes des théâtres du boulevard eux-mêmes imitaient M'ue Réjane, et notre pauvre et grand Daubray allait jouer à l'Odéon Péponnet des Faux Bonshommes, se préparant, sans rien en dire, à prendre la succession de Thiron à la Comédie-Française. Et M. Adolphe Dnpuis y abordait le rôle de Tartuffe.

Combien encore j'en devrais nommer qui, Mllc Dux et M. Duard par exemple, ont préféré les succès dorés de la Russie aux applaudissements du public odéonien!

Nombre de directeurs de théâtres de genre auraient pris sans subvention le poste de M. Porel. Mais M. Lockroy, alors ministre, reconnaissant les services du directeur, renouvelait le privilège avant son expiration — suprême marque de confiance ministérielle. C'est que le directeur, malgré sa prédilection pour les drames et les tragédies musicales, ne négligeait pas le répertoire. J'ai entendu dire qu'il en donnait

trop, ce qui avait une apparence de vérité quand on songe que, pour réaliser le programme que promettaient les longs imprimés auxquels je faisais allusion tout à l'heure, il lui fallait renouveler sans cesse les spectacles des lundis y et des vendredis classiques et ceux des abonnés du jeudi. Besogne terrible pour les comédiens que celle d'apprendre des vers qu'ils ne devront dire que deux ou trois fois! N'est-ce pas le tragédien Damoye qui contait, un jour, qu'il avait, sous la direction Marck, appris dix mille vers de tragédie en une saison! A la fin de Tannée, il résiliait son engagement et quittait le théâtre...

Mais le plus grand titre de gloire de cette direction sera d'avoir institué la conférence, cette forme familière de l'enseignement supérieur, disait judicieusement l'autre jour, en son discours de réception à l'Académie, M. Paul Deschanel, le lils du père même de la Conférence. M. Porel reprenait l'idée de Ballande; l'essentiel était de la moderniser et de lui prêter une forme neuve.

La réussite fut complète. Sarcey, qui avait été à l'école des Legouvé et des Deschanel, fut le roi de ces causeries familières et instructives.

Le gros bon sens, la sanlé florissante, la bonhomie large, le bon garçonnisme épanoui du critique faisaient merveille. L'homme de théâtre était toujours là, chroniqueur, critique ou conférencier, étalant ses théories, amusant et s'amusant, ayant la foi el l'inspirant, connaissant son public et l'aimant, simplifiant les ouvrages tourmentés, éclaircissant les scènes obscures, trouvant une joie infinie a tout adapter à « l'optique » de ce public et à la « rampe » de ce théâtre. Cette méthode de causerie, à la fois sincère et claire, était toute entière dans l'annolation des impressions de l'auditeur. Le conférencier recevait les opinions, les analysait et les commentait, trouvant toujours la formule moyenne, mais juste et définitive, considérant, en un mot, le théâtre comme un genre particulier et l'ouvrage dramatique comme une marchandise destinée à ôtre débitée et vendue à un public ignorant. Et il fallait l'entendre développer, avec autant de robuste sincérité que de verve entraînante, ses théories un peu étroites, mais si. aisées! 11 fallait l'entendre, au beau milieu d'une causerie sur le Cîd, au moment môme où, en prestidigitateur avisé, il démontait les héros de Corneille,

demander cavalièrement l'heure au spectateur naïf du premier rang de l'orchestre. Effet certain, effet dune cordialité charmante, effet de repos, grâce auquel la causerie, je dirai volon- ' tiers la scène, reprenait de plus belle son mouvement théâtral, conventionnel et voulu. Et le public de l'Odéon ne se lassait point d'applaudir ces scènes savamment et amoureusement préparées, et le nom de Sarcey sur l'affiche c'était la vedette, c'était l'étoile, c'était le maximum assuré...

Non content d'avoir une seule étoile, M. Porel en préparait d'autres. Il avait sa troupe de conférenciers. Et d'abord, M. Lemaître, tout entier alors à la critique et au théâtre, doutant de tout et de lui-même, donnant à son auditoire étonné et ravi l'impression d'un croyant et d'un sceptique, parlant supérieurement d'un poète et laissant tout à coup entendre que ce poète se rit de nous, raillant doucement et sans y toucher, follement irrévérencieux, délicieusement insincère, tout plein de naïvetés imprévues et de scandaleuses hardiesses.

Le 17 novembre 1887, un jeune maître de l'Université, professeur à la Sorbonne, M. Gus-

tave Larroumet, allait, pour la première fois, paraître devant le public de l'Odéon; ses collègues de la Sorbonne s'étaient donné rendez-vous à l'Odéon, les élèves guettaient le professeur et les habitués du théâtre attendaient impatiemment ce sensationnel début. Ce fut un triomphe : la causerie sur les Femmes savantes et les Jeux de r Amour et du Hasard fut étincelante, semée de fines anecdotes, d'aperçus ingénieux et d'idées neuves, sans ombre de pédanterie, relevée par une diction parfaite et un savoureux accent méridional. Un maître conférencier était né : l'Université en tenait encore un et chantait victoire !...

Le programme de ces conférences de 1887-88 était le suivant :

Octobre .— Horace, Y Avare, Francisque Sarcey .

Novembre. — ïphigénie, le Misanthrope, II. de Lapommeraye. — Cinna, les Plaideurs, Emile Dcschanel.

Décembre. — Les Femmes savantes, le Jeu de V Amour et du Hasard, Gustave Larroumet.

Janvier. — Andromaquc ,1e Barbier deSéville, François Coppée. — Le Cid, les Précieuses ridicules, Jules Lemaitiv.

Io4 LES THEATRES D'ETAT

Février. — Britannicus, le Légataire universel, Eugène Talbot.

Mars. — Phèdre, l'Epreuve, Emile Faguet. — Le Mariage de Figaro. Gustave Larroumet.

Avril. — Mérope, le Joueur, Auguste Vitu.

Plusieurs conférenciers manquèrent à l'appel, mais les habitués de l'Odéon ne soufflaient mot. M. Porel, encouragé par ses lundis et ses jeudis, venait de créer les soirées classiques du vendredi. Un fauteuil pour 15 soirées coûtait 37 fr. 50; une seconde galerie. 22 fr. 50. C'était pour rien.

M. Porel s'assurait le concours de MM. Emile Faguet, Eugène Lintilhac, Maurice Barrés, Marcel Fouquier, Henri Chantavoine, René Doumic. Mais cetle magnifique série allait avoir un clou : M. Brunetière « engagé spécialement » allait donner, sur les époques du Théàtre-Français, quinze magistrales conférences.

Alors que Sarcey attachait tant d'importance à la convention, à l'optique, à la rampe, et au grossissement, M. Brunetière proclame que le théâtre a deux lois essentielles : la première est qu'il faut qu'une action, pour être vraiment du

L'ODEON 15o

théâtre, tourne autour de quelque question d'intérêt général, d'un cas de conscience ou d'une question sociale. La seconde loi, c'est celle qui veut qu'une action théâtrale soit conduite par des volontés sinon toujours libres, au moins conscientes d'elles-mêmes. Quant à l'objet du théâtre, à son pourquoi, est-ce la réalisation de la beauté ou le simple amusement des honnêtes gens? Est-ce la peinture des hommes d'après nature, la satire des ridicules ou la représentation des passions? M. Brunetière pense que le roman pourrait y suffire et que tout cela, selon les temps, les lieux et l'occasion, peut entrer dans la définition du théâtre. Mais il ajoute que ce qui n'appartient qu'au théâtre, ce qui fait à travers les liltéralures, depuis les Grecs jusqu'à nous, l'unité permanente et continue de l'espèce dramatique, c'est le spectacle d'une volonté qui se déploie et voilà pourquoi l'action, et l'action ainsi définie, sera toujours la loi du théâtre.

Hugo, dans sa préface de Cromivell, avait dit : « Le théâtre est un point d'optique. Tout ce qui existe dans le monde, dans l'histoire, dans la vie doit s'y réfléchir, mais sous la baguette magique de l'art. »

M. Brune tière n'a pas moins bien dit : « le spectacle d'une volonté qui se déploie ». Mais revenant, pour ainsi dire, sur ses pas, faisant une large concession aux partisans de la convention, il reconnaît, avant de prendre congé de son public, que la dernière des lois du théâtre a pour elle d'assurer le respect de la tradition sans lequel, en aucun genre ni en aucun art, il ne saurait y avoir d'innovation féconde. Et comme si cette proclamation pouvait être mal interprêtée : « 11 y a, reprend-il, un métier ou un art du théâtre, parce qu'il y a des conditions qui ont comme présidé à la détermination du théâtre en tant que genre et sous l'action desquelles il s'est différencié du roman, par exemple, ou du récit lyrique... Et la première, enfin, de ces lois, en maintenant les communications nécessaires du théâtre avec les autres genres — mais surtout avec la vie — l'empêche de s'isoler en luimême et lui rappelle que l'art est fait pour l'homme et non l'homme pour l'art, ni surtout l'art pour l'art. »

On voudrait tout citer... Leçons et sermons, avait-on dit, transformation de l'Odéon en Sorbonne, que sais-je! Ce qu'il faut dire, c'est que

M. Brunetiôre n'a jamais rien livré de plus complet et que M. Porel procura à ses abonnés, durant quinze séances consécutives, un inappréciable plaisir.

Le 25 février 1892, M. Brunetière donnait sa quinzième et dernière conférence. En mars, M. Porel remettait sa démission entre les mains de M. Léon Bourgeois. Le ministre, surpris par cette brusque décision, décrétait que, dorénavant, le concessionnaire ne pourrait renoncer à son privilège sans perdre son cautionnement qui, de 30.000 francs, était porté à 60.000 francs. Le cahier des charges de M. Porel exigeait un minimum de 16 actes nouveaux; celui du successeur portail ce nombre à 21. Un article additionnel stipulait que les ouvrages, empruntés aux théâtres étrangers, ne pourraient être considérés comme ouvrages nouveaux.

M. Porel, démissionnaire, ne resta pas moins à TOdéon jusqu'à fin juin 1892, offrant comme dernière pièce nouvelle les Vieux Amis, de M. Jacques Normand, aimable pendant à l'ouvrage qui, en 1885, avait inauguré sa direction, la douce Maison des deux Barbeatix, de MM. André Theuriet et Henri Lyon. La cause de ce

brusque départ? Les uns prétendaient que M. Porel, dépité de n'avoir pas obtenu le privilège de l'Opéra accordé à Eugène Bertrand, avait cédé à un mouvement de colère ; les autres, que M. Porel caressait depuis longtemps le rêve d'être son maître et de ne dépendre d'aucun chef. Les uns et les autres avaient raison : mais je puis bien affirmer que ce n'est pas sans un vrai chagrin que l'artiste qui, en 1862, avait créé à l'Odéon une des sorcières de Macbeth et y avait passé le meilleur de sa vie, tour à tour comédien, historiographe et directeur, abandonnait son théâtre... J'assistai à la scène : elle fut touchante : je me souviens même que M. Porel avait négligemment laissé quelques-uns de ses livres en son cabinet directorial, histoire d'aller les rechercher les uns après les autres!...

Le matériel que M. Porel léguait à ses successeurs ou, pour être plus exact, à l'État, était tout flambant neuf. Le Songe d'une Nuit d'été d'abord, Caligula ensuite, avaient été luxueusement remontés, mais sans profit. 11 y avait dans le magasin des costumes et des décors, tout un matériel qui n'avait pas encore été uti-

lise. Le poste était tentant... Qui n'a pas rêvé, même aux plus mauvais jours, d'être directeur de l'Odéon? Les compétitions furent nombreuses, mais suivant l'usage, ce fut le directeur de la scène qui fut appelé à la direction du théâtre. M. Porel, directeur de la scène sous M. la Rounat, avait été nommé directeur. M. Marck, directeur de la scène sous M. Porel, fut désigné pour le poste, s'adjoignant comme administrateur le secrétaire général du théâtre, M. Emile Desbeaux. Un an après la nomination de MM. Marck et Desbeaux, j'étais moi-même appelé à faire partie du Comité de lecture de l'Odéon. Ce Comité, il n'est pas inutile de le faire remarquer, est, avant tout, une commission de contrôle et de surveillance : les pièces ne lui sont pas lues : les rapports sur les ouvrages lui sont présentés, et fort intelligemment, par M. Charles Samson. Seul, le directeur de l'Odéon est maître de la réception de ses pièces. Le Comité de surveillance a le droit de désigner, chaque année, une petite pièce, et tous les deux ans, une grande. Il a décidé, l'an dernier, que cette pièce, petite ou grande, devrait être signée d'un auteur dont le nom n'aurait paru sur aucune espèce d'af-

fiche. Ajouterai-je que ce Comité, qui se réunit chaque mois, n'abuse pas de son droit de réception et laisse au directeur liberté entière? Et comment pourrait-il en être autrement dans un théâtre dont le directeur est un commerçant responsable qui risque ses propres deniers? Donc je passe, ne croyant pas, pour des raisons que j'ai dites, devoir insister sur les actes des directions qui ont suivi celle de M. Porel. Je ne puis que rendre hommage à la parfaite intégrité de la direction Marck et Desbeaux, qui a eu l'honneur de monter M. de Réboval, une des premières pièces de M. Brieux; Yanthis, de M. Jean Lorrain; le Ruban, de MM. Georges Feydeau et Maurice Desvallières; les Deux Noblesses, de M. Henri Lavedan; Mariages d'hier, de M. Victor Jannet; Pour la Couronne, de M. Goppée, cette dernière pièce jouée par Mlle Wanda de Boncza qui était alors l'étoile du théâtre.

Je n'insisterai pas davantage, et pour des raisons analogues, sur la direction présente, et je passerai sous silence les retentissants démêlés qui troublèrent l'administration Ginisty- Antoine. Ce sont des faits aujourd'hui parfaitement ou-

bliés; j'y ai été trop personnellement mêlé pour m'arroger le droit de juger les actes de celui-ci ou de celui-là, et je constate que le divorce a réussi aux deux époux1.

Cela dit, faut-il rappeler que la direction actuelle, d'abord hésitante, a enregistré les succès de Mon Enfant, de M. Ambroise Janvier; de Collinette, de MM. Lenôlre et Martin; de la Reine Fiammette, de M. Catulle Mendès; de l'Étranger, de M. Auguste Germain, et les triomphes du Chemincau, de M. Richcpin, et de Ma Bru, de MM. Fabrice Carré et Paul Bilhaud, qu'elle a bien fait de reprendre les Corbeaux , d'Henri Becque, de maintenir au répertoire le Roman d'un jeune homme pauvre, de Feuillet; les Fourchambault, d'Augier, et qu'elle a mieux fait encore en exploitant de très heureuse, très fructueuse et très démocratique manière, une idée de M. Catulle Mendès et en créant, chaque samedi, des séances littéraires, précédées de causeries, au prix modique de 1 franc et de 0 fr. 50.

i. Cet article ayant été publié au couimencemenl de l'année 1900, cette liste ne contient pas les ouvrages représentés depuis cette époque.

L'institution des conférences a honoré la direction Porel; celle des samedis littéraires consacrés à la représentation de petits ouvrages nouveaux, à la résurrection de piécettes oubliées ou aux chansons anciennes, n'honore pas moins la direction actuelle. Le devoir du directeur de l'Odéon est, en effet, d'ouvrir son théâtre à tous les essais et aussi à tous les publics. Il faut appeler le public et, l'aprèsmidi et, le soir, renouveler sans cesse l'affiche, chercher toujours du nouveau et donner constamment l'éveil.

Plus les appels seront répétés, plus ils auront chance d'être entendus. Et n'est-ce pas une vérité, qui se passe de démonstration, que la foule attire la foule? J'irai plus loin, et je dirai que le Second Théâtre Français doit chaque jour varier son affiche. Le répertoire doit défiler sous les yeux du public. Je pense aussi — et cette observation ne s'adresse ni à la direction présente ni à la précédente, elle remonte plus haut — qu'un ouvrage ne doit pas disparaître de l'affiche lorsqu'il a eu une série de représentations; les ouvrages démontés, je me sers intentionnellement du terme technique, devraient être

inconnus à l'Odéon. A quoi sert d'avoir un répertoire, d'être un théâtre d'Etat, de remonter un Fils Naturel, un Roman d'un jeune homme pauvre, des Corbeaux ou des Fourchambault, si les noms de Dumas, de Feuillet, de Becqiiè et d'Augier disparaissent, invariablement, lorsque la dernière représentation de ces ouvrages est affichée? 11 n'y a pas de « dernières » en un théâtre de répertoire, et la troupe, qui n'est que trop nombreuse, doit posséder des artistes à môme de savoir tous les rôles, classiques et modernes en double, en triple et en quadruple. Cette troupe, où la recruter? C'était là le grand argument de M. Porel. Il n'est pas de séance de Conservatoire où il ne réclamait, pour le directeur de l'Odéon, le droit absolu d'engager les premiers lauréats de l'Ecole de déclamation. Ce stage lui semblait indispensable pour que l'Odéon justifiât son titre, qui est son honneur, de Second Théâtre Français. Pour un peu, il aurait demandé la fusion des deux théâtres français et du Conservatoire. Théorie séduisante, comme toutes les théories de théâtre, mais singulièrement difficile à mettre en pratique!

Février 1902.

1872-1902... Trente ans! Une vie presque... Tandis que l'excellente direction de l'Odéon de M. Duquesnel offrait une reprise sensationnelle de Ru y Blas, le Vaudeville donnait, à la môme date, Rabagas dont l'auteur a conté, avec tant de bonne grâce et d'esprit, l'éclosion, la naissance et la suite. Le lendemain même de la Commune , il avait osé faire un pamphlet, une satire, une comédie politique... Combien de ibis Sarccy me conta qu'un de ses remords — il en avait pas mal ! — c'était Rabagas. Il avait, en effet, été terrible pour la pièce. 11 avait reproché à l'auteur de n'avoir pas fait Figaro ou même Giboyer. Il eût souhaité que toutes les

époques, et surtout celle de 1872, si triste et si particulière, pussent se reconnaître en cette brasserie du « Crapaud volant » qui est, on s'en souvient, dans la pièce, le bureau de rédaction du journal d'opposition. Sarcey n'avait pas compris — et il le regrettait — que l'écrivain de Rabagas avait été un novateur, un oseur, et qu'une telle audace, un an après nos désastres, devait forcer toutes les sympathies. Il y avait, d'ailleurs, entre ces deux hommes si parfaitement faits pour s'entendre et qui ont joué un rôle considérable dans notre théâtre contemporain, un éternel malentendu... Sarcey proclamait que le théâtre, c'était M. Sardou lui-même. Il aimait à répéter, avec autant de justesse que de malice : « Relisez, jeunes gens qui vous destinez au théâtre, le discours que prononça M. Sardou lors de sa réception à l'Académie ! C'est un chef-d'œuvre! On n'a rien écrit de pareil... Tout y est! 11 voit un paysage et voici le décor. Il écoute une conversation et voici le dialogue. Il passe dans la rue et voici le drame. Il aperçoit une jolie femme et voici la coquette! Et là est le théâtre, là est la force du dramaturge ! Il a le don, il a le théâtre dans l'os ! »

Et quelle n'était pas notre surprise quand, quelques jours après ce panégyrique, le Temps nous apportait un feuilleton plein de réserves sur la nouvelle pièce du parfait dramaturge qui avait « le théâtre dans l'os ». Il y a, dans les Quarante ans de théâtre de Sarcey un billet exquis adressé par le dramaturge au feuilletonniste , à la suite d'un article sur Nos Intimes :

« Vous malmenez bien la plupart de mes pièces, mais vous ne les empêchez pas d'être jouées dans le monde entier. Je raille bien quelquefois vos articles, mais ils n'en sont pas moins attendus et lus avec empressement. »

Et la querelle continuait, ardente, passionnée... Cependant Sarcey n'oubliait jamais de raconter la fameuse rencontre, le soir de la première de Nos Intimes. La pièce avait été aux nues : le critique s'était croisé, dans l'escalier du Vaudeville, avec le jeune autour inquiet, tremblant, ne voulant pas savoir...

— Mais sachez donc, lui cria Sarcey, débordant d'enthousiasme, que c'est un triomphe!... Embrassons-nous! C'est la plus belle soirée à

laquelle j'aie assisté au théâtre, et je vous en prédis beaucoup de ce genre. »

Sarcey fut bon prophète. Je crois Lion que. depuis ce jour-là, en dépit des discussions passagères, l'amitié était scellée entre les deux hommes, et je suis bien certain que M. Sardou ne m'en voudra pas d'avoir rappelé ce réchauffant souvenir de jeunesse.

L'année 1872 ne nous donna guère, comme œuvres remarquables, en dehors de Rabagas, que les étincelantes Sonnettes de Meilhac et Halévy et Y Artésienne, à laquelle on bâilla et qui tomba lourdement, sous le prétexte qu'il n'y avait pas de pièce ! J'allais rappeler, aux Variétés, le Tour du Cadran, et à la Comédie-Française, Hélène d'Edouard Pailleron, tragédie bourgeoise assez pâle qui ne pouvait faire supposer que, neuf ans plus tard, le même auteur nous donnerait le Monde où Von s ennuie... Et voici que j'apprends la mort d'Henri Samary, le frère de cette pauvre Jeanne, la créatrice inoubliable, précisément, de celte Suzanne de Villiers qu'elle joua, pour la dernière fois, au commencement de septembre 1890, revenant de Trouville, quittant sa petite maison de la rue de la Gavée pour

faire son devoir, déjà terrassée par le mal!... (Test le même mal qui enlève aujourd'hui son jeune frère. J'ai été un des plus intimes amis de cette famille qui ne compta que des artistes, tous enfants de la balle. C'est Madeleine Brohan — Madame Madeleine — qui avait donné le bon exemple à Jeanne, à Marie, à Henri, à Mme Reichenberg. Elle-même l'avait reçu de sa mère Suzanne et de sa sœur Augustine... Henri était le plus jeune, l'enfant gâté de la maison : c'était le petit prodige. En 1883, il était un des meilleurs élèves de M. Delaunay. Beau cavalier, svelte, élégant, disant juste, portant un nom aimé entre tous, il paraissait le successeur désigné de M. Delaunay, l'interprète idéal de Valentin, de Perdican, de Fortunio. Au Conservatoire, comme dans sa famille, on l'adorait. Il avait alors pour camarades de classe Albert Lambert fils et Pierre Laugier, Mlles Darlaud, Millier, Marsy el Marguerite Baréty. Il lit partie de ce célèbre concours qui nous donna trois premières lauréates : M"ns Brandès, Brucket Marsy. Il concourut pour la première fois en public dans // ne faut jurer de rien, el sa partenaire était M"° Darlaud, qui quitta l'Kcole pour entrer

au Gymnase. Mais il voulait, lui, attendre son premier prix : il le gagna, l'année suivante, dans les Faux ménages, et débuta à la Comédie- Française dans le Menteur. Il y fut exquis. Il ressemblait étonnamment à sa sœur Jeanne, sous la perruque de Dorante, et c'était une raison de plus pour lui concilier tous les suffrages... Quand la pauvre Jeanne, jouant Toinette du Malade imaginaire, se déguisait au troisième acte en médecin, la ressemblance avec son frère, qui jouait l'amoureux, était telle qu'on se demandait s'il n'y avait pas méprise. Pendant de longues années, il tint, avec un réel talent, l'emploi des amoureux, marquant le pas, attendant patiemment... Ennuyé d'attendre, il quitta la place et, après une incursion dans l'opérette, il abandonna le théâtre et épousa sa camarade M"e Méaly.

La dernière fois que je les vis tous les deux réunis, c'était à la première représentation de la charmante Revue des Variétés de MM. Paul Gavault et Adrien Vely.

— Dites donc, me disait-elle, que c'est vous qui avez lu ma première chanson quand je débutai au café-concert! On me vieillit toujours.

mais vous savez mon âge, et vous vous souvenez de la Marquise de Pont-Cassé, ma première chanson de « gommeuse » et aussi de mon premier rôle de commère à l'Eldorado !

Puis, gaîment, elle fredonna ces deux vers dont l'auteur a bien fait de garder l'anonyme :

Inclinons-nous devant Emile Augier, De Molière noble héritier!...

Et le brave garçon écoutait, regardant avec amour sa gentille compagne. Elle allait entrer en scène... Nous ne nous étions pas vus depuis bien des années et nous étions ravis de repasser ensemble nos impressions de jeunesse et d'enfance. Il me contait qu'il était heureux, et cependant, visiblement et sans l'avouer, il regretlait le théâtre, et particulièrement la Comédie où son nom et son talent lui auraient assuré une belle place. Se laissant aller à la douce joie du souvenir, il me parla des disparus, de sa tante Madeleine... Je lui disais avoir relu récemment nombre de lettres d'elle. Je lui eu avais réservé une d'une-touchante simplicité et je devais la lui remettre à son retour! C'est la lettre qui m'annonce la mort de Suzanne Brohan... Elle

est datée de Fontenay-aux-Roses, du 16 août 1887. La voici :

« J'ai perdu ma mère, mon ami. Elle est morte, dimanche à six heures. Je suis bien malheureuse. Vous savez qu'elle était malade depuis six mois. Le médecin de Fontenay, le docteur Faure, l'avait ramenée une fois. Il l'a soignée avec tant d'habileté et d'affection ! Je ne l'oublierai jamais. 11 y a eu une rechute il y a quinze jours, une congestion. Depuis, elle est allée s'affaiblissant. Le dernier cri qu'elle a poussé a été mon nom. Elle m'appelait au secours ! Ah! mon ami, quelle épreuve! quel déchirement! Une seule pensée me soulage : j'ai fait mon devoir. Elle est là encore, couverte d'un monceau de fleurs. On en apporte de tout le village... Elle sera enterrée demain à Fresnes, un petit village que nous avons habité longtemps. J'y ai fait faire notre caveau. Moi et mes enfants nous irons rejoindre là ma pauvre mère et ma grand'mère. Que Dieu vous garde d'un pareil malheur!

« Au revoir. Je vous embrasse, mon cher enfant.

« Votre pauvre vieille amie,

« Madeleine Brohan. »

Et voici que ce grand garçon, plein de jeunesse et de santé, les reioint avant l'heure! 11

adorait le théâtre : il le quitta la mort clans l'âme. Il n'avait qu'un rêve : y rentrer... En rappelant ce que fut Henri Samary, je ne remplis que simplement, mais de tout mon cœur, un devoir d'ami fidèle envers cette famille désolée...

LES DECORATEURS

Février 1902.

Nous avons fêté, samedi, notre ami Amable qui vient d'être fait chevalier de la Légion d'honneur. Une surprise nous était réservée : un toast de M. Sardou à l'adresse des deux décorateurs, le ministre et l'artiste. Nous avons seulement regretté que notre président, qui voulait bien se départir de son habituelle réserve, ne nous ait pas conté ce qu'est, pour un dramaturge avisé, un décorateur qui sait son métier. Il nous aurait donné là une excellente leçon de théâtre... N'est-il pas vraiment dommage de penser que l'homme de théâtre, tel que nous le présentaient nos anciens — nos oncles ! — tend à disparaître? Il y a bien encore l'amateur qui a assisté à toutes les premières et

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