LES DÉCORATEURS
vous dira par cœur les noms des créateurs; il y a bien encore l'auteur qui, avec une charmante bonhomie, contera ses aventures, à la façon d'Ernest Blum, dans son très amusant Journal d'un vaudevilliste , un modèle du genre. Mais visiblement, le professionnel d'aujourd'hui dédaigne l'anecdote : il va voir la pièce bien plus par devoir que par plaisir; il la dissèque complaisamment, mais sans joie. Au fond, aime-t-il le théâtre?
C'est M. Henry Roujon qui, en lettré délicat, a retracé la belle carrière du grand peintre décorateur et a retrouvé, le samedi, le môme succès que le lundi à la Société des gens de lettres. Puis, M. Gailhard, avec beaucoup de verve, nous conta de gaies anecdotes. Quant à Amable, il était si profondément ému qu'il n'a pas eu la force de répondre. C'est qu'en même temps qu'il est un artiste de talent rare, il est aussi le plus modeste des hommes. N'a-t-il pas refusé de porter le ruban avant d'avoir reçu l'accolade traditionnelle de son parrain? V Officiel ne lui suffisait pas!... Il a de ces naïvetés d'enfant; ce n'est pas lui qui croit à la critique nouvelle! Il ne conçoit pas. qu'il y ait des gens
qui s'ennuient au théâtre; il exige qu'on rie aux vaudevilles et qu'on pleure aux mélodrames; il n'admet pas qu'on braque sa lorgnette pour regarder dans la salle. Il ne reconnaît au spectateur qu'un droit, celui d'écouter. 11 n'y a pas, pour lui, deux catégories de pièces, les bonnes et les mauvaises; toutes les pièces sont bonnes! Amable me développait, il y a quelques jours, ces idées. Je l'admirais, je l'enviais; je croyais avoir devant moi un spectateur d'un autre temps, d'un lies heureux temps. Je lui demandai des souvenirs, des biographies, et il m'apporta un paquet de lettres.
Des lettres, non! Des notes éparses, presque toutes signées Sardou, toutes accompagnées de croquis : « Il ne faut pas, mon cher Amable, donner à l'intérieur de Rysoor un air de palais, afin de ne pas créer une ressemblance avec la salle du duc d'Albe. C'est de la renaissance allemande, lourde, massive. » Et, en regard de ces quelques lignes, un dessin net, donnant l'indication précise. Une autre fois, c'est une porte de fond du palais de Justinien, toujours avec un croquis à l'appui, ou bien encore cette note : « Voir l'ouvrage de Bayet sur l'art byzantin,
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chez Quentin. Il est indispensable de se procurer ce petit volume qui coûte, je crois, 8 francs, et où il y a tout. » Et Amable, soupirant, ajoute : — Ce sont là tous mes souvenirs! »
Et, comme je le questionne et insiste, je devine que le décorateur en a vu de rudes avant d'exister. Car il existe aujourd'hui, mais au prix de quels efforts! Il est quelqu'un, il compte, il figure sur l'affiche. Mais c'est une révolution qui a été accomplie ! Pierre Decourcclle ne me contait-il pas qu'en ces théâtres de drame, où la décoration a tant d'importance, les décorateurs n'assistent pas toujours à la lecture de la pièce. Il faut rendre justice à l'auteur des Deux Gosses : il a beaucoup fait pour mettre au premier rang, c'est-à-dire à sa vraie place, le décorateur. C'est lui, précisément, qui demanda à M. Jambon de l'accompagner en Algérie où il allait chercher sur place tous les documents nécessaires pour Y Autre France, une pièce excellente, d'une belle tenue et qui n'eut pas le succès qu'elle méritait. La vérité est que c'est surtout dans les opéras, les drames el les féeries que le décorateur peut montrer les différentes, faces de son talent. Mais hélas! ici encore plus
qu'ailleurs, que de talents ignorés ! A côté des Jambon, des Amable, des Carpezat, des Lemeunnier, grandissent les Jusseaume et les Ronsin. Il y en a dix qui sont connus, quand il y en a des milliers qui travaillent et n'arrivent pas à gagner leur pain...
IL n'est pas de métier à la fois plus dur et moins lucratif. Croquis, maquettes, brossage, mise au point, livraison au théâtre. Et les accrocs imprévus! Et toute celte besogne, longue et pénible, payée au mètre! Puis, la plantation, la collaboration quotidienne avec le machiniste en chef! On répète le décor, la veille d'une première, comme on répète la pièce elle-même. Et, le lendemain de la première, une mention honorable pour le décorateur, quand ce n'est pas l'oubli complet. Et, ce qui est plus surprenant, c'est que nos décorateurs sont encore des privilégiés. En Angleterre, où tous les décors « à eau » sont de pures merveilles, le métier est plus dur. En Italie où, le plus souvent, le décor est, suivant l'expression même des Italiens, un simple papier roulé, le décorateur n'existe pas. En Allemagne, où on atteint des effets de lumière extraordinaires, même indifférence!...