LES DÉCORATEURS
... Amable poursuit et s'anime. Il parle de son art, de ses rêves. Il est fils d'un artiste célèbre. Il a lui-même commencé par jouer la comédie aux Funambules, aux théâtres du boulevard du Temple, au théâtre Comte, jusqu'au jour où Robecchi le prit avec lui.
Il est né au théâtre et il y mourra.
— Pourvu que ce soit dans un beau décor! soupire-t-il.
... Et il oublie ses débuts difficiles pour ne plus penser qu'à la victoire définitive : il a la foi et l'espérance. Et n'est-ce pas un critique, qui devait être à ses heures un poète, qui a dit que la comédie, sous quelque forme qu'elle se présente, bouffonne ou sérieuse, triste ou gaie, est toujours la comédie? Et la décoration théâtrale, c'est encore de la comédie, et de la comédie qui plaît, charme, attire et passionne.
L'écueil, c'est que les décorateurs sont les sacrifiés du tbéàtre et n'y occupent pas le rang qu'ils méritent. Que de féeries doivent à eux seuls, le succès final ! Que de fois une apothéose merveilleusement préparée a sauvé un dénouement naïf ! Le spectateur, qui ne va pas au fond des choses, croit que, pour offrir
une décoration, l'artiste n'a qu'à répandre des couleurs et à les mélanger : l'affiche ne dit pas toujours les noms des décorateurs, et c'est à peine si la critique les mentionne. On applaudit les comédiens d'abord, l'auteur ensuite, on admire les costumes, on contemple les maillots, et l'on ne se dit pas que les décorateurs savent parfois mieux la perspective que les peintres et que rien dans leurs gigantesques travaux n'est livré au hasard. On ne se dit pas que cet art de la décoration a fait des progrès tels qu'aujourd'hui, pour être Amable ou Jambon, il faut connaître tous les pays, posséder toutes les époques et savoir son histoire sur le bout des doigts.
C'est pour protester contre ces oublis que nous avons groupé l'autre soir autour du nouveau chevalier de la Légion d'honneur tous ses amis. Les hommes les plus autorisés, en proclamant que la décoration théâtrale rivalisait avec la peinture, ont rendu aux Amable, aux Jambon, aux Carpezat la place qui leur est due.