‹ Trente ans de théâtre (volume 4)Chapitre 7 sur 15 · D1EUD0NNE · texte numérisé non relu

D1EUD0NNE

Mars 1002.

Le déjeuner venait de finir... Jules Huret nous avait spirituellement conté sa visite dans les théâtres de Berlin... On sonne... On nous annonce Dieudonné...

Il est plus jeune que jamais, plein de santé et débordant d'espérance. Immédiatement, il se met à la besogne et nous conte sa vie.

— Trente ans de théâtre? Cinquante, vous voulez dire, mes amis !

Et voici l'album soigneusement relié, en tète duquel nous trouvons la lettre officielle, signée Auber, annonçant au jeune Dieudonné qu'il est admis au Conservatoire et qu'il devra s'y rendre muni de son acte de naissance et aussi d'un certificat de vaccine (sic). Cette lettre est du 20 juin

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1853 : elle est accompagnée de l'engagement de l'acteur dans la troupe de Rachel. La grande artiste, sous la direction de son jeune frère- Raphaël-Félix, a signé, pour toute la campagne, un engagement de douze cent mille francs. Celte campagne est, d'ailleurs, une vraie tournée de famille. Sarah et Lia Félix sont également du voyage, ainsi que la troisième sœur, la jeune Dinah, qui, quelques années plus tard, allait être une des plus parfaites soubrettes de la Comédie-Française. Quant à l'amoureux de la troupe, qui reçoit douze mille francs, c'est Dieudonné.

Que de rôles créés et repris depuis la campagne Rachel! Que de galas à Paris, à Pétersbourg, dans tous les coins du monde ! Que de voyages et d'escapades, et aussi que de rêves irréalisés! Pendant cinquante années, il a été le comédien aimable et aimé, faisant tourner tous les cœurs, au théâtre comme à la ville : il a été mêlé à tous les mondes, il a assisté à toutes les révolutions, à tous les événements, grands et petits, de la vie parisienne. 11 a été le Desgenais idéal : nul ne représenta avec plus d'assurance, de légèreté et de laisser-aller le Parisien pari-

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siennant; nul ne jeta avec pJus de désinvolture le mot, la tirade, laissant négligeamment tomber les finales, d'une voix grasseyante, pleine de trous et de couacs, d'une voix de gamin de Paris, d'une voix charmante pourtant. Il était le successeur de Félix, du célèbre Félix! Qu'il fût le Desgenais des Filles de marbre, Edgard des Faux Bonshommes, Bordognon des Lionnes pauvres ou Lahirel de ï Age ingrat, il était et restait Dieudonné, ne changeant pas, ne bougeant pas, fidèle à ses auteurs, à son théâtre, à son public, jouant toujours et partout les Dieudonné. Il avait créé l'emploi; il l'avait fait sien, définitivement. Les Félix, les Dieudonné, les Noblet! Les noms changent, mais le type n'est-il pas toujours le môme?

— J'ai assisté à toutes les révolutions et aussi à toutes les évolutions, reprend-il à tout instant...

Et il insiste sur le mot « évolution », le scandant sans trop le souligner, en homme qui sait ses ellï'ls et les ménage, en dilettante... Et c'est dommage que ce Parisien de Paris n'ait pas, comme son grand camarade Delaunay, réuni ses notes! 11 les a toutes, lui aussi, et ce

n'est plus d'un théâtre qu'il s'agit, c'est de tous les théâtres, c'est du théâtre surtout. Plus de répertoire, plus de troupe, plus de privilèges, plus de théâtres de province, plus de premières représentations! Les tournées, les répétitions générales, l'augmentation du prix des places, l'heure du dîner, autant de questions qui le troublent. Il voudrait en parler et il n'en parle pas, mais ses temps et ses silences en disent plus que bien des discours. 11 est plein de reconnaissance pour les auteurs qui lui ont préparé tant de succès, mais il espère bien que, la santé aidant, les jeunes écrivains ne l'oublieront pas tout à fait. Il a joué Donnay et de Curel; dans la première pièce d'Alfred Capus, le délicieux Brignol, il créa le rôle du commandant; il a été l'inoubliable Labosse du Nouveau Jeu, de Lavedan; c'est à lui qu'on doit la représentation d'un des plus curieux ouvrages de M. Brieux, X Engrenage; il a créé, à l'Odéon, Y Etranger, une comédie originale d'Auguste Germain. 11 appartenait encore au Vaudeville, quand Paul Hcrvieu s'y essaya dans les Paroles restent, une jolie comédie qu'on reprendra quelque jour — la première de cette belle série d'œuvres fortes,

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puissantes, durables, qui ont mis hors de pair l'auteur de Y Enigme...

— La voilà l'évolution! reprend-il tristement, scandant de plus en plus le mot qui semble l'étrangler.

Et comme l'on comprend ces regrets, quand on parcourt l'interminable liste des rôles du comédien ! Comme on sent qu'au fond notre Desgenais n'ose pleurer sur ce répertoire qui était le sien! Avec quel orgueil il rappelle qu'il a joué au palais de Compiègne, en 1862, les Ganaches, de Sardou, à côté de Lafont, de Lesueur, du couple Lafontaine, de Landrol et de Kime! Il faudrait citer tous les rôles, avant comme après la guerre! La grande troupe du Vaudeville ! Les grandes troupes, faudrait-il dire... 11 a quitté son boulevard en môme temps que Worms, en 1864 : tous deux ont gagné Pétersbourg, retrouvant là le même succès qu'à Paris, Worms s'affirmant comme un des plus grands comédiens de notre temps, Dieudonné restant l'acteur élégant, le beau cavalier, l'arbitre suprôme des élégances et représentant, au théâtre Michel, Paris et la mode...

Et voilà que ce comédien, qui eut de telles

heures de gloire, dont le nom figure à la première place sur toutes les brochures de l'époque, n'a plus — signe des temps ! — d'engagement fixe. Le voilà forcé d'accepter les offres d'un imprésario de rencontre. Le voilà heureux quand une grande camarade, comme Sarah Bernhardt ou Réjane, se souvient de ce qu'il a été... Le voilà reprenant confiance lorsque M. Guitry se donne la fantaisie de monter l'Assommoir à la Porte-Saint-Martin ou part en tournée et l'appelle à lui. Il n'est donc pas un oublié, un disparu, puisqu'il joue entre M. Guitry et M. Duflos, deux des plus modernes d'entre nos comédiens, lui, le compagnon des Lafontaine, des Lesueur, des Worms, des Dupuis, et plus tard, sous la direction de Raymond Deslandes, au Vaudeville, le camarade des Parade, des Saint-Germain, des Delannoy, des Boisselot, des Pierre Berton, des Train, des Bartct, des Réjane, des Pierson, des Montaland — le favori de ce fameux Vaudeville ouvert à tous les dramaturges et au premier de tous, Dumas !

Dumas ! Dumas ! JN 'est-ce pas Dieudonné qui.

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en 1858 — quarante-quatre ans! — créait le poitrinaire du prologue du Fils naturel, donnant la réplique à Rose Chéri qui jouait Clara Vignot, à Adolphe Dupuis qui jouait Sternay, à Geoffroy qui jouait le notaire !

— Les pièces de Dumas ! Tenez ! Dans l'Ami des femmes, c'est moi qui eus l'honneur de dégeler la salle le premier soir... Je jouais Chantrin, l'homme aux papyros, que les dames fument par accident et qui sont plus un plaisir des yeux et un amusement des lèvres qu'une jouissance du goût ! Vous voyez que je sais encore la tirade!... Chantrin! trente-huit ans de date! Oui, je la sais encore, dites-le bien aux directeurs et aux auteurs ! Chantrin !...

Et Dieudonné est lancé... Le nom de Dumas évoque chez lui une foule de souvenirs. C'est une autre vie qu'il retrouve.

— Il me semble que j'ai vécu trois fois ! reprend-il.

C'est lui qui créa le Père prodigue au Gymnase et reprit, vingt-cinq années plus tard au Vaudeville, le môme rôle de Naton... Mais c'est la Dame aux camélias qui lui vaut peut-être son meilleur souvenir. Il avait joué Armand Du val

à sa sortie du Conservatoire ; il reprit le père Duval sur la demande expresse de Dumas. Ce fut une des grandes joies du comédien. Il a, d'ailleurs, pieusement gardé le billet que Damas lui adressait à l'occasion de cette reprise :

« Mon cher Dieudonné,

« Je viens de relire la scène du père, comme on l'appelle. Les coupures à faire, je les ai faites dans l'édition des Comédiens que vous avez. Je ne crois pas qu'on puisse couper davantage sans nuire à la raison d'être de la scène. Car enfin, une femme, qui aime tant, ne doit et ne peut se rendre qu'à une série d'arguments de plus en plus forts. Si elle cède tout de suite, c'est qu'elle n'aimait pas ! Aujourd'hui, il n'y aurait peut-être pas besoin d'en dire si long. En offrant tout de suite une bonne somme, la scène serait vile finie ! Mais il y a quarante ans !... Cependant, si vous voyez encore quelques coupures à faire, dites-le : je suis toujours prêt.

« Mille amitiés.

« A. Dumas. »

Il y a quarante ans ! écrivait Dumas. Il y a quarante ans! reprend Dieudonné... Et je me demande, en l'écoutant, ce qu'eût pensé son cher auteur de nos mœurs théâtrales d'aujour-

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d'hui, de cette extraordinaire transformation qu'il redoutait. Nest-il pas triste, en effet, n'est-il pas injuste, n'est-il pas incroyable de penser qu'un comédien comme celui-là se trouve aujourd'hui « sans place »? Dumas ne l'avait-il pas prévu, et, dans toutes ses préfaces, — immortels chefs-d'œuvre ! — ne soupire-t-il pas après les bardes et les troubadours, les bergeries naïves, les aventures chevaleresques, les mélancolies tendres et délicates de l'âme?

Trois générations d'auteurs, de directeurs et d'acteurs ont défilé devant Dieudonné... Et, à l'entendre, tout cela a été trop vile... Puis, il s'arrête brusquement et, à travers tous ces disparus, il se rappelle sa jeunesse et ses amours. Il voudrait revoir ces immenses palais impériaux de Gompiègne et de Fontainebleau où il jouait son répertoire aimé ! Il voudrait respirer l'air vivifiant de ces forêts embaumées! Alors, tout à coup, il se reprend et s'extasie sur la jeune école, et, pour finir, toujours semblable à un héros de Dumas, il retourne aux bacchanales, ne demandant à la Muse que de l'étourdir et la suppliant de l'aider à mourir gaiment !

La Muse, il faut bien le dire, elle est représentée par nos directeurs de théâtre! C'est d'eux que dépend le sort de Dieudonné... Ai-je tout dit? Oh! non!... Et le Procès Vauradieux, et les Dominos roses, et la Flamboyante ! Et l'inoubliable Monpavon du Nabab! Et les Vivacités du capitaine Tic! Un volume ne suffirait pas pour retracer la vie de ce charmant comédien. Dieudonné est de ceux qui, naïvement, croient que, hors le théâtre, il n'est pas d'art, pas de métier possible. Le boulevard, pour lui, résume toutes les opinions. Le boulevard, c'est le monde, c'est l'univers, et ce boulevard-là n'est pas bien long : il commence à la Chaussée d'Àntin, au Vaudeville, pour finir boulevard BonneOsouvelle, au Gymnase... Plus loin, c'est la frontière, c'est l'exil...

J'ai cité bien des rôles et je m'aperçois que j'en ai oublié un, important entre tous, le Schaunard de la Vie de bohème. C'est peut-être par celui-là que j'aurais dû commencer! La vie de Schaunard, n'est-ce pas la vie même de Dieudonné? Vie de bohème mal connue, décriée, insultée par les médiocrités jalouses, vie charmante et vie terrible qui a ses victorieux et ses

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vaincus, vie de rêve et de désenchantement, vie de sourire et de larmes... Cinquante ans de la vie de bohème! N'est-ce pas, hélas, l'histoire de tant de nos comédiens — ces imprévoyants de l'avenir !...

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