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LA VIEILLE CHANSON — VICTORINE DEMAY

Mars 1902.

Quand j'étais censeur — ah ! les charmantes et déjà lointaines années que celles passées en ce cinquième étage du Palais-Royal! — chaque année, au moment de la discussion du budget au Parlement, il était convenu qu'un de nous devait se charger de compiler tout ce qui a été dit ou écrit sur la Censure et d'entasser les anecdotes les plus piquantes... Les censeurs d'aujourd'hui ne sont plus les mêmes que ceux d'autrefois, mais la bonne Dame, qui a décidément la vie dure, reçoit toujours les mêmes coups. Ses adversaires,

cela est à remarquer, l'appellent avec mépris la Censure ; ses défenseurs la nomment très respectueusement : l'Inspection des théâtres.

Ai-je été censeur ou inspecteur? C'est là un problème que je n'ai jamais pu résoudre. J'aime mieux avouer que les années passées avec mes amis de Forges, Bourdon et Gauné ont été particulièrement agréables.

Lorsque j'entrai à la Censure, ce service avait pour garçon de bureau un brave homme déjà vieux, cassé, sentant toute l'importance de sa fonction. Il s'appelait Desmolière. Comme j'étais le plus jeune des censeurs, notre très distingué doyen, M. Philippe de Forges, m'avait confié la besogne la plus lourde, celle des cafés-concerts. Tous les samedis, la tradition voulait — elle le veut encore — que chaque concert renouvelât son programme. Ce jour-là, tous les régisseurs do concerts de Paris et des environs débarquaient.

Le bon Desmolière, affolé, perdait la tête : il inscrivait bien les noms des régisseurs, mais régulièrement il égarait la liste. Il avait alors recours au moyen suprême : n'ayant plus les noms des régisseurs, il appelait les concerts.

— Entrez Grenelle!... Entrez Batignolles !... Entrez Montparnasse !...

Parmi ces concerts, il y en avait un qui se nommait la Salle Clichy. Il fallait alors entendre Desmolière, harassé, soupirer d'une voix fatiguée, d'un ton lamentable et pourtant très solennel :

— Entrez! Salle Clichy!

Nous guettions l'annonce et 1' « Entrez Salle

Clichy! » avait chaque samedi un auditoire enthousiaste. Desmolière n'est plus, et je crois bien que ce sont les Salles Clichy du samedi qui ont hâté sa fin. Il n'a pas été remplacé : il ne le sera jamais. On ne remplace pas Desmolière!

On était alors en pleine bataille boulangiste. La chanson patriotique, qui eut, après la guerre, avec Mme Amiati, un si retentissant succès, n'était déjà plus de mode. Il y avait bien encore le couplet patriotique que tout artiste, désireux de soulever l'enthousiasme d'une claque bien stylée, détaillait pompeusement. Une des chansons célèbres d'alors avait pour titre — excusez ce

titre! — Je cherche les puces du lion de Belfort. La chanson n'était ni plus ni moins bête que tant d'autres, mais quelle fut notre surprise quand nous dûmes constater qu'au sixième couplet — le couplet final — l'auteur développait, en quelques vers sonores, l'idée de revanche. Le chansonnier, très sérieusement, nous conseillait de ne plus chercher, à l'heure du réveil, les Puces du Lion de Belfort...

Paulus et Victorine Demay étaient alors les grands favoris du concert, et Mme Duparc, la digne émule de notre ravissante Judic, jouait les commères de revue en superbe costume de généralissime. Que de luttes à soutenir alors entre la Censure, les chansonniers et les artistes! Devaiton tolérer ceci ou interdire cela? Où était le bon droit? Autant de questions peu commodes à trancher... Paulus, plein de dignité, entonnait triomphalement le Père la Victoire et la Boiteuse, et Victorine Demay, d'une voix franche et bien timbrée, avec une articulation extraordinaire, sans geste, sans recherche de l'elfet, tranquillement, sobrement, débitai! : H reviendrai Elle atteignait, on l'a dit et on a eu raison de le dire, le très grand art; elle était classique et nous

reposait des chansons adroitement clownesques et intelligemment acrobatiques de son illustre camarade. La grande Thérésa avait une émule, une rivale! La « Couturière qui d' meure sur le (ïvant » valait le « Cest dans ï nez quea me chatouille ». Renan lui-même, notre grand Renan, admirait la nouvelle étoile... Il voulut la connaître : il la connut...

Pourquoi faut-il que cette ronde et bonne grosse Demay, d'une cordialité si simple, qui devait révolutionner le concert, nous ait si rapidement été enlevée !

iVétait-ce pas d'ailleurs une fatalité? Jules Jouy et Mac Nab, les fondateurs de ce pittoresque Chat-Noir, étaient, comme Yictorine Demay, fauchés avant l'âge. Chansonniers et interprètes sentaient bien qu'un changement était nécessaire : tous cherchaient et tâtonnaient. L'intelligente directrice de l'Eden, Mme Castellano, ressuscitait la chanson classique et fondait les fameux vendredis. En ce même concert, qui abrita tant de gloires naissantes, la petite Yvette Guilbert débutait timidement. On l'avait entrevue aux Variétés où elle figurait. Impatiente, elle déchirait son engagement, et comme sa jeune et

charmante camarade Cécile Sorel, elle le jetait à la tète de l'aimable directeur du théâtre, Eugène Bertrand. Patiemment, elle préparait ses chansons, les commandant à des auteurs qu'elle devinait, fabriquant ses airs, prenant la peine de grimper les maudits étages de la terrible Censure pour défendre elle-même ses couplets. Allait-elle chanter la romance? Reviendrait-elle à la vieille chanson ?Xanrof lui plaisait, Bruant l'inquiétait. Elle cherchait sa route et, à côté d'elle, en ce même Eden, aujourd'hui disparu, on apercevait, vers huit heures quinze, en tête du programme — première partie, signe distinctif — un chanteur, tout jeune : c'était notre joyeux Polin qui ne pensait pas encore à ses immortels pioupious...

J.-J. Weiss, dans un feuilleton où il proclame que Thérésaest sublime, raconte qu'il a éprouvé trois fois dans sa vie ce frisson sacré, ce brusque saisissement moral de tout l'être qui, aussitôt, se manifeste par l'intensité du frisson physique : la première fois en écoulant llachcl ; la seconde,

en 1848, pendant la nuit du 23 février, lorsque les notes de Ja Marseillaise, arrivant massées et rassérénées par la distance, figuraient, dans le silence agité de la nuit, une marche aux flambeaux de la Justice; la troisième, en applaudissant Thérésa qui chantait, dans la Boulangère: « Nous sommes trois cents femelles ! »

Cette sensation indéfinissable du beau, de l'audelà, c'est une simple chanteuse de café-concert qui l'avait procurée à Weiss... Son successeur au feuilleton du Journal des Débals, M. Jules Lemaître, allait, avec Victorine Demay, retrouver celte joie unique. C'est que, comme sa devancière, Victorine Demay avait l'intelligence, le goût, le sentiment du juste et cette qualité essentielle : le style.

Les chanteuses de concert, lorsqu'elles « défendent » leurs chansons se confessent volontiers. La pauvre Demay était saturée des « noisettes » et des « couturières ». Imprudemment, un vilain soir, elle chanta une chanson interdite par la censure et le concert fut fermé : elle dut payer la recette. C'était un de ses regrets, c'était un de ses remords, et, pour se faire pardonner, elle rêvait de s'essayer dans la vieille

chanson. Elle n'a pas eu le temps de réaliser son rêve. Elle n'a pas fait école... Par cela même qu'elle avait une nature, un tempérament, elle était inimitable. Mais combien d'artistes de concert ont gardé le souvenir de cette diction, j'allais dire de cet enseignement !

— Mes chansons sont stupides, je le sais, mes couplets sont mal venus, répétait la pauvre Demay. Mais songez que nous sommes seules responsables de nos chansons, de nos succès et de nos fours !"

Il lui semblait qu'on était souvent injuste pour les artistes de concert qui sont seuls en scène et n'ont pas de répliques qui les sauvent... Il y avait du vrai dans ces boutades.

— Et puis, Thérésa, Judic, Théo, Mily Meyer, et avant elles Marie Sasse, reprenait-elle. Et notre grand Fugère, qui a débuté à l'ancien Ba-Ta-Clan ! Vous voyez qu'il ne faut pas médire de nos concerts ! Ce sont nos Conservatoires !

Elle niellait tant de bonhomie souriante à défendre son café chantant — elle disait toujours café-chantant — que nous n'osions plus la contredire ! Inspecteur ou censeur, je ne sais... Mais c'est encore un bon souvenir que j'ai gardé de

celte aimable femme. Elle était en train de devenir une de nos plus grandes artistes ! . . . Sans s'en douter, et le plus innocemment du monde, elle allait peut-être nous rendre la vraie chanson française... Elle nous a quittés trop tôt !...

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