‹ Trente ans de théâtre (volume 4)Chapitre 9 sur 15 · ARISTIDE BRUANT ET LOUISE BALTHY · texte numérisé non relu

ARISTIDE BRUANT ET LOUISE BALTHY

Avril 1902.

Une toute petite salle de brasserie, enfumée ; à droite et à gauche, une table dont le marbre est noirci par les additions des joueurs de dominos. Sur les banquettes, des clubmans fatigués, escortés de jolies femmes consternées, anéanties, ahuries. Entre ces tables, se promenant de long en large, débitant des chansons d'un ton monocorde, un beau gars revêtu d'un complet baroque en velours marron, chaussé de bottes superbement astiquées. La porte de l'antre est close : pour avoir le droit d'entrer, il faut se faire reconnaître et frapper les trois coups réglementaires. Il est minuit : la foule augmente : les cerises à l'eau-de-vic inondent les habits noirs ; les deux garçons de l'établissement perdent la tête et lais-

sent tomber les bocks crémants... Rien n'y fait : personne ne bouge. Au poète-cabaretier ont succédé d'insipides chanteurs de bas concerts. Mais lui, où est-il? Chantera-t-il encore? Ses chansons sont-elles imprimées ? L'édition est-elle épuisée? Juste, un volume est là encore, sous la caisse !... JN'os auditeurs enthousiastes se l'arrachent. Et la dédicace? La voici !... La série recommence. C'est ainsi jusqu'à trois heures du matin... Et nos « habits noirs » sont là, vissés, ne reconnaissant plus leurs élégantes compagnes à travers la fumée qui s'épaissit. Qu'importe ! Jamais on ne fut plus mal assis, et jamais on ne s'amusa mieux...

Oui, jamais on ne s'amusa mieux qu'en cet horrible antre d'Aristide Bruant. C'est qu'à l'exemple de Victorine Demay, Bruant tentait de donner à la chanson une forme nouvelle. Certes, il y avait un peu d'emballement dans ce succès, qui a permis au poète-cabaretier de se retirer avant l'heure : certes, le « cri d'entrée » n'avait rien de particulièrement attrayant... Mais, tout compte fait, Dans la rue et Sur la route, pour ne citer que les volumes les plus connus, contiennent des pages exquises.

AU CAFE-CONCERT 20o

Aristide Bruant, qui, lorsqu'il grimpait les étages du Palais-Royal pour défendre ses chansons, était pris pour un anarchiste et faisait scandale, était et est resté un faux révolutionnaire... Ce révolté est le plus doux des hommes. En réalité — je vais bien surprendre les « habits noirs » d'autrefois — Bruant est un timide... Un des rêves de Bruant, c'était d'avoir les palmes. Oh ! il sentait parbleu bien que le ruban violet ferait tache sur sa veste excentrique. Mais bah! le foulard rouge cacherait le ruban violet! 11 nous fit donc part, un beau soir, de son rêve. Doucement, nous tachâmes de lui faire comprendre que le poète de A Biribi ne devait pas avoir de ces faiblesses...

— Que voulez-vous, mes chers amis! souvenez-vous de Poirier... Je suis ambitieux!

Got, en ses meilleurs jours, n'eût pas mieux lancé le mot... Notre première démarche n'aboutit pas... Bien plus, nous fûmes chargés d'expliquer à l'ambitieux poète ce que nous lui avions

dit. 11 ne voulut rien entendre... C'était chez lui une idée fixe, et vite, il alla trouver Camille Doucet. Doucet et Bruant, quel assemblage! Imagine-t-on l'Académie, en la personne de son vénéré secrétaire perpétuel, défendant le cabaretier de Montmartre? Mais il faut rendre justice à l'auteur du Fruit défendu : la démarche fut faite et bien faite. Camille Doucet avait fait ses classes au collège de Sens; Bruant, une trentaine d'années plus tard, s'était assis au même réfectoire... Et voilà comment Bruant eut l'honneur d'être nommé officier d'Académie sur l'expresse recommandation de son très aimable doyen.

Volontiers, nous le taquinions sur ce parrainage.

— Et après? soupirait-il... Qu'est-ce que cela prouve? Moi qui crie, qui hurle, est-ce que vous savez seulement ce que je pense?

Alors, d'une voix que nous ne lui soupçonnions pas, avec une mélancolie inexprimable, il disait, à voix basse, sa poésie favorite : Fantaisie triste:

Nous marchions d'vant nous, dans l'brouillard. On distinguait des gens maussades...

Nous, nous suivions un corbillard, Emportant l'un d'nos camarades!

Et je m'disais, pensant à lui, Qu' j'avais vu rire au mois d'septembre : « Bon Dieu! qu'il aura froid c'tte nuit! C'est triste d'mourir en décembre ! »

Et, les larmes aux yeux, notre révolutionnaire reprenait :...

— Une complainte, une poésie, ça? Simplement une chanson !

Et le voilà qui, devenu conférencier, nous montrait que le refrain c'est le véhicule indispensable du chant, le frère de la rime, la rime de Y air, le seul anneau permettant d'enchaîner quelque temps la poésie aux lèvres des hommes. Il élait lancé! Nous écoutions avec stupeur... Brutalement, il s'arrêtait :

— Ne souriez pas, mes amis! c'est du Sainte- Beuve que je vous récite là !

L'antre est clos : le cabaretier s'est tu ; la mode a passé. Je ne crois pas, pour ma part, que l'action du cabaretier de Montmartre ait été aussi malfaisante que certains esprits chagrins l'insinuent. Il ne faut pas donner aux faiseurs de chansons plus d'importance qu'ils n'en veulent avoir. .Iules Jouy, Mac Nab, Bruant, Fragerolle, Ponchon, Meusy, Xanrof, tous les poètes du « Chat-

Noir » nous ont débarrassés de la fausse chanson patriotique ; ils ont renouvelé un genre.

Tandis qu'Aristide Bruant forçait l'admiration des « habits noirs », effarouchait notre bon Desmolière et gagnait son ruban violet, les faiseurs de chansons s'ingéniaient à nous offrir des contrefaçons de Saint-Ouen et de A Biribi. C'était l'heureux temps des gigolettes. Il suffisait au premier chanteur venu d'endosser la casquette traditionnelle pour avoir droit à la vedette. Une agréable surprise m'était cependant réservée au milieu de mes instructives lectures. Un jour, Desmolière, souriant, me présenta une carte. Le nom m'était inconnu, mais comme tout censeur qui se respecte, je reçus la visiteuse... Je ne pouvais oublier que j'avais été, par une chanteuse fort connue, menacé de mort — oui, de mort! — parce que j'avais accordé le visa à un refrain :

Allons! les p'tites cocottes, Qu'on boursicote!

Viv' la carotte!

Je n'avais rien vu, rien deviné dans ce couplet... Et cependant j'étais accusé d'indulgence coupable à l'égard des « gommeuses ». Car chaque artiste avait alors son emploi et celui de la gommeusc était de première importance. Il paraît que je protégeais les gommeuses!...

Cette visiteuse, c'était Mlle Louise Ballhy. Elle me rappela que, quelques années auparavant, je l'avais aperçue dans une revue. Elle ne jouait qu'un rôle et n'avait qu'une phrase à dire avec gesle à l'appui : « Voyez mes œufs sur le plat! » Elle ajouta qu'elle s'était acquittée de sa tâche à merveille, mais qu'elle rêvait des rôles plus importants. El là-dessus, elle me conta sa vie, qui n'était pas gaie, et elle se mit à débiter, d'une voix bien posée, avec un sentiment juste, les chansons les plus variées.

Réveillé, Desmolière entra... Louise Balthy fit silence. On répétait alors, aux Menus-Plaisirs, une revue de MM. Monréal, Delilia et Blondeau. Elle me demanda d'obtenir pour elle une audition. Elle ne connaissait aucun des auteurs. Je choisis mon ami Alfred Delilia... Aussitôt dit, aussi fait, et le soir môme, notre ancienne figurante des « œufs sur le plat » nous dit des chants.

sons de Thérésa, nous imita les étoiles, de cafésconcerts et nous surprit par sa rare intelligence. Les Menus-Plaisirs l'engagèrent; les auteurs lui fabriquèrent des numéros; le soir de la première, elle était célèbre...

Vous savez le reste... Les « œufs sur le plat » ont porté bonheur à Louise Balthy. Je ne l'aperçois plus que rarement, mais chaque année, le 31 décembre, je reçois sa carte — cette même carte qui me fut remisé par Desmolière ! — avec ces simples mots : « Bonne année, mon cher parrain ! » J'avais promis à ma filleule de dire son histoire. Voilà qui est fait, et elle peut être assurée que, parmi mes souvenirs de censure, celui-là est un des meilleurs...

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Mai 1902.

Grivot, qui donne sa représentation de retraite, a quarante-deux ans de théâtre. Il a abordé tous les genres, et, à l'exemple de beaucoup de ses camarades, il a fait son apprentissage dans les théâtres de banlieue. De la banlieue, il passa aux Délassements-Comiques dont Sari était directeur : il y joua un des principaux rôles du Royaume des Femmes. La date? Cherchez! J'invoque ici le témoignage de mon ami Ernest Blum, un des auteurs de cette amusante pièce. Des Délassements, Grivot passa au Vaudeville de la place de la Bourse. C'est en ce théâtre, pendant les répétitions de la Famille Benoîlon, que Grivot distingua une

jeune camarade toute fraîche, à la frimousse pétillante de malice et d'esprit.

Cette camarade s'appelait Laurence. Elle avait, de son côté, remarqué le « petit » Grivot. Nos jeunes gens s'aimèrent et, durant de longues années, firent le plus gentil des ménages : lui, ayant le rêve d'entrer à l'Opéra-Comique : elle, pensant, sans en rien dire, à la Comédie- Française ! Pourquoi faut-il que la petite Laurence, devenue grande, ait été brusquement enlevée à son fidèle compagnon au moment où, remportant au Gymnase les plus brillants succès de comédienne, elle allait être réclamée par la Comédie-Française? La petite Laurence n'a pas eu le temps de poursuivre la route si heureusement commencée et de réaliser le rêve du Vaudeville de la place de la Bourse!... Victor Koning avait deviné la petite Laurence comme il découvrit Noblet et cette charmante Marie Magnier, devenue une de nos meilleures comédiennes...

Je faisais alors la critique dramatique et j'aimais à répéter que Laurence Grivot avait sa place marquée à la Comédie-Française.

— C'est bien vrai, me dit-elle, un jour que je

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la félicitais, c'est bien vrai que vous pensez de moi ce que vous écrivez?

— C'est si vrai, lui répondis-je, qu'hier même, j'ai parlé de vous à l'administrateur de la Comédie -Française!

La Comédie! Ce mot seul la faisait trembler. Elle se voyait déjà chez Molière !... Jouerait-elle les duègnes? Tiendrait-elle l'emploi de Céline Montaland? Elle hésitait à répondre... Elle était très superstitieuse... C'était trop beau !

Puis, se ravisant :

— Et qu'a répondu M. Claretie?

— Si je vous le disais, vous seriez trop contente et vous ne pourriez plus entrer en scène !

Et le fait est que l'administrateur général, fidèle à son ancienne interprète, la tenait en très particulière estime et l'eût engagée...

Quand, il y a quelques jours, le « petit » Grivot me présenta la liste de ses rôles et ses huit engagements consciencieusement conservés :

— Surtout, n'oubliez pas de redire ce que fut Laurence!... Elle serait sociétaire de la Comédie- Française aujourd'hui, comme je suis devenu, moi, sociétaire de cet Opéra-Comique qui est mon théâtre depuis vingt-trois ans !

Vingt-trois ans!.. A mon tour, je rappelai à Grivot que, la première fois que je l'applaudis, c'était à la Gaîté, dans Orphée aux Enfers. J'étais alors au collège. Je fus émerveillé par la musique d'Offenbach...

— Seulement, vous ne la compreniez pas, cette musique! reprit Grivot.

Et alors, notre sautillant Mercure d'Orphée me définit, d'un trait juste et sûr, l'opéra bouffe d'autrefois.

Pour Grivot, comme pour tous les artistes de cette époque, il n'est pas de musique supérieure à celle (Y Orphée aux Enfers. Cette musique, c'est tout un monde disparu, c'est tout un temps qui n'est plus : c'est une société tout entière qui se lève et qui danse! C'est plus qu'un temps : c'est le siècle qui tourne dans une universelle sarabande.

Oui! voilà bien l'opéra bouffe que personnifiait Christian, unique et immortel Jupiter

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d'Orphée, affublé d'un fantastique costume de lancier polonais, armé d'un parapluie gigantesque, lançant, avec une sérénité incroyable, les calembours, jetant les coq-à-1'àne, multipliant les à peu près et improvisant des plaisanteries si épaisses qu'il consternait ses camarades... C'était superbe, grandiose, tragique : c'était extraordinaire de fantaisie... Christian à la Gaité! Plus tard aux Bouffes, Fugère, Daubray, Peschard, Théo, Judic, la petite Laurence Grivot et le « petit » Grivot lui-même! Offenbach toujours et partout! C'est la sarabande qui reprend... C'est le quadrille à' Orphée qui recommence!...

Grivot, il est juste de le rappeler, ne fut pas seulement l'excellent interprète de son musicien favori : il en fut aussi le très dévoué pensionnaire. Certes, durant ses vingt-trois années d'Opéra-Comique, il fut toujours là, fidèle, créant, entre autres rôles, ceux de Jean de Nivelle, des Contes d'Hoffmann, de Y Amour médecin, de Joli Gille, de la Basoche, et ce délicieux petit marquis Guillot de Morfon laine de

Manon, qu'il avait fait grand et que, plus de trois cents fois, il joua, chanta et dansa avec un succès qui jamais ne se démentit; certes il fut un des soutiens du répertoire classique. Mais il n'est rien, pour lui, au-dessus d'Ofïenbach. C'est son dieu. !...

Et d'ailleurs, Grivot ne fut-il pas un peu directeur de ce théâtre de la Gaîté pendant la Commune? N'est-ce pas lui qui y reprit, avec sa femme, la Grâce de Dieu'1. Il n'y avait plus, alors, ni Société des auteurs, ni Assistance publique. Les membres de la Commune exigeaient 10 0/0 sur la recette : Y imprésario Grivot faisait le contrôle en costume de Pierrot et Yimpresaria Laurence faisait la quùle dans la salle... Et le mois de cette direction improvisée se solda par un bénéfice de 4.o00 francs...

Heureux temps encore — c'était pourtant celui de la guerre! — que celui où nos amoureux après avoir joué Jobin et Nanelte, regagnaient le logis à pied, par la neige et le froid, en costumes de théâtre... Ils avaient organisé eux-mêmes des « bénéfices » pour « fondre des canons »...

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