XXX CHANSONS BOURGUIGNONNES XVII
IL faut dire brièvement ce que fut le Bourguignon qui les a sauvés de l'oubli et ceux de ses compatriotes qui l'y ont aidé.
Charles Bigarne naquit à Beaune le 30 octobre 1825. Son grand-père paternel était médecin à l'Hôtel-Dieu. Son père était secrétaire à la Sous-Préfecture. Ce fut au collège de Beaune, l'ancienne et belle demeure des Oratoriens, que Charles fit ses études. Le baccalauréat l’achemina vers le droit, et le droit l’enferma dans une étude d’avoué. Mais il ne rêvait que voyages, et sitôt qu'il eut l’âge requis, il s’engagea. Heureux temps, si l'on en croit ses récits pleins d'humour : les engagements étaient alors de sept années, les garnisons d’une perpétuelle mobilité. Les troupiers zigzaguaient à travers toute la France, et, de son régiment, Bigarne était le plus joyeux. Ainsi parcourut-il Bretagne, Normandie, Touraine, Île-de-France. Il était la joie de sa compagnie, par ses chansons et par ses farces. À l'étape, cet infatigable compère devenait un archéologue averti, et il tirait de sa tunique des albums de toute dimension où il fignolait de minutieux croquis : vieilles maisons, châteaux, cathédrales, toute la série des bâtisses miraculeuses qui font de la terre de France, pour qui sait les voir, «le plus beau royaume sous le ciel ». Et Bigarne était de ceux qui savent voir ces richesses et s’en délecter : par centaines il les a finement portraiturées en crayonnades intelligentes. Ses camarades le « blaguaient » d’ailleurs sans malice, et lui jouaient quelques tours dont il riait plus fort qu'eux. Ils l'enfermèrent un jour au donjon de Vitré, qu’il dessinait avec passion, et ce soir-là il n'eut nirata, ni couchée. Il erra toute la nuit dans l'épaisseur des murs, où se creusent escaliers et galeries, et le lendemain, quand on le délivra, il avait composé un drame en cinq actes, prose et vers : Les Mystères de la Grand Cuve, qu'il fit jouer par ses enfermeurs. Cela révéla au régiment ses aptitudes d'auteur dramatique, et il fut requis de composer tragédies, comédies, mimodrames, pour la parfaite jubilation des camarades. De bonne grâce il s'y prêta. et sa verve engendra des centaines d'ouvrages, hélas ! perdus pour la postérité : Le plumet de Ratapoil, l'Invalide au nez de fer-blanc, la Garguille de Polyte, l'Omelette aux Gendarmes, Cinq sous de vieux marc, Mes trois jambes de bois, la Pipe à Cambronne, le Tire-botte de la Colonelle, Sapez, sapeurs ! Mon nez pälit, la Cantinière a d'la vertu, et tant d'autres — dont les titres sont tout autant suggestifs. C'est à Vincennes et à Troyes que ces chefs-d'œuvre virent le jour.
De retour en ses foyers, Charles Bigarne fut quelque temps greffier de la justice de paix. Mais Thémis le lassa et l'attrait des voyages lui fit troquer cette charge sédentaire contre le vagabondage rituel d'un voyageur en vins. Il se mit à placer nos grands crus, et à leur ouvrir en Belgique, en Luxembourg, en Flandre française, par son talent de troubadour, de nouveaux débouchés. Cet archéologue humoriste était un placier grand seigneur, chéri de ses clients, honoré par les érudits, et partout où ses tournées l'appelaient, attendu comme le messager de joie. Il disait en perfection la chanson de Nadaud, mais il était sans pareil dans la chanson du pays de Beaune. Son talent d'acteur et de mime ajoutait à la perfection de son débit vocal d'irrésistibles drôleries. Il faut avoir vu Charles Bigarne, sauter la sauteuse (XIV), mettre « sa chemisole sur son gilet », pour connaître, en tout son art, la malicieuse verve d'un Bourguign on de haute cuvée, pincesans-rire.
Pendant le temps, — quelques mois chaque année, — où il se reposait de ses voyages, il ne demeurait pas oisif. Le nombre de ses notices, brochures, volumes, est considérable.