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CHAPITRE VIII

Voyage de Kalaât Aadjeroud à Yamboa. — Attaque dirigée contre notre caravane. — Yamboa. — Triste situation des pèlerins algériens.

Nous marchions généralement pendant la nuit et nous nous reposions dans la journée. L'allure de mon chameau me fatiguait tellement que je faisais une partie de la route pédestrement, et comme j'avais des souUers très légers (belgha), espèce de pantoufles, mes pieds étaient ensanglantés lorsque la route était rocailleuse, ce qui arrivait souvent. Quand le terrain était sablonneux, je préférais marcher sans chaussure aussi pendant longtemps ai-je conservé aux talons des cals que je coupais comme une sorte de corne. Après avoir traversé le désert de Tsii et la terrible chaîne de l'Aâkaba, j'éprouvai une sensation inexprimable de bien-être en arrivant, le dixième jom\ à M'ghaïr Chaaïb, vallée où des palmiers et des arbres fruitiers de toute sorte formaient de délicieuses oasis. Vers le soir, au moment où nous chargions nos chameaux et où nous nous disposions à nous remettre en route, nous vîmes arriver une troupe de Bédouins, les uns montés sur des chevaux et des chameaux, et les autres à pied, tous armés de fusils, de lances et de javelots.

Pendant que le brave kaïd, chef de la caravane, monté sur un superbe méhari et suivi par une douzaine de ses serviteurs également montés sur des maharis et tous bien armés^ s'avançait vers les Bédouins, pour connaître leurs intentions, le muphti, le mokaddem de Tedjini, le mekououm et moi avions hâté le chargement de nos chameaux, et notre caravane s'était mise en route flanquée du côté des assaillants par tous les pèlerins armés que nous avions formés sur deux rangs et qui faisaient fort bonne contenance. Les chefs de la troupe des Bédouins venaient réclamer le droit de passage que notre brave kaïd, encouragé par notre attidude martiale, refusa énergiquement. Pendant plus de trois heures, ces bandits du désert rôdèrent autour de notre caravane, dans l'espoir d'en séparer les défenseurs ; une fois même, les plus audacieux chargèrent furieusement notre flanc droit, tandis que le gros de leur troupe fit mine d'attaquer notre flanc gauche. Sur l'ordre du kaïd El Hadj Miloud, nous fîmes usage de nos armes eb, à la clarté des étoiles (nous étions au premier jour de la lune, 16 novembre, premier du mois lunaire de choual 1257), nous pûmes nous apercevoir que nous avions visé juste ; car nous vîmes s'opérer un mouvement de recul dans les ^deux troupes assaillantes et, à part quelques balles que nous entendîmes sifiler et dont trois seulement atteignirent légèrement un conducteur et deux chameaux, nous continuâmes notre marche sans être inquiétés. Nous devions notre salut à notre intrépide kaïd, à l'énergique attitude de mon brave muphti et, il faut bien le dire aussi, aux bonnes dispositions que j'avais prises. Dès ce jour je fus l'objet de la considération et des égards du kaïd Miloud qui exigea que je montasse un de ses meilleurs méhari dont l'allure douce me fatiguait beaucoup moins que celle des chameaux ordinaires.

A partir de notre jolie station de M'ghaïr Chaaïb, nous

trouvâmes encore quelques campements agréables, entre autres à Aioun-el-Kassab et à El Mouilahh, puis nous dûmes faire halte trois ou quatre fois dans des vallées stériles à côté de puits renfermant de l'eau soumâtre et nauséabonde.

Le 2 décembre, dans la matinée, vingt-six jours après notre départ du Caire, nous arrivions à la station nommée Yamboa-el'Nàkhal (le Yamboa des dattiers) ou Yamboa-el- Berr (le Yamboa du continent) où nous fîmes une halte délicieuse à l'ombre de superbes palmiers.

Là notre caravane se scinda. Une moitié environ, sous les ordres du kaïd El Hadj Miloud, continua sa marche sur la Mecque ; l'autre moitié se rendit avec nous à Yamboael-Bahr (Yamboa sur mer), où les pèlerins avaient à faire un petit trafic et d'où ils devaient s'embarquer pour se rendre à Djedda. Notre brave kaïd, qui déjà était allé plusieurs fois à la Mecque , nous indiqua le caravansérail où nous pourrions l'y rencontrer et nous nous séparâmes en nous témoignant réciproquement nos sympathies.

Le soir même, nous arrivions à Yamboa.

Notre mekououm, dont nous avions été très satisfaits, nous installa assez commodément dans un caravansérail et se chargea lui-même de nous trouver un nouveau mekououm ainsi que les chameaux nécessaires pour nous conduire à Médine et à la Mecque.

La journée du 3 décembre fut consacrée à ces préparatifs dont mon compagnon voulut bien se charger, et à visiter la ville. Yamboa est un des ports les plus importants de la mer Eouge. La ville est bâtie sur la partie septentrionale d'une baie assez profonde protégée des vents du sud et de l'ouest par une île située à l'entrée de la baie. Les maisons sont généralement mal construites en pierres blanchâtres d'un aspect misérable. Elles n'ont qu'un rez-de-chaussée et, à part deux ou trois mosquées d'une mesquine architecture et le pahis

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(dérision !) du gouverneur turc, il n'y a pas un seul monument. Le mur d'enceinte, au contraire, est en bon état et flanqué de plusieurs tours. Il a été, m'a-t-on dit, construit par les habitants eux-mêmes lors de l'insurrection des Ouahbites (au commencement du dix-neuvième siècle) pour se mettre à l'abri des incursions de ces terribles réformateurs.

Yamboâ est habité par des Arabes de la tribu de Dj'hina. Une partie de la population se compose de marins, une autre de négociants, et l'autre de cultivateurs habitant une partie de l'année les vallées fertiles de la chaîne de montagnes, située à dix ou douze kilomètres au nord-est et qui borde la plaine aride et sablonneuse entourant Yamboâ.

Ce port a de constantes relations avec l'Egypte et ses principaux négociants ont des comptoirs à Kocéir et au Caire.

Le costume des habitants est celui des Bédouins de l'Arabie : pour coiffure, le Tceffi^ mouchoir en soie rayée de jaune et de vert avec franges ; une âbeia (chemise sans manches) en laine ou en calicot et un kaf tan, sorte de robe (en Un, en coton ou en soie, suivant l'aisance de l'individu) serrée à la taille par une ceinture de cuir.

L'eau des puits de la ville est saumâtre; mais hors de la porte appelée Bab-el-Medina se trouvent de grandes citernes où sont conservées les eaux de pluie.

Le muphti renconlra à Yamboâ deux commerçants du Caire de sa connaissance auxquels il me présenta, et qui me donnèrent des renseignements précis sur la façon dont on traitait les pèlerins du Maghreb, soit à Yamboâ, soit à Kocéir, soit à Djedda où ils sont souvent appelés par leur négoce. Ces malheureux étaient rançonnés et maltraités, et ne trouvaient aucun appui auprès des autorités locales. Les Algériens niaient leur origine; mais on les reconnaissait et il n'était sorte de vexations et de mauvais traitements dont ils ne fussent victimes. A leur départ dé Kocéir pour Djedda

OU pour Yamboâ, ils étaient moins maltraités ; mais lorsque, après le pèlerinage, ils s'embarquaient à Djedda ou à Yamboâ pour gagner un port de l'Egypte, ils étaient rançonnés et entassés comme un vil bétail sur les mauvaises barques qui naviguent dans la mer Rouge. Beaucoup mouraient de faim ou de misère; quelques-uns même étaient étouffes à bord de ces affîreux bateaux. Us étaient alors jetés à la mer, après avoir été dépouillés par les reïs (capitaines) et leur équipage.

Je pus assister moi-même au débarquement de deux navires chargés de pèlerins. L'un arrivait de Suez et l'autre de Kocéir. L'aspect de ces malheureux était navrant. Ils étaient deux cents sur un bâtiment qui pouvait à peine en contenir cinquante et, pendant vingt jours, ils avaient dû supporter ce supplice, ne mangeant que du biscuit sec et n'obtenant qu'à prix d'argent l'eau nécessaire pour ne pas mourir de soif.

Il y avait là une œuvre d'humanité à accomplir et certes, je ne manquai pas, dès que j'en eus la possibihté, d'attirer l'attention de notre gouvernement sur les barbaries dont nos sujets algériens étaient les victimes.

J'ai la satisfaction d'avoir ainsi contribué à améliorer notablement la situation des pèlerins musulmans placés sous la protection de la France.

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