‹ Trente-deux ans à travers l'IslamChapitre 22 sur 63 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

La f ettona est sanctioimée par le medjelès de Taîf . — Mes adieux an grand

chérif . — Aspect général de Taîf.

L*intérét de nos entretiens intimes n'ayait point fait oublier an grand chérif le bat de ma mission et, quelles que fassent les sympathies qne lai inspirait Abd-el-Kader, il avait prêté une oreille attentive aox renseignements que lui avait donnés le mokaddem de Tedjini, renseignements corroborés par le témoignage des mokaddem de Sidi Eokba, des Ooled Sidi Cheikh et de Monlaj Taib, ^ui s'étaient rendus à Taîf, conformément aux instructions de mon ancien ami d'Aïn-Madhi, Sidi Mohammed-el-Tedjini.

Prenant en haute considération les maux de tontes sortes qu^att irait et devait de plus en plas attirer sur les malheureuses tribus de TAlgérie la continuaticm d'une lutte désormais inutile et désespérée, Sidi Mohammed Ebnou Aoun était parvenu à réunir un medjelès composé d'ulémas de Bagdad, de Damas, de Médine et de la Mecque, Tenus en ce momeut à Taîf, pour lui rendre une visite, et sur la plupart desquels il exerçait une grande influence.

La fettowj de Kaïrouan. approuvée par les ulémas du Caire, fut donc présentée au medjelès de Taîf par mon cv>mp«guon EI-Miloud-ben-Salem-el-Leghouati, mokaddem d^^Tt\ljiui.IJneop^K>silion furieuse du cheikh £l-S*noussi(l),

(,1> J^aorai plus d'une fois encore à constater la dmgereose influence

un des affiliés les plus importants de la secte de Sidi Abd-el- Kader, El-Djilani, donna de sérieuses inquiétudes à mon fidèle Miloud, mais l'approbation des ulémas, adhérents du grand chérif , appuyée sur l'opinion des plus illustres commentatenrs du Coran, mit fin à la discussion ; et, au bas de la sanction confirmant les deux fettoua de Kaïrouan et du Caire, copiée à la suite de ces deux documents, furent ap« posés les cachets et les signatures de tous les membres du medjelès de Taïf.

L'important rouleau fut remis entre les mains du mokaddem de Tedjini ;des copies authentiques furent délivrées aux mokaddem des zaouïa de Sidi Eukba, des Ouled Sidi Cheikh et de Moulay Taieb à Bessnes.

Mon compagnon, Tintelligent et fidèle délégué de Tedjini, dont la conduite, durant cette pénible négociation, avait été aussi habile qu'énergique, se chargea de faire faire, dès notre retour à la Mecque, une nouvelle copie de notre fett<ma, copie que je devais adresser à M. le général Bugeaud, gouverneur général de l'Algérie, par l'entremise du consulat de France à Djeddah.

Ainsi que l'avait prévu Sidi Mohammed-el-Tedjini, les démarches des mokaddem, malgré leur habileté et leur énergie, n'auraient obtenu aucun résultat sans mon intervention auprès des ulémas et du grand chérif ; et mon ami avait agi sagement, en leur enjoignant de se conformer absolument à ma direction. Mais mon intervention elle-même eût été vaine, sans les recommandations tout à fait exceptionnelles de mon excellent ami, M. Fresnel, soit auprès du cheikh Tounsi, au Caire, soit auprès du grand chérif de la Mecque.

de ce cheikh fanatique dont notre consul général à Tripoli de Barbarie, M. Féraud, dénonçait récemment les intrigues et les excitations à Li guerre sainte.

182 LIVEE TROISIÈME.

C'est grâce à lui, à lui seul, que j'ai pu accomplir ma mission, et c'est grâce également à l'amitié qu'il avait inspirée à Sidi Mohammed Ebnou Aoun que j'échappai à une mort affreuse.

Hélas ! je n'ai jamais eu le bonheur de presser de nouveau Fresnel sur mon cœur, cet ami plus remarquable encore par son exquise bonté que par sa haute intelligence, et il m'a été impossible de lui exprimer de vive voix les sentiments d'admiration et de reconnaissance que je lui conserverai jusqu'à mon dernier soupir !

Cependant, nous venions d'entrer dans le dernier mois du pèlerinage (dhi-eï-heudja), et je tenais beaucoup à assister à l'arrivée des caravanes de Syrie et d'Egypte, qui devaient faire leur entrée à la Mecque, le 5 de dhi-eUheudJa (le 18 janvier). Je demandai donc au grand chérif de vouloir bien m'y renvoyer en temps utile. Il m'accorda gracieusement cette demande, tout en me faisant préalablement jurer de revenir auprès de lui à ïaïf , aussitôt après les cérémonies du pèlerinage auxquelles il devait lui-même assister.

Il n'était pas nécessaire de me lier par un serment pour me forcer à revenir auprès de l'homme illustre dont l'accueil bienveillant m'avait touché, et dont l'intelligence élevée m'avait séduit. Nous nous séparâmes comme d'anciens amis. Il ne me témoigna aucune appréhension au sujet de mon retour à la Mecque. Quant à moi, lorsque je pris congé de lui, je fus assailli par de terribles pressentiments.

Mon séjour auprès de Sidi Mohammed Ebnou Aoun me paraissait un rêve délicieux. Que de choses j'avais apprises sm' l'islamisme en quelques heures, et que de renseignements je pourrais recueillir encore s'il m'était donné de demeurer quelque temps auprès de lui ! Et la langue arabe ! où pourrais-je rencontrer de pareilles conditions réunies comme théorie et comme pratique ! Car plus j'avançais dans l'étude

de cette belle langue et plus je constatais mon ignorance (1). Déjà mon imagination s'enflammait à la pensée de devenir un savant orientaliste, aidé surtout que je serais par mon excellent ami M. Fresnel, qui devait incessamment venir reprendre son poste à Djeddah, et pour lequel le grand chérif avait déjà fait préparer une maison de plaisance à Taïf.

Sidi Mohammed Ebnou Aoun, pendant mon séjour auprès de lui, avait mis à ma disposition un magnifique cheval arabe. Et pourtant, je n'en usai qu'une seule fois pour aller visiter Taïf ; je trouvais trop d'intérêt dans la conversation des cousins du grand chérif et des ulémas qui passaient toute la journée dans le pavillon que j'occupais, et eux-mêmes paraissaient trop heureux d'écouter mes récits pour que je songeasse à abréger ces entretiens si intéressants Qt si instructifs. C'est donc très superficiellement que j'ai visité Taïf et ses environs.

Ainsi que je l'ai dit précédemment, la petite ville de Taïf est située au miheu d'une plaine sablonneuse, resserrée entre des montagnes assez peu élevées qu'on appelle Djebel- Ghazouan, et qui sont les contre-forts d'une grande chaîne de montagnes abruptes dont les dentelures pittoresques se dessinent sur l'horizon. Ses remparts , assez bien entretenus, offrent l'aspect d'un carré irrégulier et donnent entrée dans la ville par trois portes surmontées de tours crénelées. Le château, si on peut donner ce nom à une maison plus grande que les autres, est construit sur un rocher dominant Taïf. On y arrive par une grande place qui sert de marché. Les rues sont assez larges. Les maisons sont généralement en mauvais état, et on voit encore en plus d'un endroit les traces des destructions commises par les wahabites. A part la

(1) Voir à la fin du volume ii la note relative aux prétendus dialectes de la langue arabe.

J34 LIVKE TROISIÈME.

mosquée de Sidi-el-Abbas, dont le mausolée est recouvert d'un dôme assez élégant, tous les autres édifices religieux n'offrent aucun intérêt.

De nombreux jardins sont très bien cultivés par les habitants de Taïf ; mais ils sont situés au pied des collines et sont par conséquent séparés de la ville par la plaine sablonneuse qui l'entoure.

Les chérifs me firent visiter ces jardins où, parmi des arbres fruitiers de toute sorte, on cultive d'immenses quantités de rosiers dont les fleurs ont une grande renommée. Dans tous on nous offrait des collations. Quel charme m'offraient ces excursions pendant lesquelles mes compagnons avaient pu se convaincre que l'exercice du cheval m'était familier. Mais aussi comment ne pas paraître bon cavalier, quand on monte un animal aussi ardent et aussi bien dressé que celui que le grand chérif avait mis à ma disposition. Je constatai même avec un sentiment d'envie que Mordjau (1) était encore plus beau que mon Salem (2).

(1) Mordjan Corail. Les Arabes désignent ainsi la robe bai doré,

(2) Nom du cheval que m'avait donné Abd-el-Kader.

Page 1