‹ Trente-deux ans à travers l'IslamChapitre 23 sur 63 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Retour à la Mecque, 16 janvier 1842. — Arrivée des caravanes. Procession. — Campement à Aârafat. — Sermon.

Le 15 janvier, le mokaddem et moi, nous quittions Taïf, montés sur nos méharis ; notre escorte de nègres était doublée et deux chameaux étaient chargés de prorâions de bouche de toute sorte. Nous prîmes une route meilleure, mais plus longue que celle qui traverse le joli village du plateau si pittoresque de Djebel-Kora. Nous couchâmes au pied du versant ouest de la chaîne de ces abruptes montagnes, auprès d'une petite agglomération de maisons nommée Gheddad, où se trouvent des puits excellents, et, le 16, nous rentrions à la Mecque. Notre voyage à Taïf avait donc employé neuf jours.

Je fus heureux de retrouver mon cher muphti et sa digne compagne, dont l'accueil me donna une nouvelle preuve de laffection paternelle qu'ils m'avaient vouée. A côté des vicissitudes cruelles de ma vie, Dieu a toujours permis que je trouvasse des cœurs aimants et dévoués dans lesquels je puisais courage et résignation.

Le 4 de dM-eUheudja (17 janvier 1842), plusieurs salves d'artillerie nous annoncèrent l'arrivée de la caravane de Chém (Syrie). Elle campa dans la plaine située au nord de la Mecque, au lieu nommé Cheikh-Mahmoud.

Le jour suivant, nous allâmes à la rencontre de la caravane

d'Egypte, qui s'établit à son campement habituel, sur le penchant des collines bordant au nord la route de la Mecque à Taïf, à 1 kilomètre à peine de la ville.

Tous les pèlerins composant ces caravanes avaient rçvêtu le irham deux jours avant d'entrer à la Mecque, ainsi que tou» ceux arrivés depuis quelque temps dans la ville, et la plupart se réunirent dans la cour de la grande mosquée pour y écouter un sermon (khotba) prêché à cette occasion.

Quel aspect extraordinaire que celui de cette foule priant à haute voix, se prosternant et tournant autour de la Caâba t Et quel aspect plus curieux encore offrait la ville envahie par les milliers de pèlerins représentant toutes les races de l'islamisme !

Et cependant je m'intéressais moins que d'habitude à ces scènes extraordinaires, obsédé que j'étais encore par les pressentiments qui m'avaient assailli, au moment où j'avais pri» congé du grand chérif. Cette situation morale fut encore aggravée par la rencontre de deux Algériens arrivés avec la caravane d'Egypte, misérables que j'avais fait condamner à un an de pS ^our altérations de titres de propriété, lorsque j'étais interprète assermenté, et que j'avais ensuite retrouvés dans les bataillons réguliers d' Abd-el-Kader. Quand ils vinrent me saluer servilement, je fus saisi d'une sensation pareille à celle qu'on éprouverait en mettant le pied sur un reptile venimeux. Je parvins toutefois à chasser ces pressentiments, et je fus bientôt absorbé parle spectacle indescriptible de cette foule de pèlerins qui encombrait les rues, les boutiques et les mosquées. Il n'existait aucune variété dans leurs costumes, puisque tous, à peu près, étaient revêtus du irham ; mais quelle diversité de langage, de types et de physionomies !

Nous fûmes nous-mêmes obligés de revêtir le irham, car le lendemain tous les pèlerins devaient se rendre en procès-

sion à Âârafat (1), où a lieu la cérémonie la plus importante du pèlerinage.

Le 21 janvier, au lever du soleil, les pèlerins de Syrie passèrent en procession à travers la ville accompagnés des soldats turcs qui avaient escorté la caravane, le mahmel (2) en téte« Le pacha de Damas et sa brillante escorte arrivaient immédiatement après. Dans le cortège, on distinguait des litières recouvertes de belles étoffes et portées par deux chameaux richement caparaçonnés et ornés de glands et de sonnettes. La foule des habitants qui ne devaient pas se rendre à Aârafat acclamaient les pèlerins à leur passage.

Après les pèlerins de Syrie s'avancèrent les pèlerins de l'Ouest venus par la caravane d'Egypte. Ils étaient également précédés du mahmel et de l'émir El Hadj (le prince du pèlerinage), suivi d'un escadron de cavalerie et de quelques centaines de fantassins réguliers. Au milieu de cette immense procession, on apercevait une grande quantité de chébrié, en Algérie aatatiche, sorte de palanquins, placés sur les chameaux, destinés au transport des femmes.

Tous les pèlerins faisant partie des caravanes de Syrie et d'Egypte, auxquels se joignirent tous ceux qui étaient précédemment arrivés, ainsi qu'une partie de la population de la Mecque et de Djeddah, venue pour la grande cérémonie, formaient une procession interminable. Tous psalmodiaient à haute voix des versets du Coran.

Le muphti et sa femme montèrent dans une chéhrié, le mokaddem de Tedjini et moi préférâmes aller à pied, sans chaussures et revêtus du irham.

(1) Lieu de la reconnaissance. Sur cette montagne, dit la tradition arabe, Adam et Eve se rencontrèrent après avoir erré cent ans séparés Tun de l'antre.

(2) Chameau sur le dos duquel est instaUé une sorte de dôme qui recouvre une petite plate-forme où est placé un Delil'el-Kkeîrat (chemin des vertus), recueil de prières.

La procession s'engagea dans la route que nous avions suivie en nous rendant à Taïf . Suivant la largeur des vallées qu'elle parcourait, elle s'élargissait ou se rétrécissait. Il y régnait, du reste, le même désordre qu'on constate dans toutes les grandes réunions d'Arabes.

La loi prescrit aux pèlerins de s'arrêter dans la vallée de Mouna, village situé à 6 kilomètres à l'ouest de la Mecque, pour y réciter certaines prières et s'agenouiller en certains endroits en commémoration d'une halte qu'y fit Mohammed. Mais le muphti m'avait averti que nous pouvions nous dispenser de ces cérémonies auxquelles nous procéderions à notre retour de Aârafat.

Les misérables boutiques qui bordent la rue du village que nous traversions étaient garnies de victuailles de toutes sortes que les marchands vendaient dix fois leur valeur.

Nos guides nous montrèrent, au nord, une montagne nommée djebel Tsebir, au sommet de laquelle , dit la tradition musulmane, Abraham aurait offert à Dieu le sacrifice de son fils Isaac. C'est en commémoration de ce fait qu'il est ordonné aux pèlerins de faire im sacrifice (quadrupèdes ou volatiles quelconques) au retour d' Aârafat, cérémonie qui complète le pèlerinage.

Après une marche assez pénible à travers un défilé appelé Ul'Mazoumin, nous débouchâmes dans la plaine de Aârafat. Là la caravane de Syrie campa au bas de la colline appelée djebel Aârafat, à 2 ou 300 mètres au sud-ouest. La caravane d'Egypte campa à la même distance de cette colline au sud-est.

A quelque distance, dans la direction du sud, les principaux personnages de la Mecque et de Djeddah étabhrent leurs tentes. Un peu plus loin et vers le sud-est se trouvait le campement des Indiens et des pèlerins mendiants. Plus loin encore et à l'est, celui des Bédouins. L'emplacement de

ces divers campements est fixé depuis longues années. Le marché se tient à peu près au centre de la vallée occupée par les pèlerins.

Le soleil était couché quand nous arrivâmes ; la nuit était froide et obscure. Je renonce à décrire le spectacle qu'offrait l'aspect de ces divers campements éclairés par la lueur des feux allumés devant les tentes des grands personnages et des musulmans aisés. La clarté de ces feux permettait de voir, comme des fantômes, des milliers de pèlerins retardataires qui allaient de tente en tente à la recherche de leur campement. Les appels de ces malheureux égarés, les invocations religieuses, les chants joyeux des habitants de la Mecque marquant la mesure en frappant de leurs mains, les cris discordants des cafetiers et des marchands ambulants, tous ces bruits accompagnés par les grognements lugubres de plus de vingt mille chameaux, composaient un concert infernal.

Ce ne fut qu'après trois heures de recherches, que le mokaddem et moi parvînmes à retrouver notre cher muphti et sa petite smala, campés avec les gens de la Mecque. J'étais harassé et je crois ne jamais avoir souffert plus cruellement du froid. Heureusement le muphti me permit de m'envelopper dans un long haïk de laine que notre excellente compagne avait eu l'heureuse précaution d'apporter pour son mari et pour moi.

Le 9 dhi-elrhadja 1257 (22 janvier 1842, jour à jamais mémorable pour moi) , une salve d'artillerie nous annonça la prière du fedjer (de l'aurore). De tous côtés les muezzins des divers campements appelèrent à la prière de leur voix de soprano retentissante,- dont nous n'avons aucune idée en Europe ou dans l'Afrique occidentale. C'est à partir du Caire seulement que le chant des muezzins devient une mélodie ravissante.

Quand le jour parut, je vis sous un nouvel aspect les dU vers campements qui occupaient un espace de 5 à 6 kilot mètres du nord au sud, sur une largeur de 2 kilomètres environ. Les tentes formaient des rues à peu près alignées où grouillait une foule compacte. Dans le milieu du campement des grandes caravanes, je voyais des cavaliers fournissant des courses, armés de fusils ou de javelots, tandis que les deux bataillons turcs et égyptiens et quelques escadrons réguliers faisaient l'exercice. Des milliers de chameaux paissaient des arbustes rabougris sur les collines arides qui bordent la vallée.

Je montai avec un guide et mon mokaddem sur le sommet du mont Aârafat, afin de mieux jouir de ce coup d'œil extraordinaire. C'est une colline granitique que les Arabes nomment également djebel el-Raham (la montagne de la Miséricorde). Elle s'élève au nord-est de la plaine près des montagnes qui Tentourent, mais dont elle est séparée par une vallée rocheuse. Ses flancs forment talus. Le sommet me parut être à 60 mètres environ au-dessus du niveau de la plaine.

Sur le côté est de la colline, des degrés sont taillés dans le roc. Après les avoir gravis, on arrive sur un petit emplacement appelé Moudda-Sidna-Adam (place de notre seigneur Adam). La tradition musulmane dit que c'est là où l'ange Gabriel a enseigné à Adam le mode de prier Dieu.

Au sommet de ce plateau et à la même hauteur, à 20 mè« très à l'est, se trouve une plate-forme où doit se placer le prédicateur. Sur le point culminant de la colline, un pavé, autrefois recouvert d'un dôme, détruit par les wahabites, indique la place où le prophète priait à l'époque du pèlerinage. Tout autour sont étendus des mouchoirs destinés à recueillir les oôrandes des pèlerins.

Du haut du mont Aârafàt, je voyais, à l'extrémité de la plaine, à l'ouest, les piliers d'Aâlemin, entre lesquels doivent

passer les pèlerins au retour des sacrifices ; un peu plus près, au sud, la mosquée de Sidna-Ibrahim ; et, au sud-est^ la maison de campagne du grand chérif . De larges réservoirs sont construits au pied du mont Aâraf at et servent à arroser ses jaixlins. Ils sont alimentés par les eaux de Taqueduc qui va à la Mecque. Autrefois, me disait mon guide, toute la plaine d' Aâraf at était arrosée et parfaitement cultivée.

Trois ou quatre mille tentes, appartenant aux pèlerins des deux caravanes de Syrie et d'Egypte couvraient une partie de la plaine. Les autres pèlerins et les bédouins des environs n'avaient pas d'abri. Je ne remarquai aucun ordre dans les campements des deux caravanes. Les tentes formaient généralement des douars (1) séparés, composés sans doute de gens appartenant aux mêmes villes ou aux mêmes tribus. Des chameaux étaient placés au milieu du douar, de façon à être plus facilement gardés ; C8,r, malgré la sainteté des lieux, il faut se garantir des voleurs qui sont nombreux et audacieux. Je crois m'approcher de la vérité en estimant à 60,000 le nombre des pèlerins réunis à Aârafat. Mon guide m'aflBrmait que les caravanes, y compris celles de l'Yémen, employaient plus de 20,000 chameaux.

Avant l'heure de la prière, tous les pèlerins doivent faire leurs grandes ablutions près des réservoirs remplis par les eaux de l'aqueduc. Ceux qui ont leur tente s'y renferment pour accomplir cette cérémonie. Ceux qui n'en ont point sont forcés de faire leurs ablutions en public. Or, étant de ce nombre, je courais un grand danger, car, ainsi que je l'ai dit au commencement de cet ouvrage, n'ayant fait aucune abjuration solennelle, je n'avais pas été soumis à subir le stigmate de l'islamisme. M'avait-on remarqué? L'événement dont je fais plus loin le récit me donne lieu de le croire, et

(1) Les Arabes donnent ce nom à l'emplacement circulaire qui est entouré par les tentes.

cependant j'avais pris toutes les précautions possibles, car j'étais saisi d'horreur à la perspective des tortures que m'infligerait une foule fanatique et barbare, si elle me reconnaissait comme chrétien.

Cependant, le canon ayant tonné, le chant des muezzins ayant retenti dans là plaine et sur le mont Aârafat, dont les flancs étaient déjà recouverts, c'est U mot, par les pèlerins les plus dévots qui tenaient à se rapprocher du prédicateur, (khatib), Cs personnage, monté sur une chamelle blanche richement caparaçonnée, revêtu d'un grand voile blanc, et tenant un long bâton dans la main droite^ s'arrêta, immobile^ sur la plate forme dont j'ai parlé plus haut. C'est de là que Mohammed haranguait, dit-on, les premiers musulmans.

Tout près et un peu en arrière, se plaça le grand chérif, sur un superbe méhari, entouré d'une nombreuse escorte et de nègres portant ses magnifiques étendards verts , frangés d'or et d'argent, que faisait flotter le vent au-dessus de sa tête et de celle du prédicateur. (C'est ordinairement le kadhi de la Mecque qui est chargé de remplir cette importante fonction.)

Au premier coup de canon, toutes les tentes avaient été levées. Les chameaux, montés et chargés, étaient venus se ranger au pied du mont Aârafat. Les caravanes, précédées de leur mahmel, occupaient le premier rang, et derrière elles le pacha de Damas alignait son escorte et ses troupes régulières ; à ses côtés se plaçait l'émir de la caravane du Caire avec ses soldats et ses cavaliers égyptiens, et enfin les pèlerins de l'Yémen occupaient la dernière rangée.

Un muezzin, à la voix retentissante, annonça pour la troisième fois la prière de Vass&r, et aussitôt le silence le plus complet se fit au milieu de cette foule naguère si bruyante et si désordonnée.

Le prédicateur commença son sermon. Il m'était impos-

sible de comprendre ses paroles, j'entendais toutefois ses invocations à Dieu ; à chacune de ces invocations, il élevait lentement ses bras vers le ciel, et ce geste était imité par les soixante mille assistants qui, dans une acclamation formidable, répétaient : Labheika! Allàhoum labheika/ a: Nous sommes à toi, Seigneur, nous sommes à toi ! d

Comment décrire une pareille scène ! Je ne l'essaye même pas, j'en abaisserais la grandeur, j'en atténuerais la majesté.

Pendant le sermon, les pèlerins les plus fervents se pressaient sur les pentes du djebel Âârafat. Les uns sanglotaient, les autres se frappaient la poitrine, quelques-uns se prosternaient, le plus grand nombre restaient en extase.

Et pourtant, si j'admirais cette grande scène, j'étais loin de constater chez la masse de ces pèlerins l'expression de foi que j'avais vue rayonner sur la physionomie des Arabes, lorsqu'à l'occasion des grandes fêtes, Abd-el-Kader venait invoquer Dieu en avant des rangs serrés de plusieurs milliers d'entre eux, s'identifiant avec leur émir-pontife. C'est que peu de musulmans ont la foi qui enflammait Abd-el-Kader et ceux qui le suivaient au djihad (guerre sainte), et que, dans le cadre qui entourait alors ces croyants en prière, rien ne venait porter la moindre atteinte à leur recueillement ; tandis que la majesté de la cérémonie du djebel Aârafat, comme toutes celles qui ont lieu à la Mecque, était atténuée par l'attitude anti religieuse d'un grand nombre de pèlerins ou d'habitants de la Mecque qui, réunis dans les cafés installés sur le revers nord de la colline, jouaient, fumaient le tchebouk ou le narghylé, et se livraient à de furieuses disputes. Des cafetiers même et des femmes venaient, pendant la cérémonie, proposer du café et des galettes dans les rangs des pèlerins.

Le grand chérif avait raison : la foi musulmane va s'affaiblissant.

CHAPITEE XXr.

Enlèvement à Aârafat. — Djeddah. — Embarquement sur la mer Bouge.

Le sermon dura jusqu'au coucher du soleil. Au moment où le canon annonça la fin de la cérémonie, il faisait presque nuit, un grand mouvement s'opéra autour de moi; j'entendis des vociférations, parmi lesquelles je distinguai ces mots : Ha, él Roum% cheddou el Roumi, elKafer hm el Kafer, « Hé ! voilà le chrétien, saisissez le chrétien, l'impie fils de l'impie, d Puis, tout à coup, je fus saisi par des mains puissamment fortes et je fus bâillonné et emmaillotté de telle sorte que je ne voyais ni n'entendais et pouvais à peine respirer. Je crus ma dernière heure venue et JQ recommandai mon âme à Dieu. Je me sentis emporter puis placer en travers sur une surface étroite et aussitôt, à des mouvements bien connus, je compris que j'étais sur un méhari qui prit immédiatement une allure rapide. Mon ventre était appuyé sur le garrot, mes jambes d'un côté et ma tête de l'autre. J'aurais été asphyxié si la façon dont j'avais été emmailloté ne m'avait aidé à garder une position à peu près horizontale.

Je laisse à deviner au lecteur les pensées qui traversèrent alors mon esprit !

Au bout d'une heure environ, le conducteur qui me maintenait en équilibre fit accroupir sa monture, et un ou deux

autres individus me posèrent doucement à terre en me relevant la tête. Il était temps, j'allais étouffer. On m'enleva le bâillon et on me desserra les jambes, mais le maillot entourait encore mes bras et ma tète ; je ne voyais ni n'entendais. Je sentais toutefois aux attouchements de mes conducteurs une sorte de bienveillance qui commença à me rassurer. On m'installa, à peu près assis, sur une selle anguleuse, et deux bras vigoureux me maintinrent quand le m'hari se releva et reprit sa course. Comment mesurer le temps dans une pareille situation ? Ce qu'il y a de certain, c'est que, lorsqu'on me descendit, qu'on m'enleva le maillot qui me serrait et que j'ouvris les yeux, je me trouvai dans une chambre dont la fenêtre étant entr'ouverte, je pus me convaincre qu'il faisait encore nuit. Je m'aperçus alors que mes conducteurs étaient des nègres. Je leur demandai quelques explications. Ils restèrent muets, tout en me donnant des marques non équivoques de respect, apportèrent une collation, composée de dattes , de galettes au beurre et de lait, et se retirèrent après m'avoir servi. Une énorme bougie éclairait la pièce où je me trouvais. Elle était proprement tendue d'étoffes en coton rayé. Le pavé était recouvert de jolies nattes, et un large divan régnait sur un des côtés. J'allai bien vite à la fenêtre, espérant me rendre compte du lieu où je me trouvais, mais le volet venait d'en être fermé extérieurement. Je n'avais qu'à prendre patience. La bête l'emporta sur l'âme, je mangeai avec un appétit féroce tout ce qu'on m'avait apporté , mon pauvre estomac était vide depuis dix-huit hernies, et je dormais d'un sommeil profond depuis longtemps sans doute, quand je fus réveillé par l'entrée de deux nègres : l'un portait un bassin et une aiguière, et Tautre un paquet de vêtements parfumés. Même silence des nègres, malgré mes pressantes interrogations. Je n'avais pour tout vêtement que mon irham et le maillot dont je

m'étais entouré. Je fis bien vite mes ablutions et ma prière. Il était plus important que jamais de passer pour musulman. Puis je me revêtis d'une chemise en fine toile, d'une ahëia en laine blanche, d'un kaftan en soie marron et jaune et d'un turban blanc en mousseline brodée de soie paille. J'avais à peine achevé ma toilette que je vis entrer un des chérifs avec lesquels j'avais si agréablement causé durant mon séjour à Taïf. Il m'embrassa cordialement et, après m'avoir complimenté sur ma tournure de chérif Meoquaoui, voici ce qu'il m'apprit :

« Sidi Mohammed Ebnou Aoun, notre illustre chérif, me dit-il, devant assister à la grande cérémonie de Aârafat, se rendit à la Mecque le lendemain de ton départ de Taïf. Le jour même où devait avoir lieu le sermon sur le djebel Aârafat, le kadhi vint le prévenir qu'il avait appris par quelques pèlerins d'Alger qu'un chrétien, déguisé en musulman, était arrivé à la Mecque depuis quelque temps. Ces Algériens le connaissaient parfaitement, affirmaient-ils, pom' l'avoir vu à Alger. Ils attestaient que c'était un espion envoyé par le gouvernement finançais, et ils avaient déjà ameuté un certain nombre de m'ghar'ba (gens de l'Ouest) pour s'emparer de sa personne et prouver qu'il n'était pas musulman.

« Le kadhi ajoutait foi à la délation des Algériens et conseillait au grand chérif de prendre les dispositions nécessaires pour s'emparer de l'infidèle, et lui faire payer de sa tète l'audace impie qu'il avait eue de profaner par sa présence les lieux saints de l'islamisme. Sidi Mohammed comprit immédiatement qu'il s'agissait de toi ; et, ayant l'air de partager l'indignation du kadhi, il lui promit de prendre à l'égard de l'espion français, les mesures que commandaient les lois de l'islamisme contre les profanateurs.

« Des instructions secrètes furent aussitôt données à quelques-uns des chérifs qui t'avaient connu à Taïf, et aux nègres

qui avaient été chargés de t'amener à la Mecque et de t'y reconduire. Mais comment te découvrir au milieu de la foule des pèlerins ? Nos recherches (car je faisais partie des chérifs chargés de te retrouver) avaient été inutiles, jusqu'à la tombée de la nuit, quand notre attention fut attirée par les cris que poussaient des m'gharhas, cris au milieu desquels nous distinguions parfaitement les mots de roumij Icafer (chrétien, infidèle). Nos nègres s'élancèrent dans cette direction, te reconnurent et t'enlevèrent au moment où les maugrebins se précipitaient sur toi. La foule, attirée par les cris qui nous avaient heureusement signalé ta présence, devint tellement compacte, qu'il fut impossible à tes agresseurs de suivre la trace de nos nègres. Ceux-ci purent arriver sans fâcheuse complication au campement du grand chérif , où les dispositions avaient été prises aussitôt après la relation du kadhi. C'est moi-même qui ai prévenu le grand chérif du résultat de nos recherches, et c'est moi qu'il a chargé de te conduire ici, à Djeddah (1).

« Quand Sidi Mohammed a appris que tu étais sain et sauf entre nos mains , son cœur a été délivré d'une cruelle angoisse; car, outre l'estime et l'affection que tu lui as inspirées, il te considère comme un dépôt sacré que son ami le cheikh Frinil (Fresnel) a confié à ses soins et à sa garde.

« J'ai Tordre de te faire partir ce soir même pour Kocéir sur un bâtiment qui appartient au grand chérif, et dont le reïs est un de ses plus fidèles serviteurs. Tu trouveras à Kocéir des caravanes qui se rendent fréquemment à Kenné, et là, tu t'embarqueras sur le Nil. Tu remettras cette lettre au cheikh Frinil. Que Dieu te protège ! »

(1) Ainsi six heures environ avaient suffi à nos méharis pour parcourir les 76 kilomètres qui séparent Djeddah de la Mecque : je dis soixante et seize kilomètres.

J'avais désiré la mort, et voilà que je me sentais heureux de vivre, anomalie d'un esprit dévoyé ! Et pourtant l'avenir m'apparaissait sous des couleurs de plus en plus sombres.

J'aurais voulu demander d'autres explications au chérif, j'aurais préféré prendre la route de Damas, où je n'avais aucun risque d'être reconnu, puis, de là, me rendre à Jérusalem ; mais les ordres du grand chérif étaient précis ; sa responsabilité était engagée, et je lui devais trop pour résister à ses moindres désirs.

Dès que la nuit fut venue, je fus conduit, à travers des rues désertes, à une porte qui s'ouvrit à notre approche et nous donna accès sur un quai où nous attendait une embarcation. Mon excellent chérif voulut m'accompagner à bord d'un petit navire (appelé dans le pays saml<mk), au reïs duquel il me recommanda chaleureusement. Il me remit une bourse remplie de pièces d'or efc d'argent, et se sépara de moi avec une émotion qui me toucha.

Quelle reconnaissance ne devais-je pas à ce grand chérif et à ses serviteurs qui, sans s'inquiéter d'approfondir la question de savoir si j'étais chrétien ou musulman, question pourtant qui prime toutes les autres chez les sectateurs de Mohammed, m'avaient arraché aux mains fanatiques de leurs coreligionnaires et m'avaient comblé de soins et de bons procédés !

Page 1