‹ Trente-deux ans à travers l'IslamChapitre 24 sur 63 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Lettre de Fresnel. — Départ de Djeddah. — Arrivée à Eooéir. — L'honnête Marocain. — Arrivée à Eenneh.

AiTivé à cet endroit de mon récit, le lecteur s'écriera immanquablement : « Mais coroment M. Léon Roches peutil nous donner tous les détails qui précèdent puisque, enlevé presque nu à la cérémonie d'Aârafat, il a dû perdre tout ce qu'il possédait, ses effets, ses armes et les notes qu'il avait prises durant son voyage ?... »

Pour faire cesser bien vite des doutes qui seraient de nature à faire suspecter ma véracité, j'anticipe sur les événements et j'extrais de la correspondance de mon ami Fulgence Fresnel le passage suivant :

a Le Caire, 22 octobre 1842.

«... Pour vous excuser de ne m'avoir pas envoyé encore la narration de votre voyage, un des plus intéressants qui aient été entrepris par un Européen, vous prétextez la perte de vos notes. Je dis prétextez, car, avec une mémoire comme

la vôtre, on peut bien se passer de notes. Eh bien, désormais, vous n'aurez plus ni prétexte ni excuse à faire valoir, puisque, en même temps que cette lettre, Sid el Hadj Mohammed-el-Mezari (1) que vous m'avez recommandé, vous remettra vos habillements, vos armes, vos livres arabes et tous vos' papiers que votre compagnon le muphti Sid el Hadj Hassan, à son retour de la Mecque, a scrupuleusement remis à son beau-frère le cheikh Tounsi, qui me les a apportés tout triomphant.

Vous avez dû obtenir certains charmes par l'intercession de quelque grand marabout maugrebin, car vous avez séduit, je dirais volontiers ensorcelé, tous les musulmans qui vous ont connu au Caire et à la Mecque. Mon ami, le grand chérif Ebnou Aoun, que j'ai chaleureusement remercié de vous avoir arraché à une mort affreuse, m'a répondu qu'il comptait son intervention dans cette circonstance parmi les meilleures actions de sa vie. « Je demande à Dieu, me dit-il à la fin de sa lettre, la grâce de nous rencontrer avec ton ami dans une heure fortunée. »

Je reviens à votre brave compagnon le muphti qui, croyant au bruit répandu que les nègres du grand chérif vous avaient mis à mort, vous avait pleuré en secret, mais s'était bien gardé de laisser soupçonner ses relations avec vous. La maladie de sa femme l'avait forcé de prolonger son séjour à la Mecque, et il y a quelques joui's à peine qu'il est arrivé. La joie de ce brave homme a été touchante quand le cheikh Tounsi auquel je n'avais pas manqué de communiquer la lettre que vous m'avez adressée d'Alexandrie, pour m'annoncer votre retour de la Mecque, lui a appris que c'était par ordre du grand chérif que vous aviez été enlevé , que vous étiez sain et sauf et que vous conserviez à lui et à

(1) Neveu du général Mustapha ben Ismaël,

Lella ChérifiFa, sa vieille compagne, la plus vive reconnaissance pour les soins dont ils vous ont entouré.

Quant au cheikh Tounsi, Perron, qui vous écrit en même temps que moi , vous dira l'amitié véritablement étonnante que vous lui avez inspirée.

Mettez-vous donc à l'œuvre; songez que vous m'avez solennellement promis le récit de votre voyage, et que c'est à cette condition que je vous ai pardonné le crime de lèseamitié que vous avez commis en traversant le Caire sans venir rassurer celui que vous appelez votre . cheikh vénéré, votre sauveur, et qui est tout simplement au nombre de ceux que vous avez séduits. Vous seriez un ingrat, si vous veniez à oublier l'aJÏection que vous conservent vos amis du Caire, etc., etc. »

L'agha El Mezari, porteur de la lettre de mon ami Fresnel, me remit le sandouk (coffi'e) dans lequel j'avais enfermé mes vêtements, mes armes, mes livres et mes notes et qui avait été rapporté par le muphti. Isidore, bien mieux au courant que moi de ce que je possédais à cette époque, constata qu'il ne manquait pas un seul des objets que j'avais emportés du Caire, lors de mon départ pour la Mecque, et dont ce fidèle serviteur avait soigneusement conservé la liste. Nous trouvâmes en outre dans le coffre les divers souvenirs que j'avais achetés à la Mecque.

J'avais conçu pour le muphti et sa femme une sincère affection et une haute estime, mais ces sentiments furent décuplés, quand je reçus la lettre de Fresnel et que j'ouvris le coflftre rapporté par mon excellent compagnon.

Je ne puis résister au désir d'exprimer encore la profonde reconnaissance et le tendre souvenir que je conserve aux nombreux musulmans qui, dans les circonstances les plus graves et les situations les plus difficiles, m'ont donné des marques éclatantes de générosité, de grandeur d'âme et de

dévouement désintéressé. Que Dieu leur rende le bien qu'ils m'ont fait !

Mais il est temps de revenir à mon sambouk, qui va sortir du port de Djeddah.

Je m'installai passablement dans un petit réduit que le reïs Mohammed qualifiait du titre pompeux de caméra (chambre) et, vers minuit, nous mimes à la voile. Contrairement aux usages des marins musulmans qui naviguent dans la mer Rouge, mon reïs s'éloigna de la côte, sans pourtant la perdre de vue, jusqu'à la hauteur de Yamboa et, là, il se dirigea directement sur Kocéir, où nous arrivâmes le 27 janvier. Nous avions franchi cent soixante-dix lieues en quatre fois 24 heures, navigation remarquable pour un reïs de la mer

Eouge.

Kocéir, vu de la mer, offre l'aspect d'une petite ville blanche et coquette. La plage sablonneuse seule sert de port. Les bâtiments sont amarrés à terre et doivent y être lancés et brisés les uns contre les autres à la moindre tempête. Nous débarquâmes sur une jetée en bois. Les rues sont assez propres. Kocéir est un des ports de la mer Rouge où se fait le commerce le plus important. La ville était peu animée, parce que les pèlerins n'étaient pas encore de retour. Je descendis dans un caravansérail, où je fis la connaissance d'un Marocain, qui se présenta à moi comme négociant et qui se rendait, comme moi, à Kenneh. « La route est sûre, me dit-il, et je partirai demain, sans attendre la caravane ; je serais heureux, ajouta-t-il, de mettre à ta disposition un de mes chameaux, et de jouir ainsi de ta noble compagnie jusqu'à Kenneh. » J'acceptai avec empressement et nous partîmes le 28, après le lever du soleil. Nous traversâmes d'abord des dunes de sable, puis un terrain marécageux, nommé Ambadja, et nous campâmes à Bir el Beïdha, puits autour duquel une tribu arabe avait planté ses tentes.

Là nos chameaux burent et les chameliers remplirent les outres d'eau, car nous avions devant nous le désert de Kocéir où, pendant deux longues journées, on ne rencontre que quelques puits d'eau saumâtre.

Mon compagnon et ses serviteurs m'entouraient de soins et de prévenances et, comme les nuits étaient très fraîches, ils me couvraient de tapis et couchaient autour de moi.

Le 29, nous entrâmes dans le désert; c'est une vallée aride qui s'élargit, puis se resserre entre des rochers à pic d'un aspect lugubre et désolé. Nous campâmes, le soir, à Bir el Sed, puits d'eau saumâtre, situé dans un défilé étroit et difficile.

Le 30, nous suivîmes une route sablonneuse, bordée de montagnes arides ; le 31, nous passâmes près de Bir el Hammamet (le puits des pigeons), dont l'eau est détestable, et enfin nous arrivâmes, le soir, à Bir el B'har, où nos yeux furent agréablement surpris par un petit bois d'acacias. Mon compagnon voulut absolument me faire occuper une petite chambre dans le marabout qui a donné son nom à cette station. J'étais très fatigué; l'allure lourde de mon chameau m'avait courbaturé, et je fus pris d'un violent accès de fièvre. Mon Marocain, qui se disait un peu médecin, m'aida à me débarrasser de mon kaftan et de ma robe de soie, m'enveloppa dans une immense couverture en laine que le chérif m'avait donnée pour me couvrir à bord, et me fit avaler un breuvage amer qui devait, disait-il, me fiiire transpirer et me délivrer immédiatement de la fièvre. Mes effets et mes vêtements dans lesquels se trouvait ma bourse furent placés à côté de moi, et je m'endormis d'un sommeil profond. Le lendemain, je fus réveillé par des Arabes qui, fort étonnés de me trouver dans le marabout, me demandèrent d'où je venais et où j'allais.

Je ne comprenais pas leurs questions, tant ma tête était

encore pesante. Je demandai de l'eau pour faire mes ablutions. Je fis la prière du matin et, après ces cérémonies, ce fut à mon tour d'adresser des questions aux Arabes qui m'entouraient. Hélas ! il ne me fut bientôt plus permis de me faire illusion ; j'avais été indignement trompé par le négociant marocain qui était parti, dans la nuit, avec ses serviteurs et ses chameaux emportant mes effets, mes habillements et ma bourse, que j'avais eu l'imprudence d'ouvrir devant lui et que son regard habile avait jugée bien garnie. C'était un de ces chevaliers d'industrie qui abondent aux époques du pèlerinage, dont on m'avait souvent vanté la ruse et l'adresse, et dont j'avais eu le tort de ne pas me méfier.

Il ne me restait plus que mon turban, ma chemise, mon abeïa (robe en laine fine) et ma grande couverture en laine. Je portais sur la peau, suspendue à mon cou et passant sous mon bras gauche, une grande courroie à laquelle étaient enfilés des sachets cousus des quatre côtés et qui, suivant l'usage arabe, étaient censés renfermer des amulettes. Dans le plus grand de ces sachets était un passeport délivré au consulat de France au Caire, qui établissait ma nationalité, et tous les autres contenaient des pièces d'or, et une médaille de la sainte Vierge que ma tante, M""^ Champagneux, m'avait donnée lors de mon voyage à Paris, et dont elle m'avait recommandé de ne jamais me séparer. Mais ce passeport et cet or ne pouvaient m'étre d'aucun secours dans la situation où je me trouvais. Le passeport aurait mis fin à l'incognito que je tenais absolument à conserver, et la vue de mon or aurait éveillé des soupçons et des cupidités également dangereux.

Heureusement, la fièvre avait disparu et, à part une lourdeur provenant sans doute . du narcotique que m'avait fait boire mon Marocain, je me sentais capable d'atteindre

Kenneh, dont lea Arabes m'affirmèrent que je n'étais séparé que par une courte distance.

Apitoyés sur mon sort, ces pauvres Arabea m'emmenèr 80U3 leurs misérables huttes, où leurs femmes, j'allais c leurs femelles, me présentèrent des galettes et du lait. 1 conforté par ce repas frugal, je me mia en route accom gné par un de mes hôtes qui voulut absolument me cl duire jusqu'à ICenneh, Malgré la méfiance qu'éveillait' tromperie dont je venais d'être victime, j'acceptai son et le soir, 2 février 1842, nous arrivâmes sains et sa dans cette ville.

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