‹ Trente-deux ans à travers l'IslamChapitre 25 sur 63 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Kenneh. — L'uléma du bazar. — Les touristes européens.

Mon Arabe me conduisit à la porte d'un caravansérail, où je demandai l'hospitalité au nom de Dieu, disant que j'avais été dépouillé et appuyant mon dire du témoignage de mon guide. Un coin sous une arcade et un morceau de galette, telle fut l'hospitalité que m'accorda, de mauvaise grâce, le gardien du fondouq

Le lendemain, 3 février, je me rendis dans un des principaux bazars de la ville qui me parut très peuplée et où affluaient une grande variété de races : Egyptiens, Turcs, Albanais, Nubiens, Nègres, Abyssiniens. Je m'approchai d'une boutique dont le maître, vieillard à tête vénérable, était coiffé du tm'ban que ne portent que les ulémas ou les hommes de loi : muphti, kadhi ou eudouh (assesseurs du kadhi). Son regard bienveillant m'inspira instantanément de la sympathie ; et, m'approchant de lui, je lui dis :

ce Seigneur, je suis mog'harbi, ainsi que tu peux t'en convaincre par mon accent. Je suis fils de grande tente, je lis le livre de Dieu, et je suis victime de la fourberie d'un coreligionnaire. » Je lui racontai alors le vol dont j'avais été victime. « Je ne demande pas l'aumône, ajoutai-je ; je désire vendre mon turban qui est d'étoffe précieuse, mon âbeia et ma couverture de laine, afin de pouvoir m'acheter des vêtements plus en rapport avec ma situation actuelle,

une écritoire et des plumes pour gagner ma nourriture jusqu'à mon arrivée au Caire, où je trouverai des compatriotes. Or, si je veux vendre ou acheter moi-même, je serai trompé. Aide-moi de tes conseils. Seigneur ; dans ton regard brillent des sentiments de bienveillance et de charité. »

Mes sympathies ne m'avaient pas trompé. L'excellent vieillard me fit asseoir sur le bord de sa boutique et me fit servir une tasse de café qui calma un peu la faim que je ressentais. Il se chargea de vendre mon turban et ma couverture et de m'acheter les vêtements les plus indispensables. Il me remit, en attendant, quelques petites pièces de monnaie et me dit de revenir à sa boutique au coucher du soleil. Je me dirigeai en toute hâte vers une sorte de restaurant, bouge infect où un Arabe huileux , nu jusqu'à la ceinture, faisait cuire sur la braise des morceaux de mouton enfilés à une brochette en roseau. Ce repas me parut délicieux ; c'est que j'avais cruellement faim !

Au coucher du soleil, j'étais exact au rendez-vous. Mon brave musulman ferma sa boutique et me dit de le suivre. Nous entrâmes dans une maison sans étage où il me reçut dans une petite chambre très propre, mais très simplement tendue de nattes. Là je trouvai mon nouveau vêtement composé d'une chemise en coton, d'une âbeia, d'un haïk et d'un burnous en laine grossière, d'une bande de laine rouge devant me servir de turban et d'une ceinture en cuir. Mon excellent hôte se retira, pour me laisser revêtir mon nouveau costume, et quand il revint, il me remit quatre-vingts piastres turques (vingt francs environ), plus une écritoire en cuivre avec des plumes taillées. Il avait très bien vendu ma défroque. Il me fit partager un repas que nous servit une belle Abyssinienne, et me donna de précieux conseils sur la façon dont je devais faire mon voyage jusqu'au Caire. Il me fixa le prix du passage à bord d'une dehbia pendant une

journée, et m'indiqua la manière d'obtenir l'hospitalité chez les habitants des villages qui bordent le Nil, en leur écrivant des amulettes et en leur donnant des remèdes pour les yeux, les ophtalmies étant très fréquentes parmi ces misérables populations. Cet excellent homme exigea que je vinsse prendre mon repas du soir chez lui pendant le temps que je passerais à Kenneh.

Le lendemain, je me promenai dans la ville qui était très animée. En parcourant les marchés et les bazars, j'eus l'occasion d'écrire des amulettes à des soldats égyptiens qui me donnèrent quelques pièces de cuivre. Mon costume me faisait reconnaître pour un mog'harbi (Arabe de l'Occident), et mon écritoire, passée à ma ceinture, indiquait que c'était mon industrie (1). J'arrivai, sans m'en douter, au quartier où sont, pour ainsi dire, parquées les aimées que Méhémet Ali a exilées du Caire. Là je fus appelé de tous côtés par ces pauvres déclassées dont quelques-unes me parurent, du reste, fort belles. Je dus leur écrire des amulettes ; je m'aventurai même à leur dire la bonne aventure en examinant leurs mains et en versant devant elles des grains de blé. J'avais moi-même souvent assisté chez les Arabes à ces scènes de petite magie. J'eus un succès d'enthousiasme et, sans les noires pensées qui envahissaient mon esprit, j'aurais pu, à mon gré, faire des études de mœurs complètes sur cette classe de la société musulmane. Ma petite escarcelle s'arrondit des dons de mes belles clientes; je bus d'excellent sherbet (2), et je me retirai comblé de bénédictions par ces malheureuses exilées qui pleuraient leurs délicieux mocherabié du Caire et ses brillantes nebita (fêtes de nuit). Elles avaient trouvé chez

(1) Les Maugrebins ont dans le Levant la réputation d'écrire les talismans, qui ont le plus de vertus.

(2) vJl^Lok^j boissons sucrées et parfumées, d'où dérive sans doute le nom de sorbet.

DE DJEDDAH A ALEXAl^DBIE. 161

moi des égards et des sentiments de compassion auxquels elles étaient d'autant plus sensibles qu'elles étaient condamnées aux brutalités des agents égyptiens et des soldats turcs et amantes.

Je prolongeai ma promenade jusqu'aux faubourgs situés à l'extrémité ouest et dont les maisons sont baignées par le I^il au temps de l'inondation. En ce moment, les eaux diminuaient et la ville se trouvait à cinq cents mètres environ des bords du fleuve.

Quoique nous fussions au mois de février, le soleil était ardent ; aussi la population aisée se tient-elle dans les bazars abrités par une toiture en bois et sans cesse arrosés. Là on respire une fraîcheur délicieuse. Dans les cafés où je m'installais, j'étais à chaque instant dérangé par des soldats albanais qui portent un arsenal dans leur ceinture et qui affectent le plus insolent mépris pour les Arabes. Or, hélas ! je n'étais qu'un Arabe. Qu'on juge de ma rage quand je me sentais bousculé par ces misérables !

Je m'arrêtais avec intérêt devant les fabricants de koullé (gargoulettes ou alkharezas) et de zir (vastes cruches) dont la terre poreuse, d'un gris noir ou rouge, a la propriété de rafraîchir l'eau quand ces vases sont exposés à un courant d'air. Leur procédé de fabrication est tout à fait primitif. La terre des environs est tellement supérieure pour ce genre de poteries , que les koullé et les zir de Kenneh sont expédiés en quantités considérables dans la haute et la basse Egypte.

L'eau du Nil, filtrée dans ces cruches ou amphores, devient limpide comme de l'eau de source, et, rafraîchie dans les gargoulettes, elle est la meilleure boisson qu'on puisse goûter.

îlaJi *U ^^f *L;, Ma el NU Ma el Djenna, l'eau du Nil, c'est l'eau du Paradis, disent les Arabes qui la boivent.

La partie de la ville située sur la rive du Nil est entourée de dattiers , de sycomores et de ricins atteignant de grandes proportions.

Je me rendis sur les bords du fleuve pour arpêter ma place sur une dehebïa dont le patron m'avait été recommandé par mon excellent vieillard du bazar. J'étais en pourparlers avec lui, quand mon attention fut attirée par un groupe d'Européens accompagnés d'une escorte de soldats. Je ne résistai pas au désir de voir des compatriotes peut-être, des chrétiens en tout cas ; je me mêlai à la foule qui s'amassait autour, d'eux : c'étaient des Allemands et des Italiens qui, d'après ce que je compris, revenaient de la haute Egypte. Aucun d'eux ne parlait arabe. Ils avaient deux ou trois interprètes kophtes : ils désiraient traverser le Nil, afin de visiter de grandes ruines égyptiennes. Ils tombèrent d'accord avec le patron d'une dehebïa, et se mirent en devoir de s'embarquer.. Quelles étaient ces ruines égyptiennes, je l'ignorais complètement ; je témoignai au marin avec lequel j'étais en marché le désir de traverser le Nil avec ces étrangers, et, moyennant quelques petites monnaies, j'obtins la permission de m'embarquer sur le bateau loué aux voyageurs européens.

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